Safari sous l'oreille : épisode 14

Enchérir ou mourir

Louis Lopparelli

1/23/202610 min read

   Il portait une longue robe écarlate, du rouge à lèvres et une perruque de longs cheveux noirs et frisés qui torsadaient jusqu’à ses hanches. Il commença à danser le flamenco, tandis que tous les clients du café tapaient des mains. Le Négus-barman contourna le comptoir et, traînant une chaise avec lui, vint s’asseoir juste devant l’Odilon travesti qui dansait. Le Négus reluquait mon colocataire avec un alchimique mélange de lubricité et de tendresse. Odilon rougit et se mit à danser plus furieusement encore, faisant pigeonner son corsage qu’il remuait diaboliquement sous les yeux captifs du calife. La mélopée qui nous enveloppait devenait plus langoureuse, plus chargée de sous-entendus égrillards, et Odilon progressivement s’approchait du Négus, pour finalement se couler contre son corps, faire onduler ses seins postiches sous son nez et frotter son postérieure remplumé au nez retroussé de volupté du Négus. Il lui asticotait la barbiche, lui chatouillait les narines et pinçait affectueusement ses lobes d’oreilles. Soudain, la musique s’interrompit avec la même brutalité que précédemment et le peloton d’exécution fut de nouveau éclairé. Une nouvelle file de condamnés s'alignait par-dessus les cadavres du dernier massacre. La musique reprit, les soldats firent feu, les hommes s’écroulèrent et la lumière s’éteint. Odilon et le Négus avaient disparu.


   Mes mains fondaient littéralement dans ma chope, se mêlant au verre comme le lait absorbe les œufs. Mes pieds se coulaient dans le sol et mes orteils déployaient leur arborescence dans les entrailles de la terre. Ma carcasse gluante continuait à chalouper au rythme du flamenco qui reprenait, mais je ne pouvais absolument plus me déplacer. Je vis qu’un des sherpas, de toutes ses forces, avait arraché son corps liquéfié à l’emprise baveuse des choses et s’étendait comme une flaque d’huile vers la scène. Avec un grand calme, Charles Trenet pointa vers lui son revolver et le tint en joue. Le sherpa s’arrêta aussitôt. Il essaya de s’emparer de son browning mais son corps, devenu absolument liquide, lui échappait complètement. Le sol déglutit cette mare d’être qui disparut en quelques secondes.

   Nonchalamment, Delphica Jones chatouilla à nouveau sa harpe, qui gloussa ses arpèges cristallins tandis qu’un projecteur blafard pivotait vers un nouveau coin d’ombre, d’où nous entendîmes carillonner un concert de clochettes. Odilon avançait vers nous, complètement nu sous un harnais de palefroi de compétition. Affublé d’un bridon à muserolle dont il rongeait benoitement les mors, il était coiffé d’un licol de cuir fauve relié à une longe qui se perdait dans les ténèbres. On avait soigneusement peigné sa crinière, suspendu à sa barbiche des cocardes tricolores, accroché à ses oreilles de pelucheuses atracrines et un fringant plumet rouge ondulait au sommet de son crâne. Charles Trenet tira en l’air avec son revolver et Odilon réagit aussitôt par un long hennissement qu’applaudirent tous les clients. Le grand chauve tatoué s’écria :

- Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, nous avons le plaisir d’ouvrir aujourd’hui la vente aux enchères d’un canasson de luxe, d’un roussin de haute volée, dont Bucéphale jalouserait la superbe et Rossinante le gracieux trot, j’ai nommé : Odilon Grenouillère de Sainte-Berge !!!

   Alors que l’assemblée applaudissait à tout rompre, Odilon leva indolemment la patte arrière et urina copieusement autour de lui. Avec une vitesse fulgurante, Delphica extirpa un long fouet de son décolleté et le fit claquer fermement sur le bas ventre pendouillant d’Odilon pour le châtier d’une telle obscénité. Ce dernier hennit furieusement tandis que le public se fendait la poire.

- N’hésitez pas, participez ! s’exclama le chauve, c’est une fameuse monture, je l’ai essayée tout à l’heure, elle est renversante ! Elle vous promet des rodéos sauvages et éperdus, vous m’en direz des nouvelles.

   Derrière une table située à quelques mètres de la mienne, je vis se lever Narguile Khaloud, qui venait d’apparaître comme par miracle :

Dix pistoles ! tonna Narguile.

- Dix pistoles ! Qui dit mieux ?

- Douze pistoles, enchérit aussitôt le Négus, apparaissant derrière le bar.

- Douze pistoles ! Douze pistoles ! Qui dit mieux ?

- Treize pistoles, cria Narguile.


   Une toux sépulcrale résonna derrière moi et quelqu’un murmura :

- Vingt pistoles.

   Ce n’était qu’un murmure, pourtant tout le monde l’avait entendu, comme si cette voix moite avait résonné de l’intérieur de nos âmes, répandant son haleine glaciale dans nos entrailles. Je me retournai lentement, sachant par instinct qui j’allais deviner dans les ténèbres. Sur sa monture humaine décharnée, vêtu de sa somptueuse houppelande et chaussé de ses maudites poulaines, l’abominable Tartempion se tenait là, avec ses yeux-mamelles, sa bouche-vulve et son crâne de pâte à modeler. Sa monture au crâne chevalin grinçait des dents en pleurant. Une sinistre ampoule ensanglantée pendait au-dessus de son chapeau à bec. Odilon hennit de terreur et un profond silence envahit l’auberge. Quelques secondes passèrent, puis le chauve reprit d’une voix tremblante :

- Vingt pistoles pour monsieur Tartempion… Qui dit mieux ?

   Personne ne répondit. Je fus pris de panique. Si Tartempion achetait Odilon, le rêve sombrerait immédiatement dans le cauchemar sans nom. Je fouillai dans mes poches et y trouvai, comme par miracle, une bourse rondelette.

- Vingt pistoles une fois… vingt pistoles deux fois… 

   Je me levai avec fracas :

- Trente pistoles ! J’en offre trente pistoles !

   Mon intervention déchaîna les passions : des acheteurs salutaires, surgis des tréfonds de l’esprit d’Odilon, jaillisaient des ténèbres dans un essaim de billets de banque, comme autant de garde-fous déployés par son inconscient pour le sauver de Tartempion :

- Cinquante pistoles ! hurla Mario Marinacci, les bras chargés de pizzas dégoulinantes.

- Soixante pistoles ! s'époumona la mère d’Odilon, brandissant un rouleau à pâtisserie.

- Soixante-dix pistoles, ma femme et mon chien ! enchérit Charles-Varan Beaulieu.

- Quatre-vingt pistoles, mon étole et ma barrette, beugla le cardinal Lavandier, le premier, après moi, de notre groupe de voyageurs à intervenir.

- Deux cent pistoles, susurra effroyablement Tartempion.


   Un nouveau silence abyssal suivit son intervention. Les acheteurs se regardaient avec angoisse. La monture de Tartempion fit claquer ses molaires noires, cherchant à singer un ricanement humain par ce qui ressemblait davantage à la profanation d’un caveau de famille. Je tentai le tout pour le tout :

- Cinq cents pistoles !

   Je ne les avais pas, bien entendu. Mais tout ce souk n’était-il pas qu’un rêve ? Aurais-je vraiment des comptes à rendre ?

- Il ne les a pas, chuchota Tartempion.

   Le chauve me fixa gravement :

- Monsieur Souvestre, oseriez-vous avancer une somme que vous n’êtes pas en mesure de débourser ? Savez-vous qu’il s’agit d’une faute très grave ? Qu’il pourrait vous en coûter très cher.

- Tartempion ment. Je possède ces cinq cents pistoles.

- Montrez les moi.

- Je ne les ai pas sur moi. Mais ces pistoles sont dans une valise. Je peux aller vous les chercher.

- Il ment, souffla Tartempion.

- Montrez-les moi, vous dis-je !


  Charles Trenet fondit sur moi et me saisit par la taille. Il me retourna comme une crêpe, faisant ainsi dégringoler de mes poches toute la monnaie que je possédais. Ma bourse se déchira et les cent cinquante pistoles qu’elle contenait s’étalèrent à la vue de tous.

- Menteur !

- Menteur ! Menteur ! gronda la foule, enragée.

- Qu’on le pende par les roubignolles ! s’exclama Delphica.

- Par les roubignolles ! Par les roubignolles !


   Charles Trenet me traîna par l’échine en direction d’un gibet qui venait d’apparaître dans la clairière lumineuse que dessinait un réverbère inquisiteur. Je me débattis comme un damné, mais la poigne du chanteur était invincible. Il m’entraînait inexorablement vers la corde.

- Attendez ! s’écria une voix familière.

   Le bouc-cerf était là, s’interposant entre Charles Trenet et la corde maudite. Il portait un imperméable couleur crème et un chapeau cloche et fumait une longue pipe en bois dont les volutes laissaient transparaître son crâne à moitié décharné. Il tenait une valise en cuir qu’il tendit à Charles Trenet.

- Voici la valise dont monsieur vous parle.

   Charles Trénet me lâcha et ouvrit la valise, un essaim de pièces d’or explosa dans l’air. Elles rebondirent sur les tables, sur les réverbères, sur le bar, pirouettant entre les clients, tintinnabulant sur les chopines. Tous les voyageurs qui m’accompagnaient, y compris le cardinal Lavoisier et Philibert-Adolphe Quang, se ruèrent sur les pistoles, les brassant à pleines pelletées, les yeux hagards, et s’en bourrant les poches avec une voracité sans borne. Je palpais mes bras et mes jambes. Ils avaient retrouvé leur fermeté et leur vigueur. La pâte marécageuse dans laquelle nous étions tous englués depuis le début du rêve s’était dissipée avec l’intervention du bouc-cerf, permettant aux voyageurs de jouir de cette énergie désespérée avec laquelle ils se ruaient sur l’or. S’ensuivit une gigantesque cohue, les voyageurs et les clients venus du rêve se castagnaient cruellement pour s’emparer du pactole. Le bouc-cerf m’attrapa par la main et nous nous précipitâmes en direction d’Odilon dont il déchira le harnais du bout de sa pipe.

- Et maintenant, profitez du rififi pour accomplir votre mission.

   Il nous montra du doigt un long corridor qu’un réverbère venait de découvrir. Deux jeunes hommes en smoking détalaient dans sa profondeur. Je reconnus nos doubles, à Odilon et moi, exactement comme ils nous étaient apparus lors du précédent rêve.

- Libérez la prisonnière, nous chuchota énergiquement le bouc-cerf.

   Sans réfléchir, nous nous lançâmes à la poursuite de nos doubles le long du corridor sombre. Des balles en forme de cœur se frayèrent un chemin dans la mêlée pour nous fuser entre les jambes et nous frôler les oreilles. Trénet nous traquait. Au fur et à mesure que nous progressions le long du corridor nous n’entendîmes plus rien de l’énorme échauffourée du bar, seuls nous parvenaient le claquement des semelles du chanteur derrière nous et ceux de nos doubles devant nous. Nous les vîmes foncer vers une petite porte, l’ouvrir et s’engouffrer dans l’embrasure. Quand nous attînmes la porte, la poignée nous résista. Nous la pressâmes comme des forcenés, mais trop tard, Charles Trénet nous avait rattrapé en chantonnant :

Ne reviens jamais, horrible tango,

Qui sent le mégot et la pompe funèbre…”


   Nous n’eûmes pas le temps de nous retourner. Une détonation sinistre perça le silence et Odilon se mit à cracher du sang, en tombant à genoux, il prononça la formule devenue rituelle :

C’est ce que nous avons connu de meilleur.”

Quand je fus recraché avec tous les autres voyageurs et tous les sherpas dans la chambre d’Odilon, des dizaines de caméras et de journalistes nous éclaboussèrent de leurs crépitements, de leurs questions, de leurs cris, nous assommèrent de leurs multiples micros. Complètement engourdis, nous les regardions, hébétés. Le cardinal Lavandier fut le premier à retrouver sa contenance, en époussetant sa soutane, il vida ses poches triomphalement et s’écria :

- De l’or !

   Les pistoles plurent sur le parquet. Les autres voyageurs, emportés par son élans, exhibèrent en criant de joie leurs bras chargés d’or aux caméras des télévisions du monde entier.

- De l’or ! De l’or ! Hourra ! Hourra !

- Le Saint-Esprit est avec nous ! crut bon d’ajouter le cardinal.


   Odilon, lui, se précipita vers les toilettes, où je l’entendis vomir copieusement.

   Le chatoiement des pièces d’or était tout ce que les journaux et télévisions officiels présents dans la chambre voulaient recueillir. Les nombreux policiers présents sur place nous écartèrent brusquement des micros pour nous conduire dans ce qu’ils appelaient une “cellule de bilan”. Seul Philibert-Adolphe Quang demeura devant les caméras pour livrer un récit, complètement aseptisé et lacunaire, comme je pus le constater en ouvrant La Gazette de l’avenir, du voyage que nous venions d’accomplir. On y trouvait nulle mention du travestissement et de la danse obscène d’Odilon ; la vente aux enchères était rapidement narrée, sans expliciter qu’il s’agissait de la vente d’un être humain. L’article insistait principalement sur l’or et s’ébaudissait des promesses d’enrichissement que ce voyage inaugural dessinait. Mais surtout, l’article passait complètement sous silence le sort du sherpa qui avait tenté de ramper vers la scène. Car, et cela fut le grand choc de ce voyage inaugural pour tous ceux qui y assistèrent et ne purent en faire le compte rendu dans les journaux panchoustanais, le sherpa absorbé par le sol n’était pas réapparu hors du rêve. Dès le lendemain, je voulus informer le grand public de ce grave danger révélé par le voyage inaugural. Je rédigeai pour mon canard un récit détaillé du rêve (en essayant malgré tout de le rendre plus flatteur pour Odilon) où je fis mention de cette inquiétante disparition : mon article ne fut jamais publié.

   Deux jours plus tard, je reçus une lettre de licenciement du journal. Après avoir dépassé le stade de l’indignation, j’en compris rapidement la signification. Le principal actionnaire du journal était Hicham van der Schultz, PDG de PanchouPetroleum, qui avait énormément investi dans le voyage onirique. Il était hors de question que filtrât dans son journal la moindre information pouvant compromettre l’entreprise du voyage onirique et la poursuite de l’exploitation du rêve. Les jours suivants, j’essayais de taper à la porte d’autres journaux, sans succès. Partout, les actionnaires, au courant de mes intentions, firent tout en sorte pour étouffer ma voix. Trois jours plus tard, je me voyais retirer ma carte de journaliste, pour une affaire montée de toutes pièces de plagiat. Mais la pire trahison vint d’Odilon lui-même. Quand je voulus me plaindre auprès de lui du traitement qui m’était réservé et du mensonge d’Etat qui était en train de se construire autour du voyage onirique, celui-ci me rabroua violemment, en m’accusant d’avoir voulu rendre publique, sans en discuter préalablement avec lui, l’image dégradante qu’avait donnée de lui ce rêve, d’avoir voulu me complaire dans le récit des détails humiliants de son travestissements et de sa prostitution. Il me traita de traître et de persifleur, en me révélant que Charles Varan-Beaulieu lui avait fait lire l’article que je comptais publier et que celui-ci aurait provoqué la mise à mort en règle de sa réputation.

   Varan-Beaulieu avait très vraisemblablement modifié l’article à partir des renseignements sur le voyage qui lui avaient été transmis par son journaliste affidé et par les sherpas travaillant à sa solde, car j’avais précisément bien pris garde d’édulcorer le traitement d’Odilon par son rêve. Mais mon colocataire ne voulut pas me croire. Notre violente algarade se solda par mon bannissement de sa villa de luxe. En douze heures, je fus expulsé d’Oniroland, et je me retrouvai sans emploi, sans domicile, passant pour un fou et un imposteur auprès des passants que j'interpellais pour leur révéler la nature du mensonge tissé par le gouvernement et les sponsors du voyage onirique. Je dus retourner habiter chez mes parents pendant deux mois, le temps de trouver un nouvel emploi.

   

   À suivre... 

   L'épisode 15, "Purgatoire cathodique", sera publié le mardi 27 janvier 2026.