Safari sous l'oreiller : épisode 10

L'Abîme du possible

Louis Lopparelli

1/9/202610 min read

   Le jour du débat, donc, Odilon dut rester à l’appartement. Quant à moi, je me précipitai à la Chambre et pris place dans une des loges, pleines à craquer, pour suivre la séance. Le rapporteur du texte, le député Freddy Thanatenberg, s’adressa en ces termes à l’hémicycle :

- Monsieur le Président, mesdames et messieurs les Ministres, mes chers collègues, c’est avec émotion que je viens défendre devant vous aujourd’hui ce qui se présente comme la grande révolution de notre temps, une révolution comparable à l’invention de l’imprimerie ou du moteur à explosion, comparable à la découverte de l’Amérique, peut-être plus importante encore. Car il ne s’agit pas d’un bouleversement technique ou politique, mais d’un événement métaphysique. En effet, pour la première fois de son histoire, notre civilisation, qui jusqu’ici avait vécu sous le sceau du labeur et des restrictions qu’imposent les contraintes de la vie matérielle et la finitude physique de l’existence humaine, voit s’ouvrir devant elle un minerai inépuisable de possibles, une Arcadie ruisselante de merveilles et d’espoirs, une Californie aux gisements inépuisables. Tout d’un coup, le mot “impossible” choit de notre vétilleux dictionnaire. L’imagination même ne trace plus ses limites à nos aspirations. Car tout est possible au rêve d’un homme. Toutes les utopies, toutes les chimères se cristallisent sous ses paupières closes. Mais ces fantaisies, ces songes, qui ne nourrissaient jusqu’ici que le prélassement des esprits oisifs, peuvent désormais se doter d’une consistance matérielle. De cet ailleurs absolu qu’est le rêve, nous pouvons rapporter des cargaisons entières de ressources et de nouveautés. Et nous n’aurons même pas à suer, à turbiner, pour déblayer ces trésors. Nous n’avons qu’à nous pencher pour les ramasser, l’âge d’or que chantaient Virgile et Ovide, où la nature prodiguait ses merveilles sans réclamer à nos forces et à nos douleurs leur écot; est enfin advenu. J’entends déjà les frileux de l’évolution, les réactionnaires toujours prêts à peigner l’histoire dans le sens inverse du vent, les petits rentiers des certitudes séculaires, reculer d’effroi devant un tel ébranlement des évidences sur lesquelles nos vies étriquées sont construites. J’entends déjà leurs voix aigrelettes dont l’écho est familier à tous les visionnaires persécutés de notre histoire. Ce sont les mêmes qui empoisonnèrent Socrate, qui rôtirent Giordano Bruno et Vanini, qui crucifièrent Jésus ! Chers collègues, ne joignez pas vos voix à ce couinement millénaire des châtrés du progrès, des puceaux de l’avenir. Attrapez les rênes de l’histoire ou c’est l’histoire qui vous éjectera brutalement de son char fougueux. Bien entendu, le voyage onirique n’est pas sans risques, nous en avons conscience. Odilon Grenouillère de Sainte-Berge, Hippolyte Souvestre et Narguile Khaloud ont pu faire état de visions inquiétantes, de périls imprévus. Mais je vous prie de remarquer le caractère sauvage et anomique de leurs excursions. Notre projet de loi échafaude un imparable dispositif de sécurité : d’une part, tous les voyageurs oniriques seront accompagnés par une escorte de janissaires armés jusqu’aux dents. Vous connaissez la bravoure de nos milices. Nos hommes ont combattu au Sahel, sur le Mékong, dans les steppes. Ils ont maté les insurrections mahdistes et cipayes, les émeutes banlieusardes, les cartels mexicains et les terroristes anarchistes. Ils ont connu la tranchée, la guérilla, la vendetta, l’intifada et les éléphants d’Hannibale. Vous croyez vraiment que de tels guerriers trembleront devant les spectres qui mouillent les draps d’un jeune bourgeois douillet ? Et d’ailleurs, même si cette escorte suffirait amplement en elle-même à défaire une Mesnie Hellequin ou une charge de Walkyries, nous lui ajouterons un autre contre-fou invincible. Je vous transmets ici en exclusivité un nouveau résultat très réjouissant des investigations de notre brigade sanitaire et sécuritaire, qui n’a pas encore été communiqué dans la presse. Grâce à un système de talkie-walkies quantiques, les membres de la brigade descendus dans le rêve ont pu communiquer avec certains de leurs collègues restés dans la chambre du dormeur. À travers ces talkies-walkies, il n’est pas à proprement parler possible de transmettre un message verbal particulier, mais ceux-ci peuvent diffuser des vibrations qui traversent la frontière du rêve. Un code très simple a été établi : une vibration si tout va bien, deux vibrations si la situation se complique, trois vibrations si elle devient carrément dangereuse. Dans cette éventualité, les janissaires restés au chevet du rêveur réveilleront celui-ci aussitôt, permettant l’évasion immédiate des voyageurs.

   Cette dernière annonce fut accueillie par un brouhaha général de ravissement et d’acclamations. Je vis les fronts de nombreux parlementaires se dérider et les sourcils sceptiques former de confiantes alvéoles. L’objection la plus forte contre le voyage onirique venait assurément de s’effondrer. Je vis les opposants aux projets de loi raturer anxieusement leurs discours, cherchant furtivement à remanier leur argumentaire. Le gouvernement leur avait tendu un piège politique particulièrement retors en empêchant la presse de diffuser les résultats complets de l’inspection, donnant ainsi une longueur d’avance décisive dans le débat aux défenseurs du texte.

   Le rapporteur conclut :


Messieurs, vous vous trouvez aujourd’hui au sommet de la pyramide, quarante siècles d’histoire vous contemplent. Quarante siècles de frustration, de peine et de labeur, de résignations et d’épreuves, vous implorent de leurs yeux pleins d’espoir. Ne refusez pas l’étreinte de Clio, ne manquez pas l’omnibus de la révolution, votez pour le voyage onirique !

   L'hémicycle convulsa sous les geysers d’applaudissements qui arrosèrent ce brillant discours. J’étais moi-même ému aux larmes. Je me sentais, moi aussi, entraîné par l’irrésistible houle de l’histoire, à califourchon sur la locomotive du progrès. C’est avec grande peine que le président de la séance parvint, au bout de plusieurs minutes, à rétablir le calme, pour accorder la parole à Slimane Yamamoto, chef du PJP, le parti des jansénistes populaires, connu pour son conservatisme.

- Monsieur le président, mesdames et messieurs les Ministres, chers collègues. Le char de l’histoire est en effet attelé à de fougueux canassons, dont le galop séduit les esprits frivoles, mais c’est oublier qu’il cahote au bord du précipice. À chaque fois qu’une innovation quelconque germine à l’horizon des siècles, les cerveaux les plus sérieux se défont de leur esprit critique avec l’empressement d’une vierge dégrafant son corsage devant le premier gandin qui roucoule sous son balcon. Quand donc nos politiques, nos intellectuels, nos journalistes, sauront-ils se purger du fanatisme de la nouveauté ? C’est avec les mêmes torpeurs de jouvencelle que nos ancêtres ont accueilli l’invention de la poudre à canon, la culture du tabac, la colonisation de l’Afrique, et avec quelles conséquences ! Je ne dis pas que tout changement est nuisible, mais qu’un changement n’a aucune valeur en tant que tel, que le simple fait d’évoluer n’est en rien une garantie suffisante de l’intérêt général. Les nouveautés sont adorées pour elles-mêmes sans qu’on questionne leurs conséquences politiques et morales. Imaginez un peuple à qui tout d’un coup, dans l’espace cloisonné d’un rêve, tout devient permis, tout devient possible. Imaginez des foules qui prennent peu à peu l’habitude de la licence absolue, du défoulement frénétique, de la perte de contact avec le principe de réalité. à quoi ressembleront ces hommes et ces femmes une fois revenus dans notre monde ? Après avoir connu le grand frisson du rêve, seront-ils encore capables d’accepter les normes et les principes sur lesquels sont fondés notre paix civile et notre consensus social ? Je vous le dis, chers collègues, vous vous apprêtez à créer une génération d’enfants pourris gâtés, de consommateurs libidineux ne souffrant plus aucune borne à leur concupiscence. Que devient un enfant à qui on permet tout ? À qui on fait croire qu’un monde sans contrainte, sans effort, est possible ? Dont on satisfait tous les caprices sans exiger en échange aucun travail, aucun mérite ? La plus dangereuse illusion qui n’a pas cessé d’étrangler notre civilisation est celle d’un bonheur terrestre, d’une solution humaine aux tourments de cette vie. C’est la vieille illusion millénariste qui s’exprime à travers vous, monsieur le Député, cette vieille promesse du paradis terrestre que les charlatans de la politique n’ont jamais cessé de remaquiller pour endimancher les urnes et racoler dans les isoloirs. Combien de fois nous l’a-t-on promis, ce paradis terrestre ? Et combien de fois a-t-il débouché sur l’implacable Enfer ? À chaque siècle, il change de nom, il s’est appelé autrefois Grand Soir et lendemains qui chantent, utopie communiste, Arcadie marxiste, et s’est avéré dictature du parti, stalinisme sanguinaire, maoïsme cannibale. Il s’était déjà appelé Révolution, abolition des privilèges, égalité des citoyens, et s’est révélé Terreur, guillotine et génocide vendéen. Ceausescu se cache derrière Engels, Turreau et Fouché derrière Desmoulins et Mirabeau. Plus récemment encore, on a nommé cette promesse prospérité, jouissance individuelle, orgie libertaire, et elle s’est achevée en société de consommation, sinistre et fade, quand elle ne dégénéra pas en promotion de la pédophilie, en marchandisation des corps et des âmes. Sans parler de nos grandes rêveries technologiques, de cette universelle transparence du dialogue mondial, qui déboucha sur un immense bétail bavant devant son pâturage de pixels. Alors voici le nouveau masque que revêt cette séculaire arnaque. Mais je vous le répète, ces voyages où tout est permis, où tout est possible, sont la porte ouverte à la jouissance gratuite, à l’irresponsabilité pantouflarde, à la démobilisation générale. Quelqu’un qui a goûté les délices de Capoue du rêve, qui s’est excité devant les chimériques machines à sous de ce grand Disneyland, ne voudra plus accepter nos règles, nos interdits, sera profondément écoeuré par les saines difficultés de la vie réelle. Comme un toxicomane accroché à sa schnouff, il errera sans but et sans énergie, désabusé de l’existence, obsédé par sa contrefaçon, avide de paradis artificiels et de plaisirs prêts à porter. Bientôt, les rêves eux-mêmes le décevront, il en voudra toujours plus, réclamera des excursions toujours plus chamarrées, plus hédonistes. Cette frustration décuplée le rendra agressif, hargneux. Et ces épouvantails vidés de tout ce qui fait la valeur d’un homme cracheront sur les statues, sur le noble résultat du labeur des siècles, insolents et irrévérencieux. Ne commettez pas cette erreur, chers collègues, n’abandonnez pas notre jeunesse à la tyrannie du plaisir et de la facilité, ne gavez pas nos enfants de sucreries imaginaires qui persilleront leurs sourires de caries et leurs veines de seringues. Bouchez ce maudit trou, avant qu’il nous engloutisse tous.

   Les députés du PJP applaudirent avec ferveur, mais leur effusion fut étouffée par les bâillements et les ricanements de la majorité de l’hémicycle pour qui le réactionnaire PJP parut puer plus que jamais l’encaustique et la naphtaline. Le président de la séance donna la parole à Charles Varan Beaulieu :

- Monsieur le président, mesdames et messieurs les députés, je suis étonné qu’on laisse dans cette assemblée traiter sans scrupule nos concitoyens d’adolescents attardés, qu’on permette qu’un élu les compare à de jeunes gens écervelés sans expérience et incapables de maturité. Vous parlez, monsieur Yamamoto, d’une génération qu’on aurait mal élevée en la vautrant dans les plaisirs, mais ce n’est pas à une horde de collégiens que s’adresse le voyage onirique, mais à des femmes et des hommes faits, à l’éducation achevée, qui sauront aborder avec la distance nécessaire ce nouveau rivage d’aventures. Par ailleurs, vous réduisez bien trop vite le rêve à l’orgie et le voyage onirique à une sinécure. Le monde du rêve n’est pas le paradis capitonné, confortable et hédoniste, que vous décrivez. Le voyage onirique suppose du courage, de l’invention, il ne soulage pas l’humanité de ses problèmes mais lui présente de nouvelles énigmes à élucider, de nouvelles contraintes à affronter. Le voyage onirique est bien davantage comparable à une randonnée en montagne ou à un pèlerinage fervent qu’aux délices de Capoue. En accomplissant un tel bivouac, nos citoyens ne vont pas régresser, mais se perfectionner, découvrir des horizons nouveaux, des environnements inédits, qui les feront réfléchir et même philosopher. Mais surtout, et j’insiste sur ce plan, il rendra accessibles l’exotisme, le voyage, le dépaysement à une grande partie de nos concitoyens, jusque-là privés de telles pérégrinations en raison de la modestie de leurs moyens. Jusqu’à aujourd’hui, le voyage vers des contrées reculées, l’exploration de continents insoupçonnés, étaient des luxes que pouvait seule se permettre une élite mondialisée. Grâce au voyage onirique, l’ailleurs le plus décoiffant découvrira ses rivages à nos concitoyens à deux pas de chez eux, ou à trois pâtés de maisons. En réalité, votre discours est celui d’une élite rabougrie jalousant ses privilèges. Je tiens enfin à rappeler les gigantesques perspectives économiques que dessine une telle entreprise. Les poissons que nos policiers d’élite ont rapportés du voyage auquel j’ai participé se sont avérés comestibles et d’un grand apport nutritif. Certains scientifiques présents au sein de la brigade d’inspection sanitaire et sécuritaire ont remarqué que les roches aperçues dans le rêve pourraient s’avérer très propices à l’extraction de gaz. Surtout, cette nouvelle activité économique, déployée dans le rêve, réduira considérablement l’impact écologique de notre production industrielle, agricole et halieutique dans la réalité. Le rêve est un univers qui se renouvelle sans cesse. Nous pouvons y puiser autant de ressources que nous voulons sans que cela présente la moindre nocivité pour notre écosystème. La pollution dégagée en rêve se dissipera dans les méandres de la nuit et nous pourrons jouir de ses fruits sans limite, tout en laissant notre terre, nos sols, nos forêts et nos océans respirer enfin ! Comment ne pas saisir cette chance qui résout enfin les dilemmes dans lesquels nous pataugeons depuis des décennies ?

   Là encore, Charles Varan-Beaulieu venait d’opérer un coup ingénieux, ralliant à sa cause le PAL, le parti adamiste libertaire, aux préoccupations écologiques profondément ancrées, et le PAR, le parti animiste responsable, soucieux du bien-être animal et végétal. Le débat se poursuivit pendant plusieurs heures, des amendements furent votés pour interdire le voyage onirique aux moins de seize ans, pour dégager pour les entreprises des aides publiques à la reconversion d’une partie de leurs activités dans le voyage onirique, pour ajouter de nouvelles garanties de sécurité aux onironautes (nom qu’on donnait désormais aux futurs voyageurs des rêves). Certains députés tentèrent de repousser le vote de la loi pour laisser le temps à l’inspection sanitaire et sécuritaire de refaire l’expérience de l’animal assassiné. Mais les esprits étaient désormais trop enthousiasmés, trop excités par les perspectives formidables qu’offrait le voyage onirique pour attendre plus longtemps. L’heure du vote eut enfin lieu et, sans surprise, le projet de loi emporta largement les suffrages, avec 430 votes pour, 70 abstentions et 77 votes contre.

   À suivre...

   L'épisode 11, "La Terre promise", sera publié le mardi 13 janvier 2026.