Safari sous l'oreiller : épisode 12
Kubla Khan
Louis Lopparelli
1/16/20269 min read


Dès le lendemain matin commencèrent les grands travaux qui devaient servir à faire du 8 rue des douze vierges le poumon économique du Panchoustan. Tous nos voisins, Colette Grasillach, Titouan Clavelard notre concierge, les jumelles du cinquième, la vieille fille du premier, le bègue du troisième, furent délogés et contraints à déménager, le gouvernement prenant en charge les frais de ce déplacement forcé. Les habitants des immeubles à l’entour subirent le même sort. On fit détruire tous les bâtiments qui entouraient notre domicile, et bientôt, tous les immeubles du quartier. On installa une enceinte fortifiée suivant une circonférence de douze hectares autour de notre immeuble, coiffée de barbelés électrifiés. On aménagea une piste d’atterrissage pour hélicoptère au pied de notre immeuble. On construisit un office du tourisme, un laboratoire, une clinique, des magasins de souvenirs, deux restaurants, un studio de télévision, une chapelle et une base militaire. On agrandit la station de métro la plus proche et on commença à creuser une nouvelle ligne qui la reliait directement à l’aéroport de la capitale. Autour de l’enceinte fortifiée, les immeubles furent vidés un par un de leurs habitants pour être réaménagés en hôtels de luxe, parkings et entrepôts. Après six mois de travaux acharnés qui se poursuivaient jours et nuits, le quartier que nous avions toujours connu avait complètement disparu pour laisser place à ce parc d’attraction militaro-touristico-industriel qu’était devenue cette zone rebaptisée… Oniroland ! Les neuf lettres capitales d’”ONIROLAND”, équipées d’ampoules d’éclairage, formèrent à l’entrée du parc une gigantesque enseigne à l’imitation de la colline d’Hollywood. La ministre de l’économie et des finances, Fatoumata Petrovna Raskikine, nous rendait visite tous les jours, blême d’angoisse, pour nous répéter qu’avec le coût, astronomique pour les finances publiques, des travaux, Odilon avait intérêt à faire des rêves extrêmement rentables. Elle lui offrait à chaque visite des livres et des documentaires sur l’extraction hydraulique, l’uranium, les champs pétrolifères, l’incitant à passer plusieurs heures par jour à s’en imprégner pour que ceux-ci influençassent ses rêves. Pourtant, les capitaux privés ne manquaient pas pour irriguer cette Silicone Valley d’un nouveau genre. Les investisseurs s’écharpaient pour acheter des terrains autour d’Oniroland afin d’y établir leurs hôtels, leurs boutiques de produits dérivés, leurs lupanars, leurs bars à chichas, leurs casinos ou leurs restaurants. Au sein du périmètre même du “parc”, deux hectares étaient occupés par l’Armée, un hectare par l’Église, trois hectares par l’agence de voyage Garabagna, un hectare par les studios de télévision de Panchoustan Première, deux hectares par une grande raffinerie de PanchouPetroleum, deux hectares par les laboratoires de Bob-Rodolphe Kapoor, et le dernier par Odilon lui-même.
Nous ne vivions plus dans notre appartement, dont il ne restait d’ailleurs que la chambre d’Odilon, seul vestige demeuré parfaitement intact de ce qu’avaient été autrefois notre domicile et ses alentours. Seul vestige ? Pas exactement. Un habitant du quartier n’avait pas été expulsé : Mario Marinacci, le fameux pizzaïolo qui était déjà apparu deux fois dans les rêves d’Odilon. Cette fréquence onirique lui conférait une sorte d’aura mystique, excitant la vague de superstitions que soulevait le voyage onirique, au point qu’après avoir détruit la pizzeria, on la remonta à l’identique à l’intérieur de la zone possédée par l’agence Garabagna, en en faisant une sorte de sanctuaire patrimonial. Dans le périmètre qui lui était dévolu, Odilon, avec sa fortune, s’était fait construire, au fond du parc; une villa d’un hectare avec piscine, jardin à l’anglaise, bowling, salle de jeux (contenant quatre flippers, deux tables de tennis de table, trois babyfoots, deux jeux gonflables, douze trampolines, une piscine à boules et un mini grand-huit), salle de sport, salle de cinéma, petit théâtre, jacuzzi, sauna et hammam. Son salon était pavé de porphyre et de marbre, avec fontaine et colonnades, et croulait sous huit lustres en cristal de Murano. Son lit rond mesurait vingt-six mètres carrés. Ma chambre n’était pas trop mal non plus, drapée de tapisseries médiévales et nappée de tapis persans généreusement offerts par Odilon. Tout ce luxe officiait comme une prison dorée, maquillant la séquestration imposée à Odilon par le gouvernement, qui craignait par-dessus tout qu’il arrivât le moindre mal à sa poule aux œufs d’or. Odilon était couvé, choyé, protégé et presque cryogénisé dans sa luxueuse ziggourat où tout était conçu pour garantir sa sécurité complète et permanente. Des tireurs d’élite étaient postés partout autour de sa villa, il était accompagné continûment par deux gardes-du-corps, tous ceux qui l’approchaient, y compris moi, devaient porter un masque sanitaire et des gants, pour éviter qu’il attrapât un virus, tout ce qu’il mangeait était préalablement dégusté par un goûteur et on lui avait attribué un médecin personnel, qui lui rendait visite tous les matins pour un examen de santé approfondi. Ce médecin s’appelait Métroclès Drangundsturm, il s’était illustré au service du Négus pendant dix ans. Je détestais ses manières obséquieuses, ses œillades ambiguës, sa voix emprunte de fausseté, son dandysme souffreteux. Mais Odilon, que cette surenchère de sécurité avait paradoxalement rendu paranoïaque et hypocondriaque, ne pouvait plus se passer de lui. Il l’appelait au moindre bouton de fièvre, à la moindre égratignure, à la plus infime migraine. Il suivait ses prescriptions avec une docilité absolue. Au bout de six mois, tout était prêt. Oniroland pouvait ouvrir ses portes.
Le jour de l’inauguration du parc advint. L’Etat panchoustanais et les nombreux sponsors de l’événement avaient investi des moyens colossaux pour faire de cette cérémonie un pantagruélique raout civique et patriotique capable d’estomaquer toutes les puissances étrangères. À l'entrée du parc, un chapelet de tanks s’enroulait autour du barrage qui en contrôlait l’entrée. Derrière les cordons de militaires, une foule joviale et survoltée achetait des casquettes et des ballons de baudruche à l’effigie d’Odilon en faisant la queue devant les baraques à frites et les camions de restauration où la bière et l’hydromel coulaient à flots. Séparées de la foule par le cordon militaire, sur des gradins échafaudés pour l’occasion, les délégations officielles des pays étrangers prenaient place, avec leur cortège de chefs d’États, d’ambassadeurs et de vedettes. Parmi les invités les plus prestigieux, on comptait le pape Silvère XII, suivi de près par le cardinal Lavandier, les rois d’Angleterre, d’Espagne, de Suède, du Maroc, du Danemark, les présidents français, turque, russe, américain, brésilien, burkinabé, malien, algérien, mexicain, argentin, indien, chinois, les chancelliers allemand et autrichien, les premiers ministres anglais, italien, polonais, tchèque, japonais, et une pléthore d’ambassadeurs, de ministres des Affaires étrangères, de patriarches (de Constantinople, d’Alexandrie, de Moscou, d’Antioche) et de chefs religieux divers (le grand imam d’Al-Azhar, le grand-rabin de Jérusalem, le Dalaï lama, le Ranjît Singh, la cheffe de la secte Moon, les grands muftis de Jérusalem, d’Arabie Saoudite, d’Egypte). À leurs côtés, toute l’élite panchoustanaise s’installait en serrant toutes les mains et en distribuant force accolades. Tous les membres du gouvernement étaient présents, mais également tous les prix Nobel panchoustanais récents, le président du Comité d’éthique, les chefs de parti, le président de la Chambre des députés, les recteurs d’académie, les maréchaux, les amiraux, les stars de cinéma, de théâtre, les champions olympiques, les secrétaires perpétuels de l’Académie panchoustanaise, de l’Académie des sciences, de l’Académie de médecine et les PDG des trente plus grandes entreprises du pays. Trônant au-dessus de tous, dans sa tribune, le Négus contemplait le résultat de six mois d’efforts et d’investissements pharaoniques. Sa barbiche crespelée capturait les rayons cinglants du soleil que couvait son lourd turban étincelant de rubis. Son auguste respiration soulevait lentement la pesante tunique brodée qui transformait chacun de ses gestes en un monumental ébranlement. Les alambics de ses babouches semblaient défier l’azur, les nuages et toute la coterie de dirigeants qui paradaient pour serrer sa gracieuse main étoilée de bagues de diamants. Les sinusoïdes impérieux de ses sourcils déployaient la morgue suprême d’un souverain sûr de son fait sur la terre qui lorgne avec gourmandise le silence de l’univers. Ses sept épouses s’enroulaient lascivement autour de sa tunique, de ses bras, de son cou, pour dessiner l’ambiguë caducée de ce thaumaturge des temps modernes. Leurs boucles d’or et d’ébène cascadaient sur ses puissantes épaules pour grimper jusqu’à sa face marmoréenne et chatouiller ses narines d’imperturbable Moaï. Ce porphyrogénète toisait l’Oniroland comme un gros oeuf remuant vers lequel il semblait, de tout son être, tendre une petite cuillère d’argent afin d’en fissurer la coquille et de laisser baver les lourds mésas d’or que promettait son opacité.
La cérémonie ne tarda pas à commencer, avec son bataclan habituel : défilés militaires, spectacles de majorettes, de cracheurs de feu, de jongleurs, de montreurs d’ours et de charmeurs de serpents. La foule trépignait. Enfin, sur un signe de tête du Négus, le président du conseil, Achille Moustafa von Hidelberg, monta sur la grande estrade qu’on avait dressée devant la porte du parc et prit la parole. Après avoir adressé d’obséquieux salamalecs à tous les prestigieux invités de la cérémonie, il déclama :
- C’est avec joie et gravité, avec enthousiasme et avec le sens de la lourde responsabilité historique qui nous incombe en ce jour glorieux, que j’ai l’honneur d’annoncer l’inauguration du sérénissime, du grandiose, du chatoyant parc d’Oniroland.
Les masses s’égosillèrent de joie et de ferveur avec une hystérie presque démoniaque. Galvanisé, Achille Moustafa von Hidelberg reprit, postillonnant de passion :
- Oniroland est certes la fierté d’un peuple et d’une nation, le joyau du Panchoustan, mais c’est surtout un cadeau offert au monde, un présent universel déployé au chevet d’une espèce humaine qui se croyait vieillissante, radoteuse, sans ressource. À cette humanité gâteuse et incontinente, Oniroland confère une jeunesse inespérée, un destin inattendu et gigantesque. Alors que nous croyions avoir quadrillé tout l’horizon humain d’autoroutes, de chemins de fer, de couloirs aériens, de satellites ; alors que nous pensions vivre dans un monde absolument maîtrisé, contrôlé, sans surprise et sans secret ; alors que les coûts astronomiques et les défis scientifiques inextricables de la conquête spatiale ne cessaient de repousser l’espérance d’explorer de nouveaux mondes, le trou qui s’est creusé en la huitième heure de la sixième lune du mois de Pantoum, derrière le petit paravent de la chambre d’Odilon Grenouillère de Sainte-Berge, a dégagé l’horizon d’une nouvelle frontière, d’une nouvelle Amérique, d’une nouvelle Atlantide, d’un nouvel Eldorado. Ce monde saturé de câbles et de bitume prend soudain une gigantesque inspiration et laisse une fraîcheur décapante envahir ses poumons noircis. Un monde d’une nouveauté et d’une imprévisibilité infiniment renouvelées s’ouvre à nos peuples pleins d’espoir. Dans ce monde ratatiné par les progrès techniques, le rêve a ouvert un gigantesque canyon de mystère et d’évasion. Oniroland ouvre ses portes à tous les rêveurs, à tous les conquérants, à tous les explorateurs, aux Hannon, aux Magellan, aux Marco Polo, aux Christophe Colomb, aux Youri Gagarine des temps nouveaux. Aujourd’hui, nous nous trouvons dans le vestibule de l’infini, aujourd’hui nous glissons un œil avide à travers la persienne qui nous sépare de Dieu. Et maintenant, sans perdre un instant, je vous demande d’accueillir avec fracas le héros et le saint de cette ère nouvelle, le Croisé du futur, le nocher de l’avenir, le thuriféraire de l’absolu, j’ai nommé… ODILON GRENOUILLÈRE DE SAINTE-BERGE !!!
Dans une éruption vesuvienne d’applaudissements et de cris, au milieu des roulements de tambour et des égosillements de cornes de brume, les portes d’Oniroland s’ouvrirent, et, dans le silence suffocant d’une humanité captive du plus fascinant spectacle que l’histoire ait pu lui réserver, le parc exhiba aux yeux de tous son insolente splendeur. Des milliards d’yeux contemplèrent les rotondités byzantines et coquettes de l’office de tourisme, la roideur arrogante de la base militaire, les tourelles nacrées de la clinique, les vitrines froufrouteuses des magasins de souvenirs, les enseignes stroboscopiques des restaurants et des casinos, la flèche huppée de la chapelle, la fantasmagorie pseudo-ottomane de la villa d’Odilon et surtout l’immense et majestueux dôme tapissé de fresques pompières qu’on avait construit autour du squelette de notre immeuble et de la chambre conservée intacte d’Odilon : l’Onirorama, le coeur du réacteur, la fève magique qui trépignait dans cette grasse galette des rois, l’épice secrète de cette diabolique couscoussière que constituait l’Oniroland.
À suivre...
L'épisode 13, "La phalange des cobayes", sera publié le mardi 20 janvier 2026.
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