Le Revers solitaire
Conte analytique
Louis Lopparelli
12/9/202526 min read


Je risquai un œil au travers du judas. Plusieurs d’entre eux étaient déjà là : le docteur Coloummiers, le docteur Panormite, le docteur Souabe, le docteur Esquiros, le docteur Ramos, le docteur Zinono, fumant chibouques, cigarillos et calumets, emboucanant mon couloir des volutes de leur frustration, griffant les murs d’impatience, se marchant mutuellement sur les pieds avec une nonchalance feinte. Je savais qu’ils ne patienteraient pas très longtemps, que dans quelques minutes ils rongeraient ma poignée de porte. Que faire ? Que leur dire ? J’étais mis à nu, épluché. Quels que fussent les échafaudages interprétatifs que les différents analystes hissaient autour de ma nudité, c’était toujours mes misérables gonades qui pendouillaient sous leurs lorgnons. S’ils pouvaient me laisser un simple arpent de ténèbres, un mètre cube de mystère… Si leurs bistouris pouvaient épargner au moins un seul de mes rêves, le laisser s’emmitoufler dans l’oubli, paisiblement, effacer ses traces et se glisser délicatement dans les limbes ! Même lorsqu’ils prétendaient entretenir avec moi d’autres types de relation, ils ne pouvaient s’empêcher de palucher mes névroses. Même quand je couchais avec le docteur Pétunia Dizzy, qui m’avait expressément promis de suspendre son investigation psychique le temps de notre idylle, je l’entendais, à chaque changement de position, murmurer : « Intéressant…. Intéressant…. »
Le plaisir raffiné de l’analyse se goûte quand, sorti de la clinique, on peut s’abîmer dans la foule indifférente, balader dans la bousculade morose son secret cristallin. Mais comment goûter le capiteux mystère du divan lorsqu’on se cogne à mille paires d’yeux braqués sur notre intimité ? Tous ces analystes ont pourtant gardé le sens de la mise en scène occulte, tous reçoivent toujours leurs patients à l’ombre de tapisseries chargées de murmures ; mais ces murmures ne se dispersent plus dans le vacarme du monde, ils le font grincer hystériquement. Ces chuchotements, ces confessions secrètes, deviennent des sirènes qui tailladent la nuit sans ténèbres.
Parfois, je caresse le désir de me faire analyste moi-même, pour échapper à ces profanateurs, de me fondre dans leur foule, de replier sur eux ce divan couinant et pinailleur. Rien ne saurait susciter chez eux plus d’effroi que ce geste qui ferait mordre à cette maudite profession sa propre queue pour la refermer en un absurde Ouroboros. Ils me parlent alors de ma responsabilité, ma responsabilité d’ogive du monde analytique, de clef de voûte de l’inconscient. Mon plus grand malheur est de croire à cette responsabilité, de me sentir investi encore de cette mission étrange, de m’allonger sur ce divan avec la fierté des martyrs et la vanité posthume des gisants. Divan sarcophage sur lequel ces embaumeurs continueront de se pencher dévotement bien après ma mort ! Mais me trouvent-ils seulement intéressant ? Ne m’analysent-ils pas par défaut ? Si je n’étais pas leur unique patient, ne me toiseraient-ils pas hâtivement, ne me feraient-ils pas interminablement poireauter dans leur salle d’attente, ne me recevraient-ils pas en soupirant ?
Je remuais ces blêmes considérations, quand un illustre inconnu toqua à ma fenêtre. C’était un grand vieillard noueux, hagard, échevelé, aux moustaches entortillées. Il tambourinait désespérément contre la vitre. Je fus saisi d’effroi. J’habitais alors au vingt-septième d’une tour qui ne possédait pas d’escalier extérieur. Ce maniaque avait donc grimpé vingt-sept étages, en s’agrippant aux rebords des fenêtres et en griffant les gouttières, pour resquiller l’interminable file d’attente des analystes qui piétinaient dans les escaliers jusque dans la rue. A quel degré de fanatisme était parvenu ce pauvre docteur pour prendre des risques si déments à la seule fin de m’atteindre ? La peur de le voir perdre prise et s’écraser l’emporta sur mon effroi. J’ouvrai. Il bondit dans la pièce, mais je ne lui laissai pas prononcer un mot :
- Déguerpissez ! Sortez de là ou j’appelle la milice psychanalytique ! Vous venez d’enfreindre la règle 267 de l’ordre psychanalytique international. Je vous interdis formellement de m’approcher et de me parler ! Vous ne saurez rien de moi, je ne vous accorderai pas la moindre séance.
Un reflet démoniaque égaya le regard du visiteur.
- Croyez-moi, cher monsieur (il prononça ce cher monsieur avec d’obséquieux trémolos d’une bouffonnerie forcenée), vous ne m’intéressez pas le moins du monde ! J’aimerais simplement, pardonnez-moi l’expression, piquer un somme dans votre salon. Voyez-vous, je n’ai plus de domicile !
Je fus complètement décontenancé. Que je ne l’intéressasse pas du tout, voilà bien une chose que je n’avais jamais entendue dans ce monde d’obsédés de ma personne, et cela me frappa simultanément de soulagement et de malaise.
- Mais vous fallait-il grimper au vingt-septième étage d’une tour pour adresser une telle requête !
- Mon petit monsieur, sachez que vous êtes en ce bas monde le seul individu à n’être point mon collègue, or, entre collègues, et particulièrement entre collègues analystes, il n’existe aucune charité ! Si vous me le permettez maintenant, j’aimerais reposer mon encombrante carcasse dans ce douillet petit sofa que j’aperçois ici.
J’acceptai pour la simple et bonne raison que pour la première fois dans cette existence maudite, un analyste proposait d’occuper la position horizontale à ma place, et me laissait assis, à côté de lui, sur mon fauteuil, le surplombant. Ce retournement des rôles me grisa violemment.
De l’autre côté de la porte, le brelan des confrères de mon étrange visiteur commençait à sérieusement s’impatienter. Je percevais contre la porte leurs grattements de rats. J’attendis d’entendre l’inconnu ronfler copieusement sur mon sofa pour me résigner à ouvrir la porte. Coloummiers, Panormite et Souabe eurent le temps de bondir sur le seuil avant que je parvinsse à refermer la porte tant bien que mal sur la cohue vociférante des autres analystes. Le cerbère m’assaillit aussi tôt :
- Votre rêve ! Votre rêve ! Votre rêve !
- Je ne m’en souviens pas.
- Vous mentez !
- Je vous assure !
- Des bribes ! Des bribes hypnagogiques ? Il doit bien vous en rester !
- Quelques-unes… oui…
- Dites ! Dites !
- Eh bien, je crois bien avoir rêvé que notre président avait enfermé dans un de ses salons d’apparat un petit Africain. Pour l’occasion, il avait affublé le salon d’un décor de jungle.
- Voilà que vous protestez encore contre nos tarifs !
- Comment donc ?
- Dans « Africain », il faut entendre « à fric », c’est courant ! à fric, un ! Vous ne voulez payer qu’un seul d’entre nous.
- Je ne vous contredirai pas là-dessus. De toute façon je ne pourrai vous payer tous !
- Foutaises ! Vous êtes riche comme Crésus !
- Et si cet Africain représentait le misérable que je ne manquerai pas de devenir quand vous m’aurez saigné à blanc ?
- L’homme est né misérable, l’homme est foutu ! ça ne changerait rien.
- Dans ce cas, je ne vois pas pourquoi je vous reçois !
- Et le président ? Pourquoi le président ?
- A vous de me le dire !
- Assurément une figure paternelle.
- Assurément.
- Vous devez demander du fric à votre père !
- Pour quoi faire ?
- Mais pour nous payer pardi ! Nos honoraires ! Nos honoraires !
- Hors de question !
- Il faut saigner le père !
- Sans façon.
- N’allez-vous pas vous taire ? tonna l’inconnu depuis mon sofa.
Les trois analystes pivotèrent dans sa direction. Semblant le reconnaître, ils blêmirent.
- Docteur Institoris ! Vous ici !
- Déguerpissez, crapules !
- Bien docteur Institoris, pardonnez-nous docteur Institoris.
Et, à mon immense surprise, ils prirent leurs jambes à leur cou. Derrière la porte d’anxieux murmures résonnèrent, et, quelques secondes plus tard, le vacarme de la file d’attente s’interrompit. J’entendis les analystes s’éloigner à la hâte comme un troupeau de pachydermes devant un rongeur vengeur.
- Comment avez-vous pu faire fuir ces charognards ?
- Allez-vous me laisser dormir vous aussi !
J’exultais. J’avais face à moi, pour la première fois de ma vie, quelqu’un qui me témoignait la plus profonde indifférence. C’était inespéré. Et cet individu m’avait libéré de cette bande de harpies qui campaient sur le pas de ma porte depuis des mois !
Tandis que le docteur Institoris se remettait à ronfler, je regardai par le judas. Plus personne ! J’ouvris la porte, pour la première fois depuis plusieurs semaines ! Je m’étais résigné à ne plus sortir pour éviter cette marée humaine prête à me submerger, j’en étais même venu à confier mes emplettes à certains analystes en échange de séances prioritaires. Je descendis les escaliers et sortis dans la rue. Au loin, la meute des analystes se dispersait au pas de course. Qui pouvait donc être ce docteur Institoris pour terroriser ainsi ces forcenés ?
Toute la journée, je flânai dans les rues, ivre de liberté. Je croisais à chaque coin de rue des poignées d’analystes qui me dévisageaient d’un œil envieux, mais n’osaient m’approcher. Je gambadais dans les parcs, me baignais dans la rivière, en extase. Je jouissais simultanément de la vanité d’être une exception, me repaissant de ces regards gourmands qui suivaient mes faits et gestes, et de la paix de l’homme respecté et craint, sentiment dont je n’avais jamais fait l’expérience. Il me fallait absolument retenir le plus longtemps possible le docteur Institoris chez moi, dussé-je causer ainsi la ruine de tous les analystes de ce monde et les pousser au suicide de masse ! Peu m’importait ! Ils m’avaient assez torturé avec leurs questions, leurs interprétations, leurs honoraires ! J’achetai de quoi lui préparer un somptueux festin pour le convaincre de rester chez moi ! Je pris également la résolution de me montrer le plus fade, le plus inepte, le plus inintéressant possible pour que sa curiosité analytique ne se réveillât pas. Une question cependant me taraudait : si le docteur Institoris jouissait d’un tel ascendant sur ses pairs, pourquoi aucun d’entre eux, selon ses dires, ne pouvait lui offrir l’hospitalité ? Et comment expliquer son vagabondage et son odeur de sans-abri ? Tout cela n’était-il pas un stratagème pervers pour m’approcher, feindre l’indifférence pour mieux me bondir dessus avec son scalpel dès que j’aurais baissé la garde ? Cette hypothèse me déprima profondément. Je me consolai néanmoins en me disant qu’un analyste, si perfide qu’il fût, était toujours préférable à des milliers d’autres.
Quand j’ouvris la porte de mon appartement, mes narines accueillirent en frémissant ce douceâtre fumet de clochard qui émanait des chaussettes pendues au lustre du docteur Institoris. Cette macération pédestre enchantait un monde que la clinique avait nettoyé de fond en comble, pelletant toute sa boue et tous ses grumeaux en direction de l’âme. Voilà ce qu’était devenu notre monde, matériellement impeccable mais d’une insalubrité abyssale dans le domaine psychique. Un monde où les éboueurs de l’inconscient s’acharnaient à disséquer des reliquats qu’ils souhaitaient toujours plus radioactifs. L’idée d’un vagabond malodorant mais au cœur pur était peut-être la perspective la plus incompatible avec la cosmoclinique. Non que les analystes n’appréciassent pas les immondices, fèces, menstrues et autres objets a, mais ces immondices ne s’incarnaient plus dans notre univers qu’hypostasiées, comme sur certains tableaux surréalistes, fétiches clignotants dont l’abstraction conjure toutes les pestilences.
Je fus si ému par ces effluves perversement corsés, et si bouleversé par le grand nettoyage qu’avait accompli autour de moi ce drôle d’être, que je tombai dans ses bras, larmoyant de reconnaissance, lui confiant toute la souffrance que j'avais accumulée au cours de ces années de quête d’une impossible solitude, traqué par les scalpels, par les divans terribles, dans ce monde où l’on m’avait laissé seul avec cette meute assoiffée de chacals freudiens.
Quand j’en vins à cette dernière complainte, d’ordre cosmologique, Institoris, jusqu’ici indifférent, prit un air grave :
- Non, non, mon pauvre ami, vous vous trompez, ce monde n’est pas seulement truffé d’analystes.
- Que voulez-vous dire ?
- Il est également gorgé de putains.
- Comment ?
- Oui, on croise dans ce monde des hordes de putains, avec lesquelles tout le monde peut coïter à sa guise, sauf vous. Pourquoi ? La réponse me paraît évidente. Si vous aviez pu accéder à ces légions de chairs fraîches, vous auriez épanoui votre sexualité, ébroué votre libido entre des cuisses complaisantes, et ainsi fourni un terrain bien inintéressant à sonder pour vos multiples analystes.
- Vous voulez dire que ces scélérats m’ont caché les putains pour me frustrer ?
- Pour vous créer des complexes, oui, tout à fait. La plupart des problèmes qu’un analyste aborde sont créés par lui, l’analyste se justifie lui-même par sa propre pratique, rien dans le monde ne l’appelle, il doit créer sa propre nécessité.
- Quelle affreuse bande de crapules ! Ah les misérables ! Toutes ces années de moiteurs, de frustrations, orchestrées par cette odieuse coterie !
- Et c’est avec votre pognon qu’ils se les envoient, je vous le précise !
- Ah quelle abominable machination ! Mon cher ami, je ne veux pas rester un soir de plus à trépigner dans mes braies ! Appelons des péripatéticiennes sur le champ ! Rattrapons le temps perdu, ces années passées à coïter avec des doctoresses qui ne m’entreprenaient que pour m’ausculter les burnes et me tâter l’Œdipe !
- Comment ? Vous prétendez assourdir la première nuit que je passe sous un toit et enveloppé par un édredon depuis des mois par le vacarme nauséabond du rut ?
- Mais…
- Vicieux ! Vous voulez malmener le sommeil d’un mendiant en vous trempant le biscuit ?
- Je…
- Silence ! La conversation est close. Retournez dans votre chambre.
- Un instant…
- Je ne vous écoute plus ! Jouissez donc tout votre soul, infâme ! Hantez ma nuit de succubes !
- Ça suffit à la fin ! Voilà que vous faites le lacanien ! Vous me coupez la parole, vous ne me laissez pas finir mes phrases. Au fond, vous vous êtes introduit chez moi pour me lacaniser, et pour me condamner comme eux à une fétide chasteté !
Le docteur Institoris hérissa ses sourcils furibards. D’un bond, il ouvrit la fenêtre et passa une jambe au-dessus de la balustrade.
- Vous voulez me renvoyer d’où je viens ? Très bien ! Je n’ai jamais attendu grand-chose de vous ! Allez-y ! Poussez-moi donc ! Rendez-moi à l’abîme !
- Voyons docteur, vous êtes excessif !
- Excessif ! Excessif ! Je ne demande que quelques heures de sommeil et une maigre pitance, le minimum qu’on puisse accorder à la dignité d’un homme, et vous me jugez excessif ?
- Bon, bon, revenez, asseyez-vous, je vous épargnerai les putains pour cette nuit.
Institoris, quant à lui, ne m’épargna pas pour cette nuit un boucan à vous bourdonner dans le crâne jusqu’à midi. Il semblait cumuler toutes les pathologies du sommeil. L’insomnie, pour commencer. Jusqu’à trois heures du matin je l’entendis maugréer sa rage de ne pas parvenir à s’assoupir. Puis ce furent les ronflements, pas les ronflements du juste au repos, sonores mais apaisés, non, les ronflements d’un damné que les Erinyes viennent harceler jusqu’au plus profond de ses songes, des ronflements de sanglier acculé dans les sous-bois par la meute, des ronflements de bête traquée qui vocifère pour repousser les prédateurs de la nuit. Mais ce n’était qu’un début. Vint le somnambulisme. Il tambourina à la porte de ma chambre. Je m’empressai de lui ouvrir. Il me bouscula, les yeux clos, la bave aux lèvres, sans cesser de ronfler le plus sauvagement du monde, sa robe de chambre en lambeaux tant il l’avait griffée au long de sa lugubre veillée. Il renversa les meubles, griffa le papier peint. Je criais, m’accrochais à son pyjama, rien n’y faisait. Il s’entêtait dans son cauchemar. Je ne voulais pas appeler à l’aide, je savais que les analystes seraient trop heureux de venir en renfort, de me priver du seul être qui me protégeait d’eux, et surtout de trouver en moi, à la suite de cette affreuse nuit, un vivier de nouveaux chocs émotionnels à décortiquer. Je finis par le ligoter à son sommier, ce qui me demanda des efforts surhumains, tant l’animal, déjà costaud à l’état de veille, puisait une formidable énergie dans les mauvais rêves qui l’animaient. Je ne pus fermer les yeux que vers dix heures du matin, quand, le vacarme cessant, je supposai qu’il était éveillé. Je le déliai, et, sans lui adresser un mot, me cadenassai dans ma chambre.
Je ne dormis pas plus de trois heures. Après cette nuit, je n’étais plus rassuré, mon hôte m’effrayait. Seul un damné, tisonné par tous les tortionnaires de l’Enfer, pouvait déchaîner un tel sabbat dans la moiteur d’une nuit sans étoiles. Que le firmament vibrant excitât chez les rêveurs des transes endiablées, j’étais prêt à l’admettre, mais la nuit épaisse et noire qui descend sur ce quartier résidentiel étoufferait l’imagination du poète le plus exalté sous une impénétrable chape d’abrutissement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’avais choisi de m’installer ici, pour rêver le moins possible, pour dérober ma couette aux chimères que mes analystes cherchaient si âprement à attraper par la queue. Je me faisais un malin plaisir de les frustrer par l’indigence de songes toujours plus filiformes. Pour s’agiter ainsi dans un coin aussi peu propice à l’hypnagogie, Institoris devait être hanté, maudit, damné.
Je m’habillai et sortis, ne voulant pas rester une heure de plus à quelques mètres de la bête. Je zigzaguais dans les rues, hagard. Je voyais derrière chaque lampadaire la silhouette d’un analyste disparaître en ricanant. L’un d’eux finit par oser m’approcher à la terrasse d’un café. Le docteur Nacapée, un vicieux à rouflaquettes et montre à gousset, son verre de panaché à la main, qui n’avait eu l’occasion de m’analyser qu’une ou deux fois, mais dont je me souvenais parfaitement des manières mielleuses et les insinuations malsaines. Sans plus m’attarder sur l’opinion que j’avais de lui, qui ne différait guère de celles que je m’étais forgées pour chaque ressortissant de sa rampante engeance, je ne peux passer sous silence la sale réputation que le docteur Nacapée s’était taillée au sein même de la communauté psychanalytique. On l’avait exclu du XXXIVe congrès de la Société psychanalytique de notre ville, qui avait pour thème le motif des cravates dénouées dans les rêves que je faisais de six à huit ans, lui reprochant d’avoir introduit des concepts issus de la goétie dans son analyse onirocritique, et subrepticement mêlé tout un chapelet de poupées vaudoues à sa pratique clinicienne. Les membres de la Société analytique admirent que la vengeance télépathique par poupées interposées sur les petits camarades qui m’avaient harcelé à l’école était un raccourci thérapeutique qui court-circuitait totalement l’orthodoxie œdipienne. Exilé huit ans de notre ville, il vécut en immersion parmi la tribu des grands Pelés qui lui apprirent à déchiffrer les textes à trous sacrés du culte du grand Trou. Initié au culte, on le vit revenir le front percé, scarification obligatoire parmi les hiérophantes du Trou. Depuis cette période, il affectait un comportement étrange, contradictoire, souvent menaçant.
- Déguerpissez. Je n’ai pas rendez-vous avec vous.
- Cela va peut-être vous étonner, mais je ne viens pas vous parler de votre analyse, mon cher.
- Ah bon ? Et de quoi donc ?
- Je viens vous parler de votre hôte.
- Oui ? Eh bien ?
- N’avez-vous rien remarqué d’anormal chez lui ?
- Si, mais cela ne vous regarde pas. Cela ne concerne que le docteur et moi.
Le docteur Nacapée fut remué par un éclat de rire brutal qui fit tintinnabuler sa montre à gousset et son lorgnon. Une goutte de sang perla de son trou frontal, ce qui trahissait toujours chez lui une émotion violente. Son rire était à la fois distingué et bestial, le ricanement d’une hyène mondaine, dont les arpèges cristallins se noyaient dans de voraces éructations.
- Le docteur ! Mais oui, bien sûr, le docteur ! Hi hi hi !
- Quoi, qu’avez-vous ?
- Oh non, rien, oui, bien sûr, le docteur, qui le contesterait, le fameux docteur !
- Enfin, expliquez-vous.
Nacapée prit soudain un air grave.
- Mon pauvre ami, vous devenez aussi cinglé que lui.
- Comment ça, lui, cinglé ?
- Bien sûr, et un solide, un maniaque breveté, vous pouvez en être sûr, un frénétique de la camisole. Notre échec à tous, assurément (il prononça cette dernière phrase avec une affliction sincère).
- Vous voulez dire que…
- Oui. Le « docteur » Institoris, n’est pas docteur, c’est un patient !
- Comment ?
- Je vous l’assure.
- Mais enfin, pourquoi alors les autres analystes se sont conduits hier avec une telle déférence face à lui ?
- Oh, avec un fou furieux comme lui, vous avez intérêt à caresser la psychose dans le sens du poil !
- Mais ne suis-je pas le seul patient de cette ville ? N’est-ce pas ce que vous m’avez tous répété ?
- Vous êtes le seul patient pour lequel il reste un espoir de guérison.
- Ce n’est pas son cas ?
- Constatez vous-même.
- Je n’en sais rien, c’est votre métier.
- C’est un monstre, une créature de l’Erèbe, nous ne pouvons rien pour lui. Mais vous, peut-être…
- Comment ça, moi, peut-être ?
- Puisqu’il vous a choisi…
- Qu’insinuez-vous ?
- Peut-être pourriez-vous l’analyser ?
- Comment !
- Bien sûr, mon cher ami, avez-vous bien réfléchi à notre situation collective ? Vous êtes le seul patient de la ville, le seul patient que nous, communauté analytique, avons l’espoir de guérir… Or, vous savez bien qu’un analyste n’est fondé à pratiquer son art qu’à condition d’avoir été lui-même analysé.
- Et alors ?
- Vous ne suivez pas mon raisonnement ? Vous êtes le seul à avoir vécu une analyse ici… Et avec quelle intensité, quelle assiduité ! Eh bien, en pure orthodoxie freudienne, vous êtes la seule personne qui pourrait légitimement pratiquer la psychanalyse.
- Sapristi !
- Je ne vous le fais pas dire ! Mais ce n’est pas fini. En tant que seul analyste légitime de la ville, vous êtes nécessairement le seul à avoir l’expérience requise, et, au-delà, l’investiture liturgique nécessaire au déploiement d’un authentique et profond talent analytique, le talent qui pourrait vous faire guérir Institoris.
- Ah ! Vous avez raison docteur, le raisonnement est implacable. Mais voilà, il existe un paramètre que vous oubliez systématiquement dans tous vos savants calculs ! Ma liberté !
- Allons bon !
- Eh oui, je suis un être libre ! Si, librement, je refuse de soigner Institoris, personne ne m’y forcera.
Cette fois le docteur Nacapée dut s’accrocher au dossier de sa chaise pour ne pas rouler par terre de rire. Un court filet de sang jaillit de son trou.
- Hi hi hi, mais oui, bien sûr, mon cher ami, vous êtes libre, hi hi hi ! Parfaitement libre ! D’ailleurs croyez-vous qu’un seul membre de la Société analytique ait jamais voulu vous révéler ce que je viens de vous dire ? Croyez-vous que ce soit de gaieté de cœur que je reconnais que vous êtes le plus légitime à exercer une profession qui pourtant donne du sens à ma vie et à celles de tous mes collègues ? (Il n’avait plus l’air enjoué du tout). Croyez-vous que cela m’amuse de vous remettre les clefs du cabinet universel, à vous, un quidam de première catégorie, même pas capable de rêver ! Pauvre cloche ! Personne, dans la communauté analytique, ne vous forcera jamais à accomplir votre destinée en nous détrônant tous, et en nous condamnant tous au chômage !
- Alors pourquoi m’en avez-vous parlé ?
- Mais parce que j’espère bien que vous échouerez et que votre échec remettra en question le critère freudien. Que mes collègues et moi pourrons arguer de l’inutilité qu’il y a à suivre soi-même une analyse pour devenir analyste, en présentant vos piètres résultats !
- D’accord, je comprends. Mais, je repose ma question, qu’est-ce qui me force à soigner Institoris ?
- La réponse est simple, mon ami : Institoris lui-même ! Vous avez pu constater à quelle brute vous avez affaire ! Il a jeté son dévolu sur vous, il a raisonné comme moi ! Dans sa psychose, il ne manque pas de perspicacité, le bougre ! Ses calculs sont parvenus au même résultat. Seul vous, le grand analysant, êtes capable d’exercer légitimement un art qui peut seul le guérir : la psychanalyse ! Pour l’instant, il s’est échappé de l’asile à une seule chambre que nous avons construite pour lui. Nous l’avons laissé faire ! Nous sommes las de lui, de sa violence, de ses blasphèmes, de ses insomnies. Dites-vous bien que le calvaire que vous avez vécu cette nuit, les analystes qui se défilent à l’asile le vivent continûment. Nous devons nous relayer tous les dix jours par groupes de vingt pour contrôler le monstre ! Vous n’avez assisté qu’à une infime portion de ses débordements. Quand il s’installe pour la première fois quelque part il est toujours timide, il hésite à tout ratatiner jusqu’à la lie, à violer la femme de son hôte ! Mais attendez un peu qu’il prenne ses aises, qu’il se sente comme chez lui… Je ne donne pas cher de votre peau, tout seul face au monstre.
- Je le chasserai !
- Ben voyons ! Essayez-donc ! Rentrez chez vous ! Essayez-donc de déloger le monstre de votre sofa, je vous souhaite bien du courage. Jamais vous n’auriez dû ouvrir votre fenêtre à cet animal-là, il vous sucera le sang tant que vous ne l’aurez pas guéri.
Je ne répondis rien, assommé par mon désarroi.
- Guérissez-le, mon cher ami, et vous serez délivré de lui et de nous. Si vous n’y parvenez pas, nous rafistolerons sa camisole, et vous redeviendrez notre patient pour le restant de vos jours. Hi hi hi, quels patients bizarres !
- Je ne me laisserai pas enfermer dans votre ultimatum imbécile ! Et d’ailleurs je ne vois pas pourquoi j’accorderai le moindre crédit à qui que ce soit dans votre coterie de charlatans. J’ai bien compris que vous ne résolviez que les problèmes que vous posiez vous-mêmes. Les prêtres échafaudaient le péché originel pour mieux vendre la rédemption ; vous, les psychanalystes, créez la frustration pour panser le complexe ! Oui, vous voyez parfaitement où je veux en venir, vous m’avez caché les putains pendant toutes ces années !
Le docteur Nacapée se remit à rire, mais cette fois en écartant outrageusement les lèvres, s’époumonant en de puissants « HA ! HA ! » qui lui grimpaient au gosier avec d’effrayantes secousses. Mais ses yeux n’étaient ourlés par aucune hilarité sincère. Leur regard, au contraire, s’était glacé, et tous les membres de ce corps convulsé, au lieu d’être entraînés par la souplesse de sa feinte gaieté, se raidissaient, comme à l’affût. Son trou frontal bavait d’épais grumeaux de sang, qui atterrissaient lourdement sur son monocle.
- Bien sûr, les putains, HA HA ! Mais oui, HA HA ! Les fameuses putains !!!
Il avala d’une traite son panaché et trottina vers le trottoir d’en face. Un serveur bondit instantanément de derrière le comptoir et se rua sur le fuyard. Selon toute apparence, il était tapi là, l’addition entre les dents, depuis le début de notre conversation, prêt à coincer le resquilleur. Nacapée détala, mais le serveur (un analyste lui aussi, cela va sans dire, le docteur Okenfuss, si je ne me trompe pas), prenant appui sur une gouttière, se propulsa en l’air, rebondit sur une poubelle et atterrit en face du fuyard, lui assénant un sévère Mawashi-geri entre les dents. Nacapée, édenté, ne capitula pas. Il crocheta les jambes de son assaillant, et, en un éclair, traça du bout d’une rapière qui avait fusé de son veston un grand N sur la culotte du docteur Okenfusse, si bien que le derrière de cet infortuné praticien transparut sous ces trois fines griffures. Nacapée lança une grenade minuscule sur le trottoir, et l’écran de fumée qu’elle fit éclater l’enveloppa lentement, estompant les aspérités de sa silhouette. On n’apercevait bientôt plus que le reflet de son monocle, très vite avalé par les pelucheuses volutes.
Le serveur, furibard, le derrière détricoté, darda vers moi ses prunelles outragées. Je n’avais pas un sou en poche. Il bondit, je plongeai sur ma table, me saisissant d’une fourchette. Il m’envoya son plateau à la tête, je l’esquivai et roulai sous la table voisine, juste avant qu’il ne la fracasse en s’y projetant de tout son poids. Il se releva aussitôt, arracha son tablier et le noua autour de mon cou, tout prêt à m’étrangler, moi, son seul patient !
- Vous allez payer ! Escroc !
- Et vous donc, charlatan, depuis tant d’années vous m’essorez comme une vache à lait ! Tout mon argent est passé dans vos honoraires ! Cette fois, je ne vous paierai pas, crapule !
Soudain le docteur Okenfusse blêmit. Je n’eus même pas besoin de me retourner pour savoir ce qui le remplissait ainsi d’effroi.
- Docteur Institoris, Vous étiez là...? Pardonnez mon agitation… vraiment… je suis confus… c’est votre ami, dites-vous ? Ah, mais je ne savais pas… Cela change tout… Bien entendu…
Institoris me prit par la main. Sa poignée était affectueuse, mais son geste brutal. Je me sentais comme une fiancée préhistorique traînée à la caverne par son pithécanthrope pour des noces tendres et barbares, comme une vierge conduite pour le molk par un victimaire de Baal devant l’autel où s'étalent les premières récoltes, le sang du bétail et les larmes des premiers-nés, comme Fay Wray harnachée par le titanesque primate de l’Île du Crâne pour une baguenaude mortelle sur les toits de New York.
Quand le docteur Institoris eut fermé la porte de mon appartement, une étrange gêne nous enveloppa tous deux. C’est sûrement ce qu’éprouvent, au soir de leur nuit de noces, se dévisageant pour la première fois, deux époux dont l’union a été arrangée par leurs familles. Nous nous faisions face dans ce décor qu’un aréopage de cliniciens avait fabriqué pour nous, et nous ne savions quoi nous dire, car si l’on nous avait bâti ce décor, si l’on nous avait taillé sur mesure nos costumes de malade et de médecin, personne n’avait pris la peine d’écrire nos répliques. Entre nous, pétillant de fatale ironie, le divan, le divan qui jusque là avait servi à mes séances, le divan où mon cœur s’était étalé contre son gré comme sur une table de dissection. Le divan nous lorgnait tous deux, hésitant à changer de cobaye. Tant qu’aucun d’entre nous ne s’asseyait dessus, les rôles de cette ridicule opérette n’étaient pas encore définitivement distribués, nous étions comme suspendus à la coulisse, aventurant à peine un ou deux orteils à la lumière des projecteurs, tanguant sur l’escarpolette existentielle qui allait décider de nos destins respectifs. Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi, jusqu’à ce qu’Institoris s’effondre sur le divan fatal et le trempe de larmes languides et spumescentes. En pleurant, il se cramponnait à l’accoudoir, y plantant ses ongles jaunes, et battait des jambes. On eût dit un phoque postillonné par la mer sur un rivage de sable bouillant. Il jurait encore, il blasphémait.
- Allons, mon vieux, lui dis-je alors, allons voir ces putains, c’est ce qu’il nous reste de mieux à faire. Tu ne crois pas ?
Il cessa de tressauter, mais son corps se tendit de tout son long. Au bout de quelques secondes, d’une voix où ne transparaissait plus la moindre trace de sanglot, il répondit :
- Allons-y.
Nous quittâmes mon appartement aussi froids et solennels que nous y étions entrés. L’attitude paranoïaque de mon hôte, qui n’était pas sorti depuis deux jours, me gagna bien vite. Nous marchions sur la pointe des pieds, nous coulant dans la pénombre des corridors, nous immobilisant à chaque grincement de parquet. Si les analystes nous voyaient cheminer vers le lupanar, s’interposeraient-ils ? Je comptais sur la peur qu’Institoris leur inspirait pour braver leurs rangs, mais s’il en allait du maintien de mon désir pathogène, nécessaire à leur pratique, ils pouvaient parfaitement s'allier pour nous barrer la route. Une fois, dans la rue, après avoir vérifié que nous étions bien seuls, Institoris se dirigea vers une cabine téléphonique.
- Le lupanar ne correspond pas à un endroit précis, localisable sur une carte, répondit-il à mon regard interrogatif. C’est une réalité mouvante, para-urbaine, une sorte de sirocco qui défile entre les rues en les léchant de sa traîne brûlante. Certains, forts d’une lourde expérience de débauche, sont capables de l’attraper au vol. Ce n’est pas mon cas. Je vais devoir les contacter pour qu’ils nous embarquent en route.
S'ensuivirent de longues négociations téléphoniques dont je ne saisis que des bribes. Institoris raccrocha et décrocha plusieurs fois, toujours renvoyé vers de nouveaux interlocuteurs. Je n’osais l’interrompre et troubler son extrême concentration. Au bout d’une vingtaine de minutes, il quitta la cabine précipitamment.
- Par là ! m’apostropha-t-il en s’enfonçant dans une allée obombrée de gigantesques platanes.
Je courus à sa suite, peinant à le rattraper, tant ses jambes puissantes le propulsaient rapidement. Je crus le perdre à plusieurs reprises. Il grimpa soudain à l’un des platanes. Je l’imitai difficilement. Nous nous enfonçâmes dans les branchages labyrinthiques, bousculant des palanquées d’écureuils. Combien de temps grimpâmes-nous ? Je ne saurais le dire. Je sentais mon vertige croître et s’approfondir. Je ne pouvais pas me représenter la hauteur que nous atteignions tant les enchevêtrements de branches se faisaient serrés et opaques, nous dérobant la vue du sol. Enfin, Institoris attrapa la poignée d’une espèce de trappe creusée dans le tronc du platane. Il l’ouvrit et bondit à l’intérieur. Sans hésiter, affolé par mon désir, je bondis à sa suite.
Nous glissâmes plusieurs minutes sur un tortueux toboggan, qui nous parachuta devant un ascenseur. Quand nous nous y fûmes tassés, Institoris appuya sur le bouton du seizième étage. Je me demandai si quelqu’un ne nous faisait pas tourner en bourrique, tant cette suite de montées et de descentes semblait se refermer en une infernale boucle. Arrivés au seizième étage, nous vîmes les panneaux de l’ascenseur s’ouvrir sur d’épaisses ténèbres. Institoris jura. Il s’était cogné au plafond, particulièrement bas. Nous dûmes nous voûter pour continuer à avancer, à tâtons. Au bout d’une ou deux minutes, Institoris s’arrêta.
- Elles sont là.
Je retins mon souffle. Je n’entendais rien autour de moi, pas la moindre respiration. Je tendis le bras dans la pénombre. Ma main rencontra le bout d’un sein, sec comme du bois mort. J’entrepris de le pétrir, mais, à mon plus grand effroi, celui-ci s’effrita sous ma prise. Je hurlai à pleins poumons. Des ongles cadavériques commencèrent à caresser ma nuque. J’inondais mes braies de terreur. Je me débattis. Mes mouvements hagards provoquèrent une série de sons atroces d’ossements brisés. Une poussière pestilentielle me raclait la gorge. J’essayai de regagner la sortie, mais les doigts lépreux des putains ne cessaient de me pincer. Tout cela dans le plus profond silence, que ne transperçaient que mes hurlements. Cette empoignade me parut durer des heures. Finalement, je sentis contre mon dos les panneaux de l’ascenseur. Je cherchai frénétiquement le bouton, mon doigt s’enfonça dans une matière moite et baveuse, qui, à mesure qu’il s’enlisait dans sa profondeur, devenait râpeuse et sèche. Foudroyé par une effroyable répulsion, je tentai rageusement de le retirer, mais l’abominable orifice se resserrait autour de ma phalange avec une force affreuse. Je tirai si désespérément que je me l’arrachai, m’époumonant de douleur. Ma main mutilée glissa enfin sur le bouton de l’ascenseur, les panneaux s’ouvrirent, je basculai à l’intérieur. Avant que les portières se referment, j’aperçus une lueur dans les ténèbres sauvages. C’était Institoris. Il avait allumé une chandelle, qu’il tenait tout près de son visage déformé par une grimace de jouissance infâme. Des mains griffues pinçaient la peau de son visage, l’étirant de tout côté en un masque monstrueux de chair écartelée. D’une voix extrêmement calme, il ricana :
- Alors, Sprenger, tu te refuses au châtiment ?
Les portières claquèrent et m’emportèrent, larmoyant et hagard, dans les boyaux du grand platane.
Sprenger ? Est-ce ainsi qu’il m’a appelé ? Jamais personne jusqu’ici ne m’avait donné de nom. Mon anonymat a toujours été considéré comme un commandement sacré par mes analystes. Pour eux, il était essentiel qu’aucun signifiant puisse abriter ce que j'étais, que je m’égarasse dans la faible et vacillante conscience de mon corps, que je n’eusse comme point de repère pour me raccrocher à moi-même que les bribes d’une conscience intermittente et le sentiment fragile de mon corps éparpillé par les reflets qu’en renvoient les milliers de miroirs de la ville. Etrangement, j’ai toujours respecté cette règle. Cela ne m’a jamais empêché de m’appeler moi-même par de petits noms affectueux « Roudoudou », « Caramel », « Folichon », autant de signes clignotants pour me rassurer, autant d’enseignes chaleureuses allumées dans ma nuit. Mais jamais je ne m'étais attribué de nom fixe. Peut-être savais-je que je possédais bien un nom, un nom enfoui, un nom secret, qu’aucun substitut ne pourrait faire oublier. Et dans ce lupanar de cauchemar, par l’être le plus fou de la ville, ce nom venait de m’être révélé : Sprenger.
Le platane me recracha sur un sentier enseveli de brindilles sèches. Je restais là de longues minutes, accroché à ma main ensanglantée, sanglotant de terreur. Une rumeur grossissante me fit sortir de mon étourdissement, toute une foule progressait dans ma direction, psalmodiant des litanies incompréhensibles. Je me recroquevillai derrière l’énorme racine du platane, dans l’ombre, m’écartant ainsi du sentier au bout duquel je vis bientôt surgir de longues silhouettes encapuchonnées, par dizaines, puis par centaines, en tortueuses processions, brandissant d’immenses flambeaux qui secouaient la nuit de luminescences fantastiques. Les meneurs de la procession s’arrêtèrent à quelques pas du platane, dans une clairière que tamisait un clair de lune filiforme. Les légions qui les suivaient s’agglutinèrent autour d’eux, formant un losange au centre duquel plusieurs silhouettes se détachaient en rabattant leurs capuchons sur leurs épaules. Je reconnus immédiatement plusieurs de mes analystes : le docteur Souabe, le docteur Vahasérus, le docteur Tripoli, le docteur Tannhäuser, le docteur Dayak et l’infâme docteur Nacapée, saignant abondamment de son trou frontal. Tous se turent. Les six analystes rassemblés au centre, une fois le silence parfaitement établi, dénouèrent leurs ceinturons et firent tomber au sol leurs tuniques. Ils étaient parfaitement nus en dessous, ou plutôt devrais-je dire… nues ? Car, je n’hallucinais pas, sous leurs têtes éminemment viriles flanquées d’épaisses moustaches et de rouflaquettes rococos, c’étaient des corps de femmes que le faible clair de lune découvrait impudiquement, des corps alourdis de courbes melliflues, de mamelles piriformes, de hanches élastiques et de vagins velus. Et ces hermaphrodites monstrueux entamèrent une danse gracieuse et chaste, balançant leurs croupes lactescentes, pinçant leurs tétins fripés. Bientôt, tous les autres les imitèrent et je vis sous les têtes masculines de tous les analystes qui m’avaient au cours de mon existence cloué à leurs divans se dandiner des corps d’ondines et d’hamadryades ! Les doctoresses femmes, elles, n’étaient pas touchées par cette hybridité, elles demeuraient des femmes des pieds à la tête. Estomaqué par cette nouvelle horreur, je pris la fuite dans l’obscurité.
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