Safari sous l'oreiller : épisode 13

La phalange des cobayes

Louis Lopparelli

1/19/20269 min read

   La grande porte de marbre de l’Onirorama s’ouvrit en émettant de délicieuses vibrations et un étincelant tapis rouge mécanique se déroula, laissant avancer vers les tribunes le grand et sublime Odilon, monté sur un dromadaire, coiffé d’un grand turban et chaussé de babouches en feuilles d’or. Des écrans géants et les télévisions du monde entier transmettaient à l’humanité fébrile la procession du héros saint. Le dromadaire d’Odilon stationna devant le ruban rouge qui barrait l’entrée du parc. Le Négus descendit pompeusement de sa loge et reçut de son grand chambellan une paire de ciseaux en or massif. Après avoir souri à l’humanité, il trancha d’un geste sec le ruban rouge et serra vigoureusement la main d’Odilon.

- Et maintenant, je vais demander aux explorateurs qui ont été sélectionnés pour accomplir le premier voyage officiel d’Oniroland d’avancer et de suivre monsieur de Sainte-Berge pour le grand safari inaugural, hurla le président du Conseil.

   Parmi ces explorateurs officiels se trouvaient un représentant de chaque pays invité et trois représentants du Panchoustan. Ces trois représentants nationaux étaient le cardinal Lavandier, le journaliste Philibert Adolphe Quang et moi-même. Même si la plupart des hauts fonctionnaires, des députés et des journalistes du Panchoustan continuaient à me mépriser, on en avait pas moins reconnu que j’avais découvert le continent nouveau et que je semblais jouir, dans les rêves d’Odilon, d’une place à part, que j’y étais appelé à un destin singulier. Bien entendu, aucun chef d’Etat, aucun prestigieux représentant des pays invités ne s’était risqué à participer à ce voyage inaugural. Malgré le bourrage de crâne permanent qui, dans les journaux, à la radio, à la télévision, voulait persuader tout le monde que le voyage onirique était paisible et sans danger, on ne voulait pas prendre le risque qu’un fâcheux accident arrivât à un grand dirigeant, d’autant plus que les puissances étrangères étaient beaucoup plus sceptiques et perplexes que nos médias nationaux quant aux promesses du voyage onirique. Par jalousie ou par une sagesse préservée des flonflons patriotiques qu’on ressassait au Panchoustan, la presse étrangère présentait ce grand saut dans l’inconnu sous un jour beaucoup plus contrasté et méfiant. Les représentants des pays étrangers étaient pour la plupart les gagnants de grandes loteries nationales ou de grands aventuriers, astronautes, navigateurs, plongeurs, sous-mariniers, assoiffés d’aventures et de découvertes.

   La trentaine d’élus avança donc et forma un cercle frémissant autour d’Odilon. Celui-ci fit pivoter son dromadaire, et, dans un silence immense et solennel, fit signe à la palanquée d’explorateurs de le suivre jusqu’à l’Onirorama. Nous marchâmes, sachant que nos petits pas d’hommes, pour reprendre la formule consacrée, couvraient de grands bonds pour l’humanité. Nous avancions avec la glaciale solennité de hiérophantes des nouveaux Mystères et nous sentions peser sur notre procession les craintes et les espoirs de la race humaine dans sa totalité.

   On avait longtemps discuté d’une possible retransmission de ce voyage inaugural à la télévision. Durant les six mois de préparation de la cérémonie, des expériences avaient été réalisées, on avait envoyé un opérateur avec sa caméra dans un rêve d’Odilon, laissant un moniteur dans la réalité. Le résultat avait été à moitié satisfaisant. Le moniteur retransmettait bien des images du rêve, mais les images diffusées ressemblaient à des dessins animés grossiers, aux couleurs ébouillantées et oléagineuses comme celles d’un Technicolor des années 1930. On perdait beaucoup des chatoiements hallucinés du rêve, de son azurite à la Giotto, de sa fantaisie pastelle et de ses perspectives vertigineuses, avec ces pochades saturées de couleurs criardes et tristement bidimensionnelles. Le plus frustrant était le rythme des images. Elles défilaient beaucoup trop vite, et de manière trop hachée, comme si le temps s’écoulait plus vite dans le rêve que dans la réalité. On ne comprenait donc pas grand-chose à l’action qu’on ne saisissait que par bribes sautillantes. Mais ce n’était pas principalement pour des raisons esthétiques que l’on avait fini par choisir de ne pas retransmettre ce voyage. Personne ne l’avait officiellement déclaré, mais je devinais sans peine qu’on craignait, là encore, que ce voyage dégénérât, que le rêve nous réservât quelques obscènes et lugubres surprises, comme il avait pu le faire par le passé. De telles perturbations cauchemardesques, même inoffensives, seraient déplorables pour l’image que le gouvernement panchoustanais et l’agence de voyage Garabagna voulaient donner du parc et risquaient d’étouffer dans l'œuf le raz-de-marée touristique qu’on escomptait. On avait donc crié sur tous les toits que la retransmission télévisuelle des voyages oniriques était complètement dysfonctionnelle, qu’il fallait attendre un peu qu’on perfectionnât les techniques de télédiffusion. Ainsi, quand les portes de l’Onirorama se refermèrent sur nous, un lourd rideau tomba devant le regard de l’humanité, nous laissant seuls face à l’inconnu.

   Je n’avais pas pénétré l’intérieur du dôme depuis sa construction. Odilon me l’avait décrit, mais je fus néanmoins ébranlé par la vision de la chambre de mon colocataire, complètement préservée, mais totalement déracinée de ce qu’avait été son écrin. Le reste de l’appartement avait été détruit, ainsi que tous les appartements de l’immeuble, et il ne restait que le squelette du 8 rue des douze vierges. Ce squelette avait été consolidé par une armature en béton armé, complètement hermétique, mais la chambre d’Odilon, qu’on avait entièrement vitrée, était totalement visible depuis l’extérieur du bâtiment. L’ensemble ressemblait à une grosse huître écarquillant ses valves pour laisser luire sa précieuse perle. D’énormes câbles enguirlandaient l’édifice, reliés à de gigantesques machines dont je saisissais mal les fonctions, qui roucoulaient et clignotaient comme le formidable appareil digestif qu’on aurait découvert en disséquant un djinn des Mille et une nuits. Devant l’édifice, des poteaux à cordes formant un tracé serpentin avaient été déployés pour discipliner les files d’attente devant la chambre. Au bout de ce tracé, huit guichets s’alignaient pour qu’y soient poinçonnés les tickets d’entrée des visiteurs. L’agence de voyage Garabagna avait fixé à trente personnes (exactement notre nombre d’aujourd’hui) l’effectif maximal de visiteurs pour chaque voyage. On avait fait plusieurs tests, des tests à cent voyageurs, à cinquante, à quarante, mais, au-delà de trente, la discipline de groupe était difficile à maintenir, la sécurité plus délicate à assurer et surtout, un trop grand afflux de touristes perturbait le sommeil d’Odilon. Il se réveillait très vite, interrompant le rêve, avec de lancinantes migraines. Le voyage de trente touristes le fatiguait déjà beaucoup et lui donnait des crampes, mais Wanda de Suza avait refusé de descendre au-dessous de trente, estimant que le voyage onirique ne serait plus rentable dans ces conditions.

   Nous dépassâmes les guichets et grimpâmes l’escalier qui menait à la chambre, le long duquel des haut-parleurs ressassaient inlassablement les consignes de sécurité du voyage :

   “Tous les visiteurs doivent impérativement rester groupés. Dans l’éventualité d’un éparpillement du groupe provoqué par les imprévus du voyage, choisissez-vous au moins à l’avance un sous-groupe de quatre à cinq voyageurs que vous ne lâcherez pas d’une semelle. Pour chaque sous-groupe, adjoignez vous un sherpa.”

   On appelait “sherpas” les gardes du corps des voyageurs, qui avaient été formés expressément au combat en milieu onirique. Comme les armes pouvaient rapidement s’égarer dans le rêve, ou être confisquées par les aléas de son scénario, les sherpas étaient, pour la plupart, des champions d’arts martiaux, dont l’essentiel de la puissance résidait dans leurs corps mêmes. Chacun d’entre eux n’en était pas moins équipé d’un browning, de shurikens et d’une dague, armes légères adaptées aux rebondissements du voyage. Les sherpas nous attendaient dans le dernier vestibule avant la chambre d’Odilon. Ils étaient six, pour chaque groupe de cinq, tous en kimonos, que barraient leurs ceintures noires et galonnaient leurs dans. Ils nous enjoignirent à revêtir l’équipement nécessaire au voyage, essentiellement une combinaison légère mais solide en kevlar, avec de petites cottes de maille, un casque à visière et des gants. Pendant que nous nous équipions, Odilon s’installa dans son lit et engloutit, à l’aide d’une gorgée d’eau, le puissant somnifère que son médecin personnel, Métroclès Drangundsturm (qui était d’ailleurs présent, installé dans un fauteuil dans un coin de la pièce, son insupportable sourire torve aux lèvres) avait déposé sur sa table de nuit. Il s’agissait d’une innovation pharmacologique, un somnifère aux effets immédiats qui accélérait les phases du sommeil et permettait de provoquer, en une ou deux minutes, le sommeil paradoxal le plus propice au rêve. Nous attendîmes anxieusement qu’Odilon eût fini de se blottir sous sa couette et nous le vîmes, en moins de deux minutes, bailler longuement et s’assoupir complètement. Le chef des sherpas écarta le paravent. Le trou était là.

   Nous plongeâmes par groupes de cinq, accompagnés par nos sherpas respectifs. Nous atterîmes dans un troquet en plein air. Des tables de pique-nique se dispersaient sous les halos de longs réverbères anguleux, braqués comme des projecteurs de cinéma. Au-delà de la lueur des réverbères, qui découpait l’espace de l’estaminet comme un origami de lumière, laissant entre les tables des zones d’ombre impénétrables, d’une opacité absolue, l’obscurité était complète. Aucun paysage n’encadrait ou ne contextualisait ce bout d’univers. Au centre, derrière un long comptoir, un barman, dont les traits étaient trait pour trait ceux du Négus, mais qui affichait un accoutrement de garçon de café, remplissait des chopines et des carafons en pinçant les fesses d’un nourrisson qu’il tenait dans ses bras. À chaque pincement, le nourrisson se mettait à sangloter silencieusement mais à chaudes larmes, emplissant de ses larmes les récipients qu’on lui tendait. Ce nourrisson avait un corps de nouveau-né, mais le visage d’un adulte, le visage d’Odilon. Notre groupe de trente voyageurs était assez harmonieusement réparti entre les différentes tables, mêlé aux clients issus du rêve. Étrangement, nous leur ressemblions tellement qu’il m’était devenu très difficile, comme à tous les voyageurs, de savoir qui provenait de notre groupe, et qui était un pur produit du rêve. Nous semblions tous roulés dans la même farine, pétris dans la même pâte. Nous étions passés au moulinet du rêve et nos corps, nos attitudes, étaient imprégnés par son esthétique générale. Cette esthétique était à la fois angoissante et désopilante.Nous semblions tous avoir été étendus sur un formidable appareil à raclette, nos corps se mettaient à fondre lentement, nos silhouettes s’estompaient dans d’épaisses coulures de chair oléagineuse. Nous nous liquéfiions progressivement ; nos visages, nos genoux, nos épaules, s’évasaient en marécages de pâte à crêpe humaine. Nous gardions néanmoins une certaine souplesse et ne perdions pas nos facultés de mouvement dans cet empâtement général. Nous nous adaptions à cette morphologie nouvelle et nous étonnions de la grâce et de la sensualité avec lesquelles nos chairs molles évoluaient et se mouvaient dans cet étrange estaminet.

   En grinçant, les réverbères se mirent à se contorsionner, à s’emmêler entre eux, découvrant dans leur halo de nouvelles parcelles d’espace. Ainsi, à l’extrémité ouest du troquet, une petite scène fit son apparition, avec un micro sur pied en son centre. On entendit des applaudissements crépiter d’on ne sait où, et, des ténèbres, jaillirent trois personnages en tenues de soirée, tenant de longues valises noires aux formes amphigouriques, contenant probablement des instruments inconnus. Le grand chauve tatoué, qui avait couché avec la mère d’Odilon avant de nous poursuivre dans le rêve du désert, ouvrait la marche. Delphica Jones le suivait, en robe de bal à paillettes et juchée sur des talons d’une vingtaine de centimètres.Enfin, Charles Trenet, toujours lui, fermait la marche.

   Ils firent sauter les verrous de leurs valises : le grand chauve en retira un accordéon qui avait été comme noué sur lui-même, s’enroulant dans son propre soufflet, Delphica extirpa de sa valise une harpe en forme de tête de mort et Charles Tiret dégaina son éternel revolver à balles en forme de coeurs. Je m’apprêtai à crier et à me jeter sous la table, pensant qu’il allait faire feu comme à son habitude, mais il se contenta de l’astiquer lentement avec un mouchoir qu’il avait sorti de sa poche. Delphica et le chauve commencèrent à jouer un morceau de tango. Envoûtés, nous les écoutions docilement. Tout d’un coup, ils s’arrêtèrent brutalement de jouer, et, à l’autre bout du café, un pan de mur de brique fut découvert par le halo d’un réverbère, découvrant une file d’individus en chemise, qui nous tournaient le dos, faces collées au mur. À une dizaine de mètres d’eux s’alignaient dix soldats en uniformes et shakos, pointant vers les hommes en chemise leurs baïonnettes. Ils demeurèrent ainsi, immobiles, puis, le trio sur scène joua une note, et les soldats firent feu. Alors que les exécutés s’écroulaient, cette zone du rêve s’éteignit presque aussitôt, plongeant tout le peloton d’exécution dans l’ombre. Alors que la musique reprenait, passant du tango au flamenco, Odilon, que je n’avais pas encore remarqué jusqu’ici, se leva d’une table proche de la mienne et vint se placer devant la scène.

    À suivre... 

    Le prochain épisode, "Enchérir ou mourir", sera publié vendredi 23 janvier 2026.