Safari sous l'oreiller : épisode 17
Dés pipés
Louis Lopparelli
2/2/20268 min read


Le lendemain, je m’étais préparé à recevoir le commando d’élite qui devait procéder à ma réquisition. Je m’étais pomponné, savonné et astiqué comme une cocotte à sa toilette dans l’attente de son chaperon. J’avais essayé de redonner un certain éclat aux bajoues qu’avait étirées ma mise au vert. J’avais ressassé les sarcasmes que je comptais asséner à mes anciens adversaires, venus mendier mon aide. J’avais mitonné quelques formules bien senties pour leur faire regretter leur goujaterie à mon égard. J’avais décidément tout d’une amante éconduite trépignant de voir ramper à ses pieds son sigisbé repentant. La matinée s’écoula et personne ne vint. L’après-midi s’étira mollement sans qu’aucune matraque vînt tambouriner à la porte du domicile familial. Affalé sur le canapé du salon, je perdis espoir et me mis à rire amèrement de ma naïveté. Après l’étrangeté absolue des événements survenus depuis la découverte du trou, j’avais adhéré sans la moindre distance critique au délire d’une bande de Sioux et de Lakotas mâcheurs de peyotl. Il ne m’avait absolument pas semblé incongru qu’un Bison chamanique m’eût élu pour mener la nouvelle croisade. Ma vanité avait largement contribué à rendre crédibles à mes yeux les élucubrations des douze Indiens, le statut d’élu m’étant paru tout à fait proportionné aux dimensions de mon hypostase. Dès le lendemain, je revins, plus abattu que jamais, à mon apathie, et rallumai mon poste de télévision en écrabouillant sur la télécommande ce que je considérais comme la dernière de mes illusions.
Je ne sais si les Indiens avaient maladroitement déchiffré les rébus du Bison ou si le Bison lui-même manquait de précision prophétique, il n’en reste pas moins que ce qu’il avait annoncé finit par arriver, simplement avec six jours de retard. En sortant de mon bain, à peine drapé d’une serviette, je tombai nez à nez, dans ma chambre, sur Charles Varan-Beaulieu et le préfet de police Hector Truffe, escortés, comme à leur habitude, d’une demi-douzaine de malabars armés jusqu’aux dents. Pendant que je me badigeonnais de gel douche, la phalange du ministre avait fouillé ma chambre de fond en comble, disséqué mon oreiller, autopsié mon armoire et passé au peigne fin mes pyjamas. Estomaqué par la surprise, je cherchais à reconstituer hâtivement les répliques cinglantes que j’avais préparées une semaine plus tôt, mais le ministre me prit de court :
- Bonjour, monsieur Souvestre, j’espère que vous allez bien.
Il enchaîna immédiatement, sans me laisser le temps de répondre, avec une familiarité inédite à mon égard :
- Je m’étonne qu’un journaliste aussi brillant que vous ait tant peiné à retrouver du travail au bout de plusieurs mois. On fatigue, mon vieux ? On se laisse aller ?
- Vous savez bien que votre gouvernement a tout fait pour m’empêcher d’intégrer la moindre rédaction, même Picsou Magazine m’aurait refoulé.
- Vous exagérez, comme toujours, mon cher, et cela vous arrange bien. Il est commode d’attribuer à des machinations gouvernementales les tâtonnements d’un talent vieillissant.
- Je n’ai que vingt-sept ans, monsieur le ministre ! Et si mon talent est si déclinant, puis-je savoir ce que me vaut l’honneur de votre visite ?
- Ce n’est pas votre hypothétique talent que nous venons chercher, ricana Varan-Beaulieu. Vous ne nous intéressez qu’au titre d’ami intime d’Odilon Grenouillère de Sainte-Berge.
- Odilon n’est plus mon ami, encore un beau résultat de vos manœuvres ! Je ne vois d’ailleurs toujours pas en quoi je peux vous être utile, la batterie de psychanalystes que vous avez déployée autour d’Odilon devrait amplement suffire à sonder les profondeurs de son âme.
- Les psychanalystes, parlons-en ! Une belle coterie de charlatans ! Encore beaucoup d’argent du contribuable jeté par la fenêtre ! Après avoir essoré les langes du rêveur et lui avoir diagnostiqué une brochette de perversions, ils ont fini par le murer dans un silence complet.
- Si Métroclès Drangundsturm ne le bourrait pas de somnifères toxiques et si des palanquées d’imbéciles ne venaient pas violer quotidiennement son esprit, nous n’en serions peut-être pas là.
- Nous ne sommes pas venus recueillir vos diatribes, Souvestre ! Vous allez nous suivre à Oniroland sur le champ.
- Je suis un citoyen avec des droits, monsieur le ministre, rien ne vous autorise à me contraindre à vous suivre. Et on ne m’achète pas, moi, contrairement à Odilon.
- Je n’ai aucunement besoin de vous contraindre ni même de vous acheter. Nous savons très bien que vous vivez suspendu à Oniroland et au trou, que vous passez vos journées à guetter la moindre information sur le voyage onirique sur votre téléviseur. Le voyage onirique donne du sens à votre existence. Vous allez vous ruer sur l’opportunité que nous vous offrons de participer aux expériences oniriques.
Comment le contredire ? Je n’avais même pas envie de lutter contre la drogue puissante de la fascination, j’aurais préféré qu’on m’entraînât de force, pour éviter d’exhiber une aussi humiliante docilité.
- Vous êtes tout à fait libre de nous suivre, monsieur Souvestre, reprit le ministre. Mais vous n’aurez pas d’autre chance. Si vous refusez de collaborer, nous nous adresserons à Delphica Jones. Nous préférons avoir recours à vos services, car l’immersion onirique de l’ancienne maîtresse de monsieur Grenouillère de Sainte-Berge pourrait, comme l’ont estimé nos psychanalystes, provoquer de graves troubles dans l’équilibre psychique de votre ami et compromettre, peut-être de façon irréversible, la sécurité et la sérénité du voyage onirique. Mais si vous n’acceptez pas notre offre, nous n’hésiterons pas. Je ne crois pas qu’une telle occasion se reproduise dans votre carrière, monsieur Souvestre. Si le gouvernement changeait, l’alternance se jouerait au profit du parti janséniste, qui reste farouchement opposé au voyage onirique. Dans aucune des deux branches de l’alternative politique vous ne retrouverez l’occasion de travailler pour Oniroland, car votre refus d’aujourd’hui vous grillerait définitivement auprès de notre administration.
Ce brillant stratège me tendait ainsi une astucieuse perche pour me faire accepter sa proposition sans paraître m’incliner :
- Ma formation littéraire et journalistique m’ouvre bien d’autres portes que la rampante collaboration médiatique que vous imposez à tous les folliculaires du régime (c’était faux, bien entendu, dans le contexte social actuel où la formation en question n’intéressait plus personne et ne débouchait plus sur rien, mais Varan-Beaulieu eut la sagesse d’incliner respectueusement la tête pour signifier une concession factice). En revanche, la santé mentale de mon ami me préoccupe bien davantage. Je pense également que l’intervention de Delphica Jones pourrait dangereusement perturber sa vie psychique. C’est donc par souci de protéger mon ami que j’accepte votre proposition.
- Parfait monsieur Souvestre ! Nous vous savons gré pour votre bienveillance. Suivez-nous dès maintenant, nous n’avons pas de temps à perdre.
- Laissez-moi au moins empaqueter mes affaires.
- Vous n’aurez besoin de rien à Oniroland. Nous vous avons déjà aménagé un appartement de fonction où vous pourrez bénéficier du luxe des équipements modernes. Tout est prévu pour vous garantir un mode de vie plus que confortable et les meilleurs outils de travail. Nous vous montrerons le contrat tout à l’heure, vous verrez qu’il est très intéressant, autant d’un point de vue pécuniaire que de celui de votre précieuse liberté d’expression.
J’en doutais, mais je n’opposai aucune difficulté. Je suivis le ministre et son commando. J’eus à peine le temps d’embrasser et de remercier mes parents que j'étais déjà embarqué dans un fourgon blindé. Nous cheminâmes une heure en silence :
- Nous devrions être arrivés à Oniroland depuis longtemps, fis-je observer, en sentant une légère panique m’envahir.
Et si tout ce cinéma n’était qu’un prétexte pour m’emmener au fond d’un bois et me descendre discrètement ? Le régime était-il arrivé à un tel degré de cruauté à l’encontre de ses opposants ?
- Vous n’êtes pas sans savoir que les puissances rivales du Panchoustan, les États-Unis, l’Iran et la Bulgarie au premier plan, mais aussi l’archipel des Seychelles, jalousent ardemment notre Oniroland. Notre espace aérien est infesté de satellites espions qui guettent avidement le moindre signe de fébrilité de notre régime et scrutent nos manœuvres visant à assurer le succès du parc. Le fait d’avoir recours aux services d’un adversaire politique serait assurément interprété par nos rivaux comme un signe de vulnérabilité. Nous ne tenons pas à leur donner ce plaisir.
- Mais comment allons-nous rejoindre Oniroland alors ?
- Vous allez voir.
Une dizaine de minutes plus tard, le camion s’arrêta sans couper le moteur.
- Maintenant ! s’écria Varan-Beaulieu.
Un des policiers écarta d’un coup de pied la carpette qui recouvrait le plancher du fourgon, découvrant une trappe. Il ouvrit la trappe, sous laquelle j’aperçus une bouche d’égoût. Trois policiers hissèrent péniblement la plaque. J’aperçus une échelle menant vers des galeries souterraines. Le ministre, les trois policiers et moi-même nous engouffrâmes dans le tunnel. Le policier qui fermait la marche referma la plaque, j’entendis la trappe du fourgon claquer et celui-ci redémarrer. L’opération avait duré moins de deux minutes.
- Nous avons un peu trafiqué le feu rouge pour qu’il dure plus longtemps. Nos adversaires n’y auront vu que du feu, se félicita le ministre. Le fourgon va continuer à tourner en rond quelques heures, puis nous déposerons votre sosie, qui se trouvait à l’avant, à côté du conducteur, devant chez vos parents. Nos rivaux penseront que nous avons simplement cherché à vous intimider. Mieux vaut passer pour un régime autoritaire, voire totalitaire, et inspirer la peur, qu’être considéré comme un système faible obligé de mendier l’aide de ses opposants.
Nous descendîmes l’échelle, qui mesurait bien une vingtaine de mètres, accédant à un large tunnel goudronné, éclairé par des lampadaires, où nous attendait une voiture blindée. Notre véhicule se mit en route tandis que je contemplais, par la fenêtre, le dantesque dédale des galeries, où nous croisâmes plusieurs chars et quelques autres voitures blindées. Je savais que la ville possédait un vaste réseau de galeries souterraines datant du XVIIIème siècle, où quelques marginaux descendaient parfois pour se piquer à l’héroïne et célébrer des cultes abolis à base de sacrifices de chevreaux et de danses bachiques, mais jamais je n’aurais imaginé que les galeries étaient assez vastes pour accueillir des routes goudronnées et permettre une importante circulation d’automobiles et de poids lourds. Constatant mon étonnement, le ministre m’expliqua :
- Depuis le début de la construction d’Oniroland, et, pour ainsi dire, depuis que le Panchoustan est devenu une puissance de premier plan, nous avons complètement réaménagé, dans le plus grand secret, l’ancien réseau de galeries, afin de pouvoir mener des opérations confidentielles, aussi bien militaires qu’industrielles. Nous avons élargi les tunnels, goudronné les sols, créé des ateliers, des zones d’entraînement pour l’Armée et des laboratoires. L’Oniroland que vous connaissiez jusque-là n’est que la partie émergée de l’iceberg. Nous arrivons.
Nous étions parvenus dans une gigantesque grotte où stationnaient plusieurs chars. Des groupes de militaires jouaient aux cartes en boucanant.
- Nous nous trouvons juste en dessous de la base militaire d’Oniroland. Suivez-moi.
À suivre...
Le prochain épisode, "Le Patient zéro", sera publié le vendredi 6 février 2026.
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