Safari sous l'oreiller : épisode 16
Micmac
Louis Lopparelli
1/31/202612 min read


Et puis il y eut ce fameux matin où ma mère vint m’annoncer d’une voix blanche qu’une douzaine d’individus louches et débraillés, au teint olivâtre et aux trognes barbouillées de peinture, voulaient s’entretenir avec moi. Je les rejoignis dans le salon, sans trop savoir à quoi m’attendre. Une grappe de vieillards fumant la pipe sous leurs chapeaux melons, à l’haleine chargée d’eau-de-vie, me serrèrent la main un par un. Leurs bouilles ravinées, rissolées au soleil des grandes plaines, arboraient des expressions toutes plus marmoréennes les unes que les autres. Après avoir collectivement accepté un café, onze d’entre eux se mirent à entonner des chants assez envoûtants tandis que le dernier s’adressait à moi à voix basse.
- Votre salon est probablement sur écoute, me murmura-t-il, c’est la raison pour laquelle mes frères s’égosillent, afin de couvrir notre conversation. Je suis ravi de faire votre connaissance, monsieur Souvestre. Permettez-moi de nous présenter. Nous sommes une bande de Sioux et de Lakotas, nous venons de la réserve de Rosebud, dans le Dakota du Sud, nous sommes le quota d’Indiens autorisés à visiter l’Oniroland. Nous avons toujours droit à un quota dans tous les domaines : un quota à Disneyland, un quota au parc Astérix, un quota à Oniroland, un quota au Mont Saint-Michel, un quota au Mont Fuji, un quota au Puy du fou…
- J’ai compris, le coupé-je.
- Bref, j’en viens à l’essentiel. L’un d’entre nous est Bison Assis. Peut-être moi, peut-être pas. En réalité, je suis son interprète, mais peut-être suis-je Bison Assis lui-même… ? Nous préférons brouiller les pistes. Parmi nous, il y a Bison Assis et onze interprètes, mais nous n’avouerons jamais qui est qui. Nous finirons d’ailleurs peut-être par l’oublier, à force de ne pas le dire.
Ils interrompirent leur cantique pour s’esclaffer tous ensemble. Apparemment, il s’agissait d’une vieille plaisanterie entre eux.
- Mais Bison Assis est mort en 1890, l’interrompis-je.
Leur hilarité redoubla.
- Je croyais votre esprit critique plus affûté à l’égard des manuels d’histoire officiels.
- Écoutez, je veux bien croire que Bison Assis ne s’est pas rendu aux Américains à Fort Buford, qu’il n’a pas été enfermé deux ans à Fort Randall, qu’il n’a pas été exhibé comme une bête de foire au sauvage spectacle de l’Ouest de Bill le Buffle et même, si ça vous fait plaisir, qu’il n’a pas été assassiné d’une balle dans la nuque par Tête de Taureau, si cela vous fait plaisir…
- Ne remuez pas de mauvais souvenirs, grogna le Sioux en se renfrognant.
- Mais j’ai vraiment du mal à croire, même si tous ces événements n’étaient pas arrivés, que Bison Assis eût vécu pratiquement deux cents ans.
- La mort n’est qu’un petit ruisseau, et tous les petits ruisseaux rejoignent la grande rivière, se contenta de répondre l’interprète en haussant les épaules.
Les Sioux reprirent leur chant. Plus cette scène se prolongeait, plus je me persuadais que j’avais affaire à une véritable bande de guignols, sérieusement amortis par l’eau-de-vie des visages pâles. Comme je n’avais rien de mieux à faire, je lui demandai :
- Bon, si vous voulez. Alors, qu’est-ce qui vous amène ?
- Vous n’êtes pas sans savoir que nous autres, les Sioux et les Lakotas, entretenons une relation privilégiée avec les rêves. Chez vous, les visages pâles, le rêve a été pris en otage par la psychanalyse, il est devenu un symptôme, une sécrétion de passé. Chez nous, au contraire, le rêve est la fine membrane qui nous relie au Wakan Tanka.
Quand il prononça ce nom, les autres interrompirent leur gazouillement pour fermer les yeux avec componction.
- Le rêve n’est pas l’enfant de la mémoire, le rêve est un téléphone fixe sans cadran, qui se contente de sonner sans qu’on puisse composer aucun numéro. Les douze Indiens que vous voyez devant vous appartiennent tous à la Société des Bisons. Nous avons rêvé du Bison. En invitant le Bison dans nos rêves, le Wakan Tanka a fait de nous des correspondants autorisés du songe, il a remplacé le tabac de nos pipes par une mélasse de nuages sanglants, il a creusé sous nos pieds le sentier ardu de la connaissance.
- D’accord, d’accord, mais où voulez-vous en venir ?
- Voyez-vous, monsieur Souvestre, tous les rêves de tous les individus de la grande plaine se donnent la main. Tous les rêves sont les branches d’un même arbre, l’herbe d’un même pâturage. Ici, au Panchoustan, le rêve est victime d’une sauvage agression. Nous autres, Sioux et Lakotas, avons été réduits depuis longtemps au statut d’attractions touristiques, de pendeloques de casinos et de fanfreluches de maisons closes. Nous l’avons accepté, car le territoire du rêve demeurait intact. Nous végétions dans nos réserves, en cuvant notre eau-de-vie, mais la nuit, sous les constellations, nous nous ébrouions sur une terre insoumise, inconquise… celle du rêve ! La psychanalyse a voulu peupler ce territoire de menstrues et de verges molles. Cela ne nous a pas fait peur. Nous avons vu apparaître Freud et sa clique sur nos collines mais nous nous sommes vite aperçus qu’ils tournaient sur eux-mêmes, comme des toupies. Ils lorgnaient le bout de leurs chaussures, alors qu’il fallait reluquer le ciel et la cime des arbres. Par conséquent, ils trébuchaient et se cognaient les uns aux autres, ce qui nous faisait bien rire et ne nous inquiétait pas. Mais ce qui se passe ici depuis bientôt deux ans est bien plus grave. Le territoire du rêve a été, à son tour, envahi par les touristes, les missionnaires, les hommes d’affaires, les militaires, les industriels, et cela a froissé le Wakan Tanka. La Société des Bisons doit agir pour éviter la lugubre alternative qui se profile : la fêlure du Wakan Tanka ou sa vengeance. Comprenez bien une chose monsieur Souvestre : on ne commande pas au rêve, on ne l’exploite pas, on ne lui demande rien. C’est lui qui flèche nos errances, c’est lui qui compose la partition sur laquelle nous nous dandinons. Quiconque s’aventure dans le rêve doit renoncer à toute lucidité pratique, il n’y a rien de plus blasphémateur que le rêve lucide, que la volonté de maîtriser l’océan de l’abandon. Les Panchoustanais utilisent le rêve comme une machine à sous, ils la secouent frénétiquement pour la faire éructer des piécettes. Cela ne peut fonctionner ainsi, le rêve est le doigt et l’homme est la machine à écrire, les doigts du rêve doivent pianoter sur nos cerveaux, pas l’inverse. Me fais-je bien comprendre ?
- Plus ou moins. Mais que voulez-vous faire ? Comment douze vieillards… je veux dire, comment la Société des Bisons prétend-t-elle affronter le complexe oniro-industriel ou militaro-onirique de l’Oniroland panchoustanais ? Vous avez triomphé à la Petite Rivière du Mouflon, mais depuis, vos succès militaires contre les visages pâles n’ont pas été brillants… à moins que, là encore, j’eusse été abusé par les manuels d’histoire.
- Nous sommes faibles en ce monde, mais nous sommes puissants dans le rêve, car dans le rêve, le Wakan Tanka nous donne la main… et sa main est douce.
- Donc, si je comprends bien, vous comptez voyager dans le rêve d’Odilon pour flanquer la pâtée aux missionnaires, aux touristes, aux militaires panchoustanais, aux sherpas et à toute la clique de PanchouPantroleum et du gouvernement ?
- Il ne s’agit pas d’un combat, il ne s’agit pas d’une bataille. Il s’agit d’un abandon. Nous nous abandonnerons au Wakan Tanka, nous nous rendrons disponibles à lui, et il reprendra paisiblement ses droits.
- Tout cela demeure très abstrait pour moi.
- C’est normal, vous ne faites pas partie de la Société des Bisons. D’ailleurs, mes propos sont assez hermétiques également pour un membre de la Société des Bisons, mais, comme vous le savez, Bison Assis ne fait pas seulement partie de la Société des Bisons. Bison Assis a rêvé du bison, cela est vrai, mais Bison Assis a aussi rêvé de l’Oiseau Tonnerre, ce qui lui a fait accéder à un niveau d’intellection vertigineux. Si je suis Bison Assis, je comprends ce que je dis, mais j’ai onze chances sur douze de ne pas en mener large par rapport à mes propres propos.
À nouveau, les chants s’interrompirent et les Sioux échangèrent des regards confiants et gais. Quand les chants reprirent, Bison Assis ou son interprète continua :
- Quiconque a rêvé de l’Oiseau-Tonnerre fait partie de la Heyoka, de la Société des Aigles.
- Et là ça ne rigole plus !
- Si si, ça rigole. On ne perd pas le sens de l’humour en entrant dans la Société des Aigles, le sens qu’on perd, c’est le sens des priorités, ce sens auquel vous tenez tant, vous autres visages pâles. Bison Assis a rêvé de l’Oiseau-Tonnerre, il s’est blotti sous son aile crépitante. À partir de là, Bison Assis peut être mort ou vivant, ça ne change plus vraiment, le Wakan Tanka est aux commandes.
Son discours me paraissait de plus en plus nébuleux.
- D’accord, d’accord. Écoutez, franchement, je trouve votre initiative formidable. Je suis d’accord avec vous dans les grandes lignes. Nous avons tout gâché, et j’en suis en partie responsable. Odilon et moi n’avons pas été assez prudents, nous aurions dû garder le voyage onirique secret. Maintenant, ce précieux voyage onirique est bousillé. Des hordes d’imbéciles y râclent leurs semelles boueuses et y aplatissent leurs gommes à mâcher. Et Odilon a été sacrifié sur l’autel de leur bêtise, un sacrifice long et quotidien, comme la dévoration du foie de Prométhée par un autre aigle que l’Oiseau-Tonnerre. Chaque jour, les grandes prêtresses du divertissement et les grands gourous du pognon fourragent dans ses entrailles pour y émonder ses boyaux et les offrir à une foule pourtant rassasiée depuis longtemps. J’ai peu d’espoir en votre entreprise, mais je la trouve noble. Si vous parvenez à rétablir l’abandon absolu au sein du rêve, peut-être que ce trou se rebouchera et que ses envahisseurs en seront définitivement expulsés. Et ce sera une très bonne chose. Mais ce que je ne saisis pas, c’est le rôle que je dois jouer dans cette aventure.
- Nous ne pensions pas que vous nous seriez d’une quelconque utilité, en effet. Pour nous, vous n’étiez qu’un visage pâle comme un autre. Nous sommes arrivés il y a trois semaines au Panchoustan et devions voyager dans le rêve de votre ami il y a une semaine, mais nous avons été refoulés à l’entrée d’Oniroland.
- Sur quel prétexte ?
- Conjuration contre l’État panchoustanais. Nous avons même été mis en examen pendant quelques jours, puis relâchés, faute de preuve, ou plutôt parce qu’après nous avoir observés, les autorités panchoustanaises ne nous ont plus pris au sérieux. Malgré tout, Métroclès Drangundsturm, le médecin de votre ami et l’éminence grise du calife, a milité fermement pour que l’accès à Oniroland nous demeure interdit. Il se méfie de nous. Je ne sais pourquoi, mais il semble avoir une longueur d’avance sur tous les autres en Panchoustan. Il en sait plus sur le rêve que la plupart d’entre vous. Mais cela ne lui a pas, hélas, enseigné la sagesse. Il a convaincu le calife que nous étions hautement indésirables dans le rêve. Le cardinal Lavandier se méfie tout autant de nous, il nous voit comme des rivaux de plus, comme si nous avions déjà exercé le moindre prosélytisme sur les visages pâles… Enfin, nous sommes coincés dehors.
- Je ne vois toujours pas ce que je peux faire pour vous. Je suis banni, au même titre que vous.
- Plus pour longtemps.
- Qu’en savez-vous ?
- Le Bison nous l’a dit en rêve.
- Il vous l’a dit à vous tous?
- Oui. Le Bison s’adresse toujours à toute la Société des Bisons en même temps. Voyez-vous, monsieur Souvestre, on ne rêve que deux fois dans son existence de l’Oiseau-Tonnerre, au moment où il nous désigne et avant notre mort. Mais on peut rêver infiniment du Bison. Le Bison s’est donc adressé à nous et il nous a dit, ou du moins nous a signifié, car le Bison communique sous forme de rébus, que nous devions nous appuyer sur vous. Il s’est adressé à nous il y a trois jours et nous avons mis deux jours à déchiffrer son message. Certains passages restent obscurs, mais ce que nous avons compris, c’est que demain, à la même heure, une délégation du gouvernement panchoustanais viendra ici même, dans votre salon.
- Pour me descendre ?
- Non, pour vous faire retourner en Oniroland.
- Pourquoi ?
- Ils ont besoin de vous.
- C’est-à-dire ?
- Je n’en sais rien. Comme je vous l’ai dit, nous n’avons pas réussi à déchiffrer tous les rébus du Bison. En général, nous comprenons à peu près 10% de ce qu’il nous raconte. Et encore, nous ne sommes jamais tout à fait sûrs d’avoir bien interprété son message.
- Ce n’est pas très encourageant.
- Mais c’est mieux que rien. Demain, donc, vous retournerez en Oniroland. Le gouvernement va requérir votre aide. Vous devrez faire semblant de vous soumettre à ses oukases, de participer à ses manoeuvres, mais, en sous-main, si vous croyez, comme vous l’avez dit, à la noblesse de notre cause, vous devrez agir pour nous, être notre taupe, combattre l’influence de Métroclès Drangundsturm et obtenir que nous pénétrions le rêve d’Odilon Grenouillère de Sainte-Berge.
- C’est pratiquement impossible ! Ils font infiniment plus confiance à Drangundsturm qu’à moi. Non seulement ils se méfient de moi, mais ils me méprisent, depuis toujours.
- Le Bison a dit que vous y arriverez, il faut lui faire confiance. Le gouvernement va avoir cruellement besoin de vous. Et rappelez-vous que vous avez un allié dans le territoire du rêve, c’est ce que le Bison nous a dit.
- Vous voulez parler du bouc-cerf ?
Les Sioux me jetèrent un coup d'œil déçu.
- Vous n’avez rêvé que du bouc-cerf ?
- Comment ça, “que” du bouc-cerf ? Le bouc-cerf est très sérieux et très puissant.
- Le bouc-cerf est une émanation très secondaire du Wakan Tanka, monsieur Souvestre. Chez nous les Sioux, tous les enfants de moins de cinq ans, même les moins dégrossis, rêvent du bouc-cerf…
- Je vous remercie, ça fait toujours plaisir.
- Nous ne pouvions pas vraiment nous attendre à plus de la part d’un visage pâle j’imagine… soupira l’interprète. Enfin, ce n’est pas grave. Le bouc-cerf demeure une émanation du Wakan-Tanka et il a un rôle à jouer dans l’opéra cosmique. J’espère qu’un jour vous rêverez au moins du Coyote. Je ne pense que vous puissiez rêver du Bison, encore moins de l’Oiseau-Tonnerre. Et Odilon non plus. Enfin, vous avez un allié, et le gouvernement ne sait pas qu’il s’agit d’un allié faible. Le bouc-cerf a dû réclamer votre présence dans le rêve d’Odilon, je suis sûr qu’il leur a fait du chantage. Hippolyte Souvestre, sinon pas de pétrole, sinon pas d’or, quelque chose comme ça.
- Possible… Ce serait bien un coup du bouc-cerf. Et je crois qu’il m’aime bien et qu’il compte sur moi.
- Nous le croyons aussi. Voici donc notre proposition. Acceptez la proposition du gouvernement et travaillez pour nous en secret, faites leur croire que le bouc-cerf veut recevoir les Sioux. Que ce n’est qu’à cette condition qu’il pourvoira ses cadeaux.
- C’est un peu gros. Si le bouc-cerf avait voulu vous recevoir, il vous aurait réclamés lui-même, sans passer par moi. Voilà ce qu’ils penseront.
- En effet. C’est ce qu’ils commenceront par penser. Mais bientôt, ils seront trop désespérés, trop menacés par la crise généralisée que risque de provoquer l’explosion de la gigantesque bulle spéculative gonflée autour du voyage onirique pour vous refuser quoi que ce soit.
- Je vois. Savez-vous que vous me faites encourir de graves dangers ? Si le gouvernement s’aperçoit que je travaille contre ses intérêts, je serai exécuté dans un trou à rats, à coup sûr, ou pendu publiquement pour haute trahison, après avoir subi une “séance de lutte” à la Mao Zedong.
- Nous le savons, monsieur Souvestre. Et nous n’avons rien à vous proposer pour compenser ce risque. Nous n’avons rien à vendre, nous autres. Nous sommes des tenanciers de casinos, rappelez-vous, nous proposons seulement aux gens de jouer, de jouer à un jeu auquel ils sont presque sûrs de perdre. Mais il reste toujours une petite chance. La seule motivation que nous pouvons vous donner, c’est de servir une noble cause.
Il se leva et tous les autres l’imitèrent, cessant de chanter.
- Merci pour le café, monsieur Souvestre, et merci de nous avoir laissé chanter dans votre salon. C’est très agréable chez vous. Nous vous souhaitons une bonne journée et surtout une bonne nuit et de beaux rêves.
Ils levèrent de concert leurs chapeaux melons, me serrèrent la main un par un, et quittèrent la pièce.
À suivre...
L'épisode 17, "Dés pipés", sera publié le mardi 3 février 2026.
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