Safari sous l'oreiller : épisode 15

Purgatoire cathodique

Louis Lopparelli

1/28/20267 min read

   La suite des événements ne me parvint que par l’intermédiaire de la télévision. Quelle déchéance était-ce de passer des plaques tectoniques gondolées et swinguantes du rêve à ce petit orifice putride dilaté pour évacuer les boyaux de la médiocrité collective ! Ces journées que je passais rivé sur le petit écran familial formaient un contraste cruel avec mes excursions oniriques échevelées. Là où le rêve, malgré ses motifs récurrents, ses personnages litaniques, ouvrait un territoire d’imprévisibilité suprême, d’où n’importe quoi pouvait germiner de limbes gorgées d’engrais, la télévision constituait un rendez-vous protocolaire avec le même, déployant un affligeant pouvoir de transformation de l’événement en routine. La télévision aseptisait tout ce que le voyage onirique pouvait avoir de plus vertigineux, ressassant les mêmes formules délavées pour exhiber les résultats mensongèrement mirobolants de cette nouvelle “exploitation”. Tout ce que l’expérience humaine peut avoir de plus extrême, les guerres, les épidémies, les révolutions, une fois passé à la moulinette cathodique, se voit transmué en un monotone décompte, en un feuilleton radoteur. La fiction elle-même, sous la forme de la série télévisée, transforme une intrigue en habitude, avec ses personnages revenant à heures fixes vivre des péripéties calibrées, se tassant dans les quarante-cinq minutes de rigueur pour injecter au public sa dose de joie, de frisson, de suspens. Là où un film vous conduit d’un point à un autre sur un sentier irréversible, une série télévisée produit de l’événement en boucle, pour alimenter son espérance de vie. Des situations en effacent d’autres, des rebondissements en recyclent d’autres, et le consommateur qui a fini sa journée de travail peut confortablement s’installer sur son sofa pour “retrouver” ses personnages favoris comme il a retrouvé ses collègues quelques heures plus tôt. L’intérêt de la fiction, qu’elle soit romanesque ou cinématographique, est précisément de nous extraire de cette cyclicité de la vie, d’engager ses protagonistes sur un sentier linéaire, qui possède un début et une fin, entre lesquels les situations et les êtres évoluent jusqu’à un point de non retour. Mais dans la plupart des séries télévisées, qui adoptent une forme feuilletonnesque, cette cyclicité se rétablit, le premier méchant fait place à un autre, qui vient endosser à son tour la fonction de remuer un peu l’ennui, mais pas trop, sans trop ébranler un univers qui a besoin de se maintenir et de se conserver pour assurer sa longévité.

   Le voyage onirique, comme les guerres de Bosnie, d’Irak, de Palestine, du Sahel, d’Ukraine, du Soudan, était devenu un feuilleton. On nous faisait chaque jour reluire de petits progrès, de médiocres avancées, mais le cadre général était toujours le même : “on” amassait de la ressource et du “divertissement”, à intervalles réguliers on déplorait un petit accident, etc. Mais n’allons pas trop vite en besogne, rétablissons ces simulacres que la télévision appelait les “faits” et dont je devais me contenter.

   Les premières semaines après l’inauguration d’Oniroland, les exploitations pétrolière, chimique, agricole et industrielle des rêves d’Odilon donnaient des résultats, d’après Panchoustan Première, “intéressants”, c’est-à-dire, si on savait lire entre les lignes et décrypter la langue de bois, décevants. On rapportait un peu d’or, un peu de roches, un peu de légumes, un peu de viande, mais pas dans des quantités suffisantes pour créer un véritable marché et constituer le poumon économique escompté. Chaque soir, on nous resservait les discours pleins d’espoir du gouvernement et des entrepreneurs qui avaient vu s’entrouvrir d’”enthousiasmantes perspectives” ou pu glaner “des produits prometteurs”. L’activité touristique, en revanche, battait son plein. Des visiteurs du monde entier envahissaient les hôtels de la capitale, des bus de touristes pleins à craquer dégobillaient leurs hordes de curieux bardés d’appareils photos pour les ravaler, quelques heures plus tard, ensevelis sous les produits dérivés, exhibant leurs clichés aux couleurs tapageuses, où on les voyait poser aux côtés d’animaux exotiques, dans des décors phosphorescents. Depuis mon exclusion des voyages, les rêves d’Odilon semblaient beaucoup plus paisibles, du moins si on en croyait la télévision. Quelques petites angoisses quotidiennes s’y manifestaient toujours, des trains ratés, des copies blanches à des examens impossibles, des égarements dans d’interminables dédales, mais rien de bien effrayant. Il n’était plus question de Charles Trenet, ni de Tartempion, ni du chauve tatoué, ni du bouc-cerf. Delphica Jones, en revanche, continuait à hanter les rêves d’Odilon au moins une fois sur trois. Elle était devenue une véritable vedette, une espèce d’idole païenne, à laquelle les voyageurs ou aspirants voyageurs vouaient un véritable culte, au grand désarroi des autorités ecclésiastiques. Les tentatives d’évangélisation du rêve menées tambour battant par le cardinal Lavandier et sa clique de missionnaires se heurtaient à ce nouveau culte qui prenait chaque jour de l’ampleur, au point que plusieurs sectes d’adorateurs de la déesse Delphica avaient érigé des temples un peu partout au Panchoustan et dans les environs d’Oniroland. Des rumeurs contagieuses donnaient à la Delphica rêvée des pouvoirs thaumaturgiques, les voyageurs se bousculaient pour pouvoir la toucher et plusieurs “miraculés” témoignaient tapageusement dans les journaux de leur guérison de la variole, du bégaiement ou de l’alcoolisme après l’avoir rencontrée.


   Qu’en était-il de la Delphica réelle ? De l’ex-petite amie d’Odilon ? Son domicile avait été placé sous haute protection policière, et, pendant assez longtemps, les journaux et les télévisions firent tout pour la dérober à la fascination publique. J’interprétais cette dissimulation par l’angoisse de voir démystifier cette figure extrêmement populaire et lucrative dont le cinéma, les tabloïds, les nouvelles sectes faisaient des gorges chaudes et sur l’image de laquelle ils s’enrichissaient grassement. J’appris par quelques contacts que j’entretenais encore parmi les journalistes que la véritable Delphica Jones, constatant l’engouement qui gonflait outrancièrement pour elle, avait exigé de toucher des redevances à chacune de ses apparitions. Elle obtint rapidement gain de cause et l’agence de tourisme Garabagna se mit à la rémunérer copieusement pour pouvoir exploiter son image. Le public ne savait pratiquement rien de cette Delphica réelle, mais il la voyait régulièrement apparaître lors d’intermèdes publicitaires, posant pour des marques variées, ou sur les couvertures de magazines. Mais rien ne perçait de sa personnalité derrière cette image d’Epinal obsessionnelle de femme fatale séductrice et mystérieuse qu’on avait fabriquée d’elle. J’essayais à plusieurs reprises de lui écrire, mais le gouvernement avait érigé autour d’elle une citadelle presque aussi impénétrable que celle qui séquestrait Odilon. Les nombreux psychiatres et psychanalystes qui entouraient ce dernier avaient d'ailleurs décrété qu’il pouvait être très dangereux que Delphica approchât le grand rêveur, qu’elle entrât en contact avec lui ou qu’elle tentât à son tour de voyager dans le rêve. Cela pouvait engendrer, selon eux, une sorte de choc métaonirique aux conséquences extrêmement nocives.

   Plus les semaines avançaient, plus la télévision entamait ma lucidité et mon énergie. Mes parents n’osaient plus entrer dans ma chambre et se contentaient de glisser un bol de céréales à travers la trappe que j’avais autrefois découpée dans la porte pour feu Jean-Louis, notre ancien chien. Mi sangsue mi poumon, cette télévision paradoxale m’asphyxiait pour me faire respirer. Elle seule ouvrait mon fétide quotidien à ce monde fascinant dont on m’avait expulsé, tout en me le rendant chaque jour plus répugnant, par le flot de fadaises dans lequel elle l’étuvait. Blafard, engraissé jusqu’aux oreilles, mordillant ma couette et salivant sur mes peluches en avalant des pilules de mauvaise ecstasy, je sanglotais à chacune des rares apparitions publiques d’Odilon.

   Que dire de ces mises en scène ? Il ne s’agissait plus d’entretiens fleuves sur Panchoupremière ou de ces reportages de téléréalité tournés dans sa luxueuse villa dont on nous avait abreuvés pendant quelques semaines. Je ne m’attarderai pas sur ces spectacles affligeants où Odilon passait les quelques heures de repos qu’on lui accordait avec des adolescents idolâtres ou des joueurs de football. Manifestement, son état de santé s’était dégradé, sous l’effet des incessants viols collectifs de son inconscient qu’orchestrait le complexe oniro-industriel d’Oniroland et de la lente corrosion de son organisme provoquée par l’ingestion quotidienne des somnifères du docteur Drangundsturm. Désormais, les apparitions publiques d’Odilon ressemblaient à s’y méprendre à celles d’un pape finissant, bénissant d’une main fébrile ubi et orbi la foule de ses fidèles depuis la loggia de la basilique Saint-Pierre. Au balcon de sa villa, tous les dimanches soirs, après le retour des missionnaires du cardinal Lavandier de son rêve dominical, Odilon venait saluer la foule des touristes et des caméras. Cela ne durait généralement pas plus d’une dizaine de secondes : barricadé derrière ses lunettes noires, pâle comme un linge, il adressait un vague signe de main à ses fans avant de disparaître derrière de lourds rideaux violets. Il semblait vieilli de dix ans, les kilos de maquillage sous lesquels les équipes de Panchoupremière l’ensevelissaient ne suffisaient pas à le cacher. Bien entendu, personne, ni à la télévision ni dans les journaux, n’évoquait la santé de la poule aux œufs d’or, mais, mais dans les rues, on ne pouvait s’empêcher de jaser et personne ne s’y trompait. Je pleurais la perte de mon ami, le sabotage du rêve, la fin de ma carrière. Je ne distinguais, à l’horizon de mon existence, qu’une morne plaine.

   À suivre... 

   L'épisode 16, "Micmac", sera publié le vendredi 30 janvier 2026.