Safari sous l'oreiller : épisode 11
La Terre promise
Louis Lopparelli
1/13/202611 min read


Le soir même, Odilon était invité au journal de la principale chaîne de la télévision panchoustanaise : Panchoustan première. Face au présentateur, Aristophane Dialo, Odilon voulut doucher l’ivresse qui s’était emparée de la société tout entière :
- Pas une seule fois, au cours des débats qui se sont déroulés aujourd’hui à la Chambre, n’a été ne serait-ce qu’abordée la question de mon droit au respect de la vie privée. Vous rendez-vous compte que les rêves d’un homme recèlent ce que sa vie affective, familiale et fantasmatique sécrète de plus intime ? Nous parlons ici d’une incursion dans les profondeurs de mon inconscient et cette incursion a tous les caractères d’un viol. Oui, d’un viol, et je pèse mes mots ! Seriez-vous, pour votre part, enthousiaste à l’idée qu’une horde d’hommes d’affaires, de politiciens, de touristes, de scientifiques, pénétrassent dans les tréfonds de votre mémoire, de vos pensées, de votre sommeil ? Pas une seule fois, depuis que l’existence du trou a été rendue publique, le gouvernement et le parlement ne se sont interrogés sur mon consentement. Comprenez-moi bien, je ne suis pas opposé à ce que le voyage onirique soit ouvert au public, mais je refuse déjà catégoriquement la loi telle qu’elle a été votée, qui propose d’organiser des voyages dans mes rêves six jours sur sept ! Six jours sur sept, rendez-vous compte ! Et à ce que j’ai compris, douze heures par jour ! Comment voulez-vous que je dorme douze heures par jour ? Pensez-vous qu’un homme peut réellement aspirer à passer l’essentiel de sa vie à roupiller ? Ah, bien sûr, vous autres, vous vous amuserez bien en cheminant dans les mangroves de mon esprit, vous vivrez des aventures, des périples, vous ferez des découvertes ! Mais moi, pendant ce temps, moi qui constituerai la source et le pilier de votre prospérité et de votre bonheur, je serai le seul panchoustanais à n’en point goûter les extases ? C’est trop fort. Je proteste et je refuse. J’ai porté plainte contre l’Etat panchoustanais et mon avocate, maître Sabine-Myrtho ben Shakraoui, prépare un dossier en béton pour faire avorter l’entreprise d’esclavage moderne que le gouvernement ourdit contre moi. Vous n’avez pas jugé nécessaire de voter un droit à la protection de l’intimité onirique, mais la loi votée aujourd’hui viole le droit de tout citoyen panchoustanais au respect de sa vie privée, et je compte bien faire valoir ce droit !
Les déclarations d’Odilon firent grand bruit. Toute la presse s’inquiéta d’une potentielle victoire de mon colocataire à son procès et des pertes considérables que cette victoire engendrerait pour l’exploitation des ressources oniriques. Connaissant la brutalité de l’Etat, je craignais qu’on vînt menacer Odilon, le faire chanter, l’intimider. La stratégie adoptée fut bien plus subtile et retorse, quoiqu’assez prévisible, quand on y pense. Deux jours après cet entretien télévisé, Hicham van der Schultz, l’un des hommes les plus riches du Panchoustan, PDG de PanchouPetroleum, la plus grande compagnie pétrolière du pays, Wanda de Suza, PDG de l’opulente agence de voyage Garabagna et Bob-Rodolphe Kapoor, PDG du plus florissant laboratoire pharmaceutique du pays, toquèrent à la porte de notre appartement et firent à Odilon une proposition qu’il ne put pas refuser. Hicham van der Schultz lui proposa un contrat de cent-vingts millions de sequins, pour détenir le monopole de l’exploitation des ressources énergétiques de ses rêves et pouvoir opérer ses extractions tous les lundis dans l’inconscient de mon colocataire. Wanda de Suza lui offrit 80 000 000 de sequins pour détenir le monopole de l’activité touristique dans son inconscient et Bob-Rodolphe Kapoor lui signa un chèque de 50 000 000 de sequins pour lui permettre d’envoyer deux jours par semaine ses équipes de chimistes dans les marécages de son esprit. Les jours suivants, des exploitants agricoles, des nababs du cinéma, des présidents de fédérations de chasseurs, des maréchaux et des amiraux, des présidents de grands groupes d’armement défilèrent dans notre salon les bras chargés de cadeaux et les poches pleines de billets. En trois jours, Odilon devint l’homme le plus riche de Pasmahan. Sa fortune s’élevait à 250 milliards de sequins. Ivre de bonheur, complètement grisé par cette monstrueuse avalanche d’oseille, Odilon abandonna toutes les poursuites contre l’État. Toute l’économie panchoustanaise était bouleversée, la Bourse s’embrasa et le cours des actions finançant les entreprises ayant signé de juteux contrats avec Odilon atteint des sommets vertigineux.
La semaine s’acheva par une dernière visite, des plus inattendues. On sonna. J’allai ouvrir. Sur le seuil de notre appartement, escorté, comme tous nos visiteurs, par un commando de policiers, se tenait un homme d’une soixante d’années, revêtu d’une mozette rouge, d’un rochet d’un grand raffinement, d’une soutane écarlate et portant autour du cou une lourde croix épiscopale. Des houpettes de cheveux gris revêches et alambiquées parsemaient son crâne chenu. Son visage était énergique, ses traits escarpés et ses yeux crépitants de vivacité sauvage. Je le reconnus à son habit et pour l’avoir vu plusieurs fois à la télévision. Il s’agissait du cardinal Lavandier, l’homme d'Église le plus puissant du Pachoustan, candidat extrêmement prometteur au Saint-Siège pour les décennies à venir, connu pour ses homélies ardentes et son charisme flamboyant, qui avaient forgé sa fortune médiatique. Le cardinal me serra la main avec chaleur et salua Odilon qui nous rejoignait. Il remercia aimablement son escorte en lui demandant de nous laisser seuls avec lui. Les policiers s’inclinèrent respectueusement et le cardinal referma la porte. Quand nous lui eûmes servi un petit verre de Sancerre et après qu’il eut pris place sur le canapé de notre salon, il prit la parole en ces termes :
- Je vous remercie pour votre accueil. Vous devez être épuisés par cette agitation permanente autour de votre immeuble. Jamais, si ce n’est sur la place Saint-Pierre, je n’ai vu une foule aussi trépignante s’agglutiner sous un balcon. Je ne vais pas y aller par quatre chemins, je souhaite aborder directement le sujet qui préoccupe notre Saint-Père, le pape Silvère XII - dont je ne suis ici que l’émissaire - et la hiérarchie de notre sainte Eglise. Vous imaginez à quel point les phénomènes qui s’observent ici ont pu bouleverser les croyances et la foi de nos fidèles. À vrai dire, jusqu’ici, le bilan est neutre. Si de nombreux chrétiens se sont trouvés profondément ébranlés dans leur foi par le monde parallèle qui a ouvert ses portes devant nous et par son inadéquation avec la cosmologie que professe notre foi, beaucoup d’autres croyants tièdes ont vu dans cette irruption brutale du paranormal dans le monde, jusqu’ici obstinément rationnel où nous autres mortels roulons nos bosses, le signe d’un message divin, le miracle qu’ils attendaient pour conforter leur espérance vacillante. Quoiqu’il en soit, depuis que le trou onirique existe, plus rien ne sera plus jamais pareil. Un concile va se tenir sous peu au Vatican et notre Saint-Père prépare une encyclique pour traduire théologiquement le phénomène du voyage onirique. De nombreux désaccords se sont déjà creusés au sein des synodes sur la signification spirituelle de cette dimension alternative mais nous sommes tous d’accord sur le fait que l’Eglise catholique doit absolument saisir l’opportunité d’évangéliser ce nouveau continent sur lequel la civilisation occidentale s’apprête à faire accoster ses caravelles. La soutane bruisse toujours derrière la cuirasse du conquistador. Nous devons agir vite, nous avons déjà eu vent des manœuvres du Grand Sanhédrin et de la Grande Mosquée du Panchoustan pour obtenir une entrevue avec vous. Heureusement, le gouvernement de notre pays a su contrarier ces tentatives, conscient que la mainmise de cultes, qui ne correspondent pas à la confession majoritaire de notre nation, sur le voyage onirique représenterait une profonde aliénation culturelle pour nos concitoyens. Les Panchoustanais tiennent à leurs traditions et à leur identité. Ils vivraient très mal cet accaparement mécréant.
- Pardonnez-moi de vous interrompre, le coupa Odilon, mais pourquoi ne pas envisager que le voyage onirique puisse être laïc ? Afin de ne point heurter les croyances de qui que ce soit.
- Cela est impossible et vous le savez bien, reprit brutalement le cardinal. Le voyage onirique est constitutionnellement d’ordre religieux. Les rêves où vous avez voyagé ont donné alternativement des aperçus du Paradis et de l’Enfer. Ne comprenez-vous pas que le voyage onirique nous fait entrer dans une nouvelle économie ou plutôt revenir à une économie ancienne, depuis longtemps oubliée ? Nous passons de l’économie de l’effort et du labeur à l’économie du miracle. Le temps des pluies de grenouilles et des pains multipliés est de retour. Le temps où les anges vagabondaient sur les bords des chemins et venaient s’asseoir au bord de nos cabanes, où les mers furieuses retroussaient leurs houles au passage des Hébreux, où les buissons ardents et les archanges dictaient leurs oukases à des prophètes barbus, où les morts s’ébrouaient hors de leurs sépultures, est restitué. Désormais, chaque femme et chaque homme sera suspendu à l’arbitraire du miracle. Chaque voyageur onirique, en descendant dans les profondeurs de votre sommeil, s’en remettra à la grâce divine pour rencontrer la félicité du rêve et éviter la cruauté du cauchemar. Désormais, le destin des hommes n’est plus corrélé à leur mérite terrestre, il dépend absolument de cet imprévisible ailleurs d’où résonne la volonté impénétrable du Très-Haut. Ni la politique, ni l’économie, ni la philosophie, contrairement à ce que croient notre gouvernement, nos milieux d’affaires et nos intellectuels, ne peuvent offrir aux hommes un modèle convaincant pour interpréter et organiser ce gigantesque bouleversement. Le rêve ne répond à aucune justice, il ne récompense aucun mérite, il ne rémunère aucun travail, ne pénalise aucun crime. Il est l’arbitraire pur. L’arbitraire d’une volonté au-dessus de toute transaction terrestre. Cet arbitraire, seules les religions sont capables de le regarder en face. Pour être plus précis, seules les branches augustiniennes, luthériennes ou jansénistes des différents cultes, chacune dans son genre, seules les doctrines de la grâce efficace, peuvent affronter un tel arbitraire. Le rêve ne récompense pas les œuvres, il accorde des grâces inexplicables. Et l’Eglise catholique est prête à épouser ce tournant augustinien. Nous sommes intellectuellement et théologiquement armés pour envelopper l’incertitude des fidèles face à ce séisme. Que vous le vouliez ou non, le voyage onirique va devenir l’Eldorado d’un frénétique essaim de sectes, d’hérésies et de spiritualités. Si vous n’imposez pas dès le départ une orientation confessionnelle précise à cet autre monde, il deviendra à coup sûr le champ de bataille de la plus violente guerre de religions que le monde ait jamais vécu. Les moudjahidins étriperont les Saducéens qui éventreront les missionnaires catholiques qui estourbiront les dougpas tibétains qui scalperont les brahmanes qui énucléront les libres-penseurs qui éviscéreront les théosophes qui écartèleront les gnostiques qui dépèceront les scientologues, etc. etc. Vous pouvez continuer ainsi à l’infini. Et vous aurez alors sur la conscience des milliers, peut-être des millions de victimes.
- Mais enfin il n’est pas en mon pouvoir d’”imposer” comme vous dîtes une orientation confessionnelle quelconque au voyage onirique. Je n’en suis que le nocher, pas l’administrateur. Je ne maîtrise en rien ce qui s’y passe.
- Vous avez raison, mais ce pouvoir, l’Eglise catholique peut l’assumer, si vous lui en laissez la prérogative. Laissez-nous envoyer nos missionnaires dans la dimension du songe, tous les dimanches soirs, jour du Seigneur, et organiser, pendant les jours ouverts aux touristes, des pèlerinages conduits par nos évêques. Interdisez aux autres confessions d’exercer le moindre prosélytisme sur le continent du rêve. Bannissez tout signe ostentatoire de l’Islam, du Judaïsme, du sikhisme, de l’hindouïsme, du soufisme, de l’arianisme, de tous les autres cultes et de toutes les hérésies. Refusez définitivement l’accès à votre rêve à tous ceux qui auront osé clamer leur foi mécréante au cours de leurs voyages. Ainsi, vous résorberez les conflits inextricables que la pluralité des cultes déchaîne immanquablement. Hobbes l’avait déjà compris, la seule mesure qui puisse endiguer les guerres de religions, c’est l’établissement d’une religion officielle, d’une religion d’Etat, c’est l’imposition d’un culte public. Chacun peut croire ce qu’il veut en privé, aucun Etat ne peut s’immiscer dans l’intimité des âmes, bien sûr… encore que… ? Mais dans l’espace public, sans consensus religieux, pas de paix. Vous avez bien vu à quoi les expériences récentes de laïcité et de pluralisme religieux nous ont mené : nos pays occidentaux sont divisés, les cabales s’enchaînent, les anathèmes pleuvent, les attentats se multiplient, les provocations éclatent partout, à l’école, à l’hôpital, dans les entreprises, dans les administrations. La situation est devenue complètement hors de contrôle et nos sociétés sont profondément déchirées. Le voyage onirique ouvre la possibilité d’un nouveau monde, profitons-en pour repartir à zéro, ne commettons pas les mêmes erreurs, n’abandonnons pas ce continent vierge à la guerre et aux sanguinaires querelles de clochers.
- Admettons, le coupai-je. Mais si c’est simplement un culte officiel qu’il faut établir, pourquoi choisir en particulier le catholicisme ? N’importe quelle autre religion pourrait faire l’affaire !
- Comme je vous l’ai dit précédemment, malgré le pluralisme religieux qu’on a tenté d’installer au Panchoustan, le christianisme demeure la confession majoritaire de notre pays. Livrer le voyage onirique à l’Islam, au Judaïsme, au bahaïsme, au zoroastrisme, à la franc-maçonnerie ou à tout ce que vous voulez, c’est insulter notre histoire et la majorité catholique des Panchoustanais ne vous pardonnera jamais cette injure. Voilà pour le fond. Dans la forme, je suis venu vous proposer, au nom du pape Silvère XII, un contrat que vous trouverez, j’en suis sûr, alléchant. Si vous acceptez de faire du christianisme la religion officielle du voyage onirique, l’Eglise catholique, apostolique et romaine vous remettra un chèque de 450 000 000 de sequins, fera ériger en votre honneur une cathédrale, et, dans un an, vous canonisera.
- En somme, ricané-je, vous êtes comme les autres, vous nous achetez pour établir un monopole !
- Exactement. Pourquoi le nier ? Mais, croyez-moi, si notre démarche est évidemment intéressée, n’oubliez pas qu’elle répond au souci de préserver la paix sociale et l’équilibre culturel de notre pays. Je vous ai déjà exposé les conséquences d’un potentiel refus de votre part. Je vous laisse donc une semaine pour réfléchir à notre offre, puis je reviendrai vous voir. Messieurs, que le Père, le Fils et le Saint-Esprit soient avec vous.
Il nous bénit d’un geste hâtif, nous serra la main, et se retira dans un froufrouteux glissement de soutane sur la moquette. Je me tournai immédiatement vers Odilon :
- J’espère que tu ne vas pas écouter les poncifs de ce calotin cynique ! Rien ne serait plus écoeurant que de suifer ton univers nocturne de saint chrême et de suspendre un goupillon à ton baldaquin. Tes rêves sont sauvages, tropicaux et fiévreux, ne les saupoudrons pas d’indigestes patenôtres ! Tu n’as pas besoin du trésor que te propose le Vatican, tu es déjà l’homme le plus riche du Panchoustan.
- Je suis d’accord… mais tout de même, son argument sur les croisades fanatiques des religions entremêlées n’est pas absurde. Je ne veux pas que mes nuits soient le théâtre de nouvelles Saint-Barthélemy.
- Nous devrions interdire tout prosélytisme, quel qu’il soit. Y compris le prosélytisme catholique.
- Je vais y réfléchir. Je pense malgré tout qu’il faudrait donner une signification morale au voyage onirique, religieuse ou non. Pour empêcher que mes rêves deviennent une sorte de casino pour trépassés en mal d’adrénaline.
- Alors nous créerons notre propre religion, une religion dont le bouc-cerf sera le dieu ! As-tu pensé à la réaction du bouc-cerf face à l’arrivée de ces hordes de missionnaires ? Apparemment, c’est lui qui règne en dieu sur l’univers de tes rêves… Je ne pense pas qu’il apprécierait cette concurrence…
- Lui ou Tartempion ! Tartempion possède dans mes rêves le pouvoir d’éteindre le soleil, d’enguirlander la lune et de supplicier les étoiles. Peut-être que seule la croix pourrait me protéger de sa corrosion.
À suivre...
Le prochain épisode, "Kubla Khan", sera publié le vendredi 16 janvier.
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