Safari sous l'oreiller : épisode 1

Le Trou

12/9/202511 min read

   La huitième heure de la sixième lune du mois de Pantoum, je pénétrai dans le petit appartement que je partageais avec mon ami Odilon, avec une tenace envie de fumer la pipe.

   Je cherchais ma pipe partout dans le salon, en vain. Odilon, que j’entendais roupiller derrière la porte de sa chambre, avait dû me l’emprunter et la laisser sur sa table de chevet. Je ne pouvais attendre son réveil, car je devais m’atteler à la rédaction de mon article et il était inenvisageable que je travaillasse sans pipe. Légèrement agacé, je toquais doucement à la porte de sa chambre. Aucune réponse. Je n’osais pas frapper plus fort car Odilon ne supportait pas qu’on troublât son sommeil. Il me fallait pourtant récupérer cette maudite pipe ! J’ouvris délicatement la porte, veillant à ne pas faire de bruit. Odilon était étalé sur son lit, comme un pacha, la bouche largement ouverte, ronflant paisiblement, les doigts croisés sur l’embonpoint que laissait deviner facétieusement son pyjama à carreaux. Un moustique se débattait dans les anfractuosités de sa moustache.

   En d’autres circonstances, je ne me serais pas attardé à vous décrire sa chambre, mais puisqu’il sera beaucoup question de cette pièce dans la suite de mon récit et que plusieurs détails de sa configuration, de son ameublement et de sa décoration fourniront aux épisodes qui vont suivre des éclairages significatifs, je préfère m’acquitter de cette tâche dès à présent. Le lit d’Odilon se situait pile au centre de sa chambre; il s’agissait d’un lit rond, ce qui lui donnait des allures de vasque. Ce lit croulait sous un véritable monticule de coussinets et de peluches effilochées. L’une d’elles, une autruche au plumage élimée, lui appartenait depuis sa naissance au point d’endosser, avec le temps, le statut de véritable fétiche. En face de son lit, sur la porte que je venais de pousser, un grand poster mettait en scène un troupeau de filles en maillots de bain aux poitrines pantagruéliques luttant âprement en se tirant les cheveux et en se mordant les épaules sur une plage de sable bouillant. À côté, l’affiche d’un concert de musique non acoustique, par le groupe Joe Casanova and the Cerumens, pionniers du genre, servait à rappeler que l’humeur parfois égrillarde du locataire de cette chambre cohabitait dans son esprit avec la plus haute exigence culturelle. Derrière le lit se dressait un grand paravent sur lequel Odilon avait coutume de faire sécher ses sous-vêtements. Une bibliothèque en hémicycle entourait son lit. Odilon rangeait ses livres en fonction du signe astrologique de leurs auteurs. De gauche à droite s’agglutinaient les rangées d’ouvrages, des Béliers (Baudelaire, Giono, Duras, Verlaine, etc.) aux Poissons (Mallarmé, André Breton, Léon-Paul Fargue). Comme on peut l’imaginer, dans chaque catégorie les auteurs étaient catalogués en fonction de leur ascendant et de leur lune. À gauche de son lit, une lampe à l’élancement fongique dorlotait son sommeil sous son gigantesque et pelucheux abat-jour, conférant à toute la pièce une atmosphère particulièrement feutrée. Sous cette lampe, sur une petite table de chevet se prélassaient le Livre rouge de C. G. Jung, La Docte ignorance de Nicolas de Cues et Sœur Monika d'Hoffmann. Deux pantoufles fourchues attendaient solennellement le réveil de leur seigneur et maître au pied du lit, ses initiales cousues sur leurs empeignes.

   La lumière du salon qui glissait dans la chambre par l'entrebâillement de la porte ne me permettait d’apercevoir la pièce que très faiblement. Je tâtonnai dans la semi-pénombre, à la recherche de ma pipe. Je ne la trouvai ni sur sa table de chevet ni sur les étagères de sa bibliothèque. Après m’être cogné au pied du lit et avoir étouffé un cri rageur, je titubai en direction du paravent. Je m’aventurai derrière. J’avançai de deux pas et, soudainement, je perdis l’équilibre et fis une chute d’au moins deux mètres. Le sol s’était dérobé sous mes pieds, sans la moindre explication. Je restai quelques instants à terre, abasourdi. Je regardais au-dessus de moi. À travers un trou creusé dans le plafond de la pièce où je venais de choir, j’apercevais le paravent et le plafond de la chambre d’Odilon. J’étais apparemment tombé dans une trappe ouverte. C’est du moins ce que mes sens constataient mais je savais que cela était absolument impossible. La pièce située en dessous de la chambre d’Odilon était notre salle de bain commune et aucune trappe ne la reliait à la chambre. La pièce dans laquelle j’avais atterri n’était pas la salle de bain, mais une grande salle encombrée de lustres amphigouriques dont les bobèches s’allumaient une à une, découvrant progressivement ce lieu inédit. L’ensemble prenait peu à peu l’allure d’une salle de restaurant, avec ses lustres, ses grandes tables aux couverts rutilants et aux nappes immaculées. Comment cette salle avait-elle pu se substituer à notre salle de bain ? Nous étions-nous toujours mépris sur la configuration des étages de l’immeuble ?

   Je me redressai et regardai autour de moi. Le restaurant en question, si c’en était bien un, était plein à craquer, des foules d’hommes et de femmes en tenues de soirée s’agglutinaient autour des grandes tables, dépliaient d’impeccables serviettes et les nouaient lentement autour de leurs cous. Cette foule houleuse n’émettait pourtant pas le moindre bruit. On aurait dit que tous ces convives endimanchés se déplaçaient sur la pointe des pieds et prenaient le plus grand soin à ne pas faire tinter leurs fourchettes ou couiner leurs semelles contre le plancher. Le plancher, d’ailleurs, paraissait étrangement inadapté à l’élégance de l’établissement. Il était tapissé par une moquette un peu crasseuse, en tout point semblable à celle de la chambre d’Odilon, qu’on continuait d’apercevoir à travers le trou dans le plafond. Je ne distinguai aucun mur qui puisse circonscrire le lieu où je me trouvais, que je n’osais plus appeler une salle. Il faisait très chaud et humide, comme sous une serre, des colonnes de porphyre jaillissaient de la moquette pour se planter dans le plafond, qu’elles lézardaient profondément.

   Je jetai un coup d'œil à la table la plus proche de la mienne. À vrai dire, il ne s’agissait pas vraiment d’une table… Une dizaine d’hommes et de femmes jouaient aux dés sur un grand plateau, porté à bout de bras par quatre petites filles en tutus, dont une tirait la langue avec dépit. Je connaissais plusieurs des convives. Je reconnus sans peine le pizzaiolo d’en face, Mario Marinacci, avec ses rouflaquettes et son strabisme insidieux, la soeur d’Odilon, arborant une rivière de diamants bien au-dessus de ses moyens et son ancienne petite amie, Delphica Jones, pratiquement nue sous son boa. Delphica jeta les dés, qui atterrirent sur le plateau sans le moindre bruit. Un homme se pencha pour regarder les numéros. Cet homme me parut particulièrement familier.

   Il me fallut encore quelques secondes pour le reconnaître, non pas qu’il ne fût pas fidèle à lui-même, qu’il ne se ressemblât pas… Il correspondait au contraire parfaitement à l’image usuelle que j’avais de lui, mais ma raison s’obstinait à refuser de se plier à l’évidence qui s’étalait sous mes yeux. Il s’agissait d’Odilon ! Odilon que je venais de voir, dormant profondément, dans la pièce du dessus. Une panique sauvage m’envahit. Dans quelle ténébreuse hallucination me trouvais-je entraîné ? D’où sortait ce sosie, ce double ? Que me voulait-il ?

   Je m’approchai pour lui parler, mais Mario, le pizzaiolo, me saisit par le poignet. Il me fixa avec dans le regard une petite étincelle narquoise qui ne me plut pas et me dit :

- Pas maintenant, ragazzo, c’est trop tôt.

- Laissez-moi passer, lui répondis-je, je dois parler à mon ami.

- Ton ami ! ricana Mario, pas ici !

   Il interpella Odilon :

- Eh, Odilon, que penses-tu de ton colocataire, monsieur Souvestre ?

- C’est un sale con ! s’écria Odilon, sans se retourner, continuant de fixer les dés.

- Développe, Odilon !

- Il est sale et ne sait pas récurer la vaisselle ! Il n’arrête pas de forniquer avec des gueuses et ça m’empêche de me concentrer sur mes études. À vrai dire, je le hais !


   Bouleversé d’entendre ainsi révélés les sentiments de mon colocataire à mon égard, je voulus prendre la parole pour protester, mais des trompettes se mirent à claironner. Tout le monde se retourna. Un cuisinier affublé d’une interminable toque, si haute qu’elle se perdait dans les lézardes du plafond, avança au milieu de la salle et adressa à la foule des convives d’obséquieuses courbettes.

- Et maintenant, s’exclama-t-il, le plat du jour !

   Une palanquée de garçons de café ébouriffés fracassa la porte des cuisines. Ils portaient un grand plat de plusieurs mètres de long, recouvert d’une cloche, qu’ils vinrent déposer précautionneusement à la table d’Odilon. Odilon souleva la cloche. À l'intérieur du plat, Delphica Jones, cette fois totalement nue, à quatre pattes, se tortillait parmi les navets et les carottes, des bouquets de persil dans les narines, une pomme dans la bouche, une pousse d’épinards plantée entre les fesses. Aussitôt, les convives se bousculèrent dans sa direction. De la main gauche, un par un, ils pressèrent le sein droit de Delphica Jones, faisant jaillir de longs filets de lait dont ils remplissaient leurs verres qu’ils tendaient de la main droite. Odilon, déchaîné, assénait de grands coups d’épaule à ses voisins pour accéder au sein de Delphica. Quand il y parvint enfin, il le pressa fermement. Mais Delphica n’eut pas du tout la même réaction qu’avec les autres convives. Son visage se congestionna, ses muscles se contractèrent, elle haleta, et puis, écartant ses cuisses, elle fit jaillir de son sexe béant un nourrisson barbouillé de sang et de placenta qui voltigea plusieurs minutes dans les airs, sous les yeux fascinés des convives, avant d’atterrir dans l’assiette d’Odilon.

   Odilon vacilla et grimaça, tenant le nourrisson à bout de bras, comme s’il pesait une quinzaine de kilos. Ses muscles semblaient particulièrement tendus et il transpirait. Il se tourna vers moi, m’aperçut et s’adressa à moi avec détresse :

- Aide-moi s’il te plaît, aide-moi à le porter.

   Épouvanté, je ne lui répondis pas.

- Je n’en ai jamais voulu, reprit-il, c’est elle qui l’a voulu.

   Soudain, un rictus haineux fleurit sur sa bouille de martyr. Il saisit le nourrisson par le cou et se mit à l’étrangler rageusement. Terrifié, je me jetai sur lui et le secouai violemment. Soudain, je me sentis comme propulsé par un siège éjectable, catapulté par le plancher, je fis un vol plané de plusieurs mètres et atterris douloureusement dans la pièce du dessus, à côté du lit d’Odilon où celui-ci se trouvait toujours et d’où il se redressa en sueur. Il me fixa quelques instants, hébété, dans un demi-sommeil, puis, reprenant complètement conscience, m’apostropha :

- Que fais-tu dans ma chambre ?

- Je t’empêchais d’étrangler ce pauvre bébé, m’écriai-je !

   Il me regarda avec méfiance :

- Comment sais-tu que je viens de rêver de cela ?

- Comment ?

- Cette histoire de bébé étranglé… C’est exactement le rêve que je viens de faire !

- Mais tu ne rêvais pas mon brave, tu étais là, dans la salle du dessous, et tu étranglais ce pauvre bébé !

- Quelle pièce du dessous ? La salle de bain ?

- Non, non, la salle de restaurant, là… en-dessous… derrière le paravent.


   Je me précipitai pour écarter le paravent et découvrir le trou. Mais il n’y avait aucun trou, seulement de la moquette et deux bandes dessinées traînant dessus.

- Sors de ma chambre ! hurla-t-il.

- Je t’assure qu’il y avait un trou, juste là, un trou qui donnait sur une grande salle de restaurant !


   Je me trouvais dans un état de confusion extrême. Je sortis de la chambre en hâte et dégringolai les escaliers, me ruant à l’étage du dessous, forçant la porte. Je n’y vis rien d’autre que la salle de bain qui devait s’y trouver. Je collai mon oreille contre le mur de la douche, espérant recueillir les rumeurs du restaurant. Odilon me rejoignit, en robe de chambre.

- Comment as-tu su que je rêvais d’un restaurant, et d’un bébé étranglé ?

- Mais ce n’était pas un rêve ! Tu étais là, dans la salle du dessous !

- Salle qui n’existe pas ! Et comment expliques-tu que je me trouvais en même temps dans mon lit, à roupiller ?

- Mais je ne l’explique pas !


   Nous nous vautrâmes tous deux sur le canapé du salon, hébétés. Après quelques minutes de silence absolu, Odilon m’interrogea point par point sur ce que j’avais vu dans la salle d’en-dessous. Je narrai fidèlement l’épisode auquel je venais d’assister. Odilon rougit quand je lui répétai ce qu’il avait osé affirmer sur mon compte. Il bafouilla pour se justifier, mais, face à ma morosité, changea rapidement de sujet et m’enjoignit à raconter les faits jusqu’au bout. Quand j’eus terminé, il s’exclama que ces événements correspondaient plus ou moins à ce qu’il venait de rêver, pour autant que la mémoire lacunaire du songe lui permettait de les reconstituer. Mes souvenirs étaient bien plus nets que les siens, il ne se rappelait plus les jeunes filles en tutus, ni le jeu de dés. Mais toutes les bribes de rêves qu’il avait conservées correspondaient fidèlement à mon récit. Nous émîmes plusieurs hypothèses :

1° L’un de nous deux était toujours en train de rêver, ce qui expliquait l’absurdité de la situation.

2° Un de nos amis avait glissé dans notre chocolat chaud un puissant hallucinogène.

3° J’avais voyagé à l’intérieur de son rêve.


   Nous nous rangeâmes à la deuxième hypothèse et décidâmes d’attendre une douzaine d’heures que les effets de la drogue s’atténuassent. Plusieurs heures passèrent et il fallut bien vite nous rendre à l’évidence : aucun autre détail étrange, aucune autre déformation hallucinatoire ne venait troubler notre perception. Les motifs des tapis n’entamaient aucune sauvage carmagnole, aucune arabesque ne tortillait au plafond, aucun hiéroglyphe n’ourlait le plancher. Aucune autre expérience paranormale ne venait troubler la quiétude de la soirée. Nous évoluions dans un univers stable, aux lois fixes, aux contours nets. L’hypothèse du rêve prolongé s’effilochait également, la réalité s’imposait à nous dans toute son évidence, dans toute son épaisseur têtue. Nous fûmes donc bien obligés de nous rallier à la troisième hypothèse. Mais nous nous trouvions alors face au gouffre. Comment expliquer un tel voyage onirique ? Notre immeuble s’enracinait-il sur un nœud spatio-temporel, sur un boursouflure du cosmos ?

   Méthodiquement, nous décidâmes d’éclairer ce point. La chambre d’Odilon était peut-être une sorte de trou noir de poche, où la réalité se mettait à disjoncter. Pour nous en assurer, nous décidâmes de réitérer l’expérience, en faisant en sorte que, cette fois, j’aille dormir dans le lit d’Odilon, pour voir si ce dernier pouvait à son tour voyager dans mon rêve. Je fus d’abord très réticent. Si Odilon voyageait dans mon rêve, qu’y trouverait-il ? Quels lourds secrets y débusquerait-il ? Odilon me promit de se contenter de se pencher sur le trou et d’y jeter un coup d'œil, s’engageant à me réveiller aussitôt si un phénomène semblable à celui que j’avais observé se reproduisait. J’eus du mal à lui faire confiance, me disant qu’il voulait venger le viol involontaire de son intériorité par une agression similaire. Mais ma curiosité l’emporta. Je m’allongeai dans son lit.

   Étrangement, je m’endormis rapidement, probablement exténué par le flirt que je venais de connaître avec le paranormal. Mes rêves furent confus et épars, y intervinrent mon père, mon ancien chat, Tancrède, mort l’année dernière, et quelques vieux fantasmes que je ne préciserais pas ici. Je n’y vis pas Odilon poindre le bout de son nez. À mon réveil, j’interrogeai mon colocataire. Il ne s’était rien passé de particulier, apparemment. Aucun trou n’avait déchiré le plancher, aucune pièce secrète n’était remontée à la surface.

   À suivre...