Safari sous l'oreiller : épisode 18
Le Patient zéro
Louis Lopparelli
2/5/202612 min read


Charles Varan-Beaulieu me fit traverser la grotte, jusqu’à une grande porte blindée devant laquelle quatre alguazils patibulaires montaient la garde. En voyant arriver le ministre, ils s’inclinèrent respectueusement et tapèrent le code de sécurité qui permit l’ouverture des portes. Nous entrâmes dans une grande pièce sphérique. Il s’agissait d’une espèce de salle de cinéma, au fond de laquelle se dressait un immense écran sur lequel un grand projecteur était pointé. Cette salle de cinéma n’avait été conçue que pour un seul spectateur. Un unique siège rouge faisait face à l’écran, au-dessus duquel pendouillait un casque en métal, suspendu à d’épais câbles reliés à une sorte de grand ordinateur accroché au plafond.
- Soyez le bienvenu dans ce que nous appelons le “Laboratoire de conditionnement”.
- De quoi s’agit-il ?
- Vous ne devinez pas ? Comme vous l’avez peut-être suspecté, les résultats de l’exploitation industrielle et pétrolière du voyage onirique n’ont jusqu’ici pas été très probants. Au début, nous croyions naïvement qu’il suffisait de faire lire toute la journée à monsieur Grenouillère de Sainte-Berge des ouvrages et des rapports sur les énergies fossiles, les métaux rares, l’orpaillage ou les technologies pour que ces thèmes affluassent dans ses rêves et que nous pussions copieusement nous servir. Il n’en fut rien. L’inconscient d’Odilon s’obstinait à nous resservir les mêmes niaiseries angoissées sur Delphica Jones. Nous avons donc créé ce laboratoire de conditionnement, conseillés par Métroclès Drangundsturm et son équipe de psychologues. Comme vous pouvez le remarquer, le laboratoire ressemble à première vue à une banale salle de cinéma. Monsieur de Sainte-Berge s’assoit sur le siège et nous lui projetons, cinq heures par jour, des reportages sur l’extraction pétrolière ou la fracturation hydraulique. Vous me direz que ce dispositif est assez rudimentaire, et ne se distingue pas vraiment de la lecture de rapports sur le sujet, si ce n’est qu’il passe par l’image, moyen plus efficace de frapper la mémoire. Mais Métroclès Drangundsturm a raffiné le dispositif. Il a eu l’idée d’entrecouper ces reportages d’images subliminales, à caractère sexuel, plus à même de frapper profondément l’inconscient de notre sujet. Nous sommes même allés plus loin et avons tourné de véritables films pornographiques ayant pour cadre des plate-formes pétrolières, des oléoducs, des mines d’or et de charbon. Nous glissons également dans ces films des photogrammes subliminaux de Delphica Jones en sous-vêtement ou de coït entre les parents du sujet. Ne nous demandez pas comment nous avons obtenu de telles images, c’est confidentiel. Odilon n’a pas conscience d’être exposé à ces photogrammes, ils défilent trop vite pour le marquer au niveau conscient. En revanche, leur martellement doit finir peu à peu par créer des associations inconscientes entre Delphica, la famille, le sexe et les énergies fossiles.
- Et ces modifications du dispositif ont porté leurs fruits ?
- Cela commence, mais lentement. Nous n’avons entamé ces expériences que depuis trois semaines. Selon Drangundsturm, il faut attendre au moins un mois avant que l'inconscient d’Odilon soit profondément infiltré.
- Drangundsturm n’a rien inventé, soupirai-je. Il a vu ça dans Orange mécanique d’Anthony Burgess et dans À cause d’un assassinat d’Alan J. Pakula. Dans le premier, le gouvernement britannique expose d’anciens délinquants à des images ultraviolentes pendant des journées entières pour les dégoûter profondément de tout désir violent, en les traumatisant, pour ainsi dire. Dans le second, au contraire, une société secrète crée de véritables assassins en les matraquant de diapositives destinées à créer dans leur inconscient des désirs meurtriers et à provoquer dans les profondeurs de leur pensée des associations d’idées entre politique et assassinat, si je me souviens bien.
- Bien vu. D’ailleurs Drangundstrum pense que si la pornographie ne fonctionne pas, il faudra en effet adopter une stratégie proche de celle d’Orange mécanique, la stratégie qu’il appelle “microtraumatique”. Comme son nom l’indique, il s’agit de créer des petits traumatismes chez le sujet, en associant les images d’extraction de ressources fossiles à des visions violentes et cauchemardesques, pour que ces associations se répètent dans ses cauchemars.
- Cette idée est absolument répugnante, me révoltai-je ! Vous allez détruire psychiquement Odilon simplement pour parvenir à vos fins ! Je refuse catégoriquement d’être associé à de telles pratiques.
- Rassurez-vous, pour l’instant cette idée ne nous séduit guère. Pour les raisons morales que vous exposez, bien entendu, mais surtout parce que cette violence débridée pourrait aussi ressurgir dans les voyages oniriques “touristiques” qui constituent pour l’instant le principal succès du parc. Wanda de Suza a milité avec virulence contre cette méthode. Et, en effet, de quoi aurions-nous l’air si les touristes revenaient traumatisés des voyages, après avoir subi des séances de torture ou des bombardements au napalm ? Et puis, comme vous l’avez relevé, si la méthode micro-traumatique est utilisée de manière abusive, le sujet risque de complètement disjoncter et Oniroland tout entier pourrait s’effondrer. De toute façon, cette méthode n’est pas à l’ordre du jour, pour le moment. Il ne s’agit que d’une hypothèse de travail. Nous venons à peine de commencer à mettre en pratique la méthode subliminale. Et c’est là que vous intervenez.
- C’est-à-dire ?
- Pour cimenter la méthode subliminale, il nous faut disposer de connaissances intimes sur monsieur Grenouillère de Sainte-Berge, sur son enfance, sa famille, sa jeunesse et surtout, sur sa liaison avec Delphica Jones.
- Je croyais qu’une batterie de psychanalystes avaient entrepris depuis longtemps une telle spéléologie !
- C’est le cas. Mais, comme je vous l’ai expliqué, Odilon se mure dans un mutisme toujours plus impénétrable. Au début, il avait confiance en eux, il leur révélait certains épisodes importants de son histoire, mais depuis qu’il a compris que les analystes trahissaient le secret médical pour tout nous raconter, il ne leur confie plus rien.
- C’est tout à fait normal. Mais comment l’a-t-il compris ?
- À l’époque, Métroclès Drangundsturm n’avait pas encore échafaudé la méthode du conditionnement subliminal. Notre première approche a été de glisser de manière explicite des éléments tirés de la vie personnelle d’Odilon dans les reportages que nous lui projections ici. Une technicienne pétrolière portait le même prénom que la nourrice qui le pinçait quand il avait six ans, une sonate qui l’avait bouleversé dans son adolescence accompagnait les images de fracturation hydraulique… Il a vite fait le rapprochement.
- Vous n’avez vraiment pas été subtils !
- Nous pensions ne pas avoir le choix ! Nous croyions qu’il fallait le frapper au niveau conscient pour marquer son imaginaire. D’ailleurs, cette méthode produisait de modestes résultats, mais nous avons perdu la confiance d’Odilon. C’est alors que le docteur Drangundsturm a imaginé la méthode subliminale… Mais désormais nous ne disposons pas d’informations suffisantes pour alimenter ce nouveau processus.
- Si vous voulez récolter des informations sur la liaison d’Odilon avec Delphica, pourquoi ne vous adressez-vous pas directement à elle ?
- Pour de nombreuses raisons ! Premièrement, nos psychanalystes et nos psychologues pensent que ce serait une très mauvaise idée. Selon eux, toutes les liaisons amoureuses reposent sur de profonds malentendus. L’amant se construit une image complètement déformée de l’aimé, une idée profondément biaisée et illusoire de ce qu’il vit. La rupture, même quand elle est hargneuse et gorgée de dépit, est loin de démythifier l’autre. Elle l’imbibe au contraire de l’onction sacrée du passé, le fige sur un piédestal fantasmatique que sa présence effective ne peut plus fissurer ni contredire. La Delphica Jones qui hante les rêves d’Odilon a très peu de rapport avec la Delphica Jones réelle. La déesse barbare que les touristes et les pèlerins idolâtrent lors des voyages oniriques, autrement dit la Delphica Jones qu’Odilon s’est fabriquée pour actionner son petit carrousel masturbatoire, est à des années lumière de la femme capricieuse et cupide avec laquelle nous sommes entrés en contact. Nous craignons que la version des faits livrée par Delphica produise dans l’inconscient d’Odilon un choc de réalité mutant rapidement en une chape de désillusion qui saperait les ressources de son imaginaire et affadirait considérablement l’étoffe moirée et chatoyante de ses rêves. Un tel affadissement rendrait le voyage onirique insipide et pourrait ruiner l’agence Garabagna. D’autre part, si Delphica ne correspond en rien au mythe qui s’érige aujourd’hui autour d’elle, elle s’est mise elle-même à croire à ce mythe. Elle se prend pour ce que la foule fantasme d’elle, elle a l’impression d’être réellement cette sulfureuse femme fatale dont on fait des choux gras dans les tabloïds, cette Vénus à la fourrure qui fait baver les ilotes. Elle est persuadée d’être la grande prêtresse d’un nouveau culte, quand elle ne croit pas carrément qu’elle est une déesse descendue du firmament pour nous faire baiser sa pantoufle. Par ailleurs, elle est intelligente, elle a parfaitement conscience du pouvoir que lui confère l’idolâtrie dont elle fait l’objet. Elle possède sur nous de lourds moyens de pression et de chantage… Nous préférons collaborer avec elle le moins possible, pour éviter qu’elle multiplie les exigences extravagantes. Si nous devenons dépendants d’elle, elle risque de vouloir pénétrer dans le rêve d’Odilon, pour s’y faire bâtir un palais de cristal ou je ne sais quel Xanadu clinquant. Et, comme vous le savez, nous voulons à tout prix éviter son intrusion.
- Vous avez raison. Il est bien plus sage de vous adresser à moi. Je connais intimement Odilon, et pourtant, je n’ai pas été autre chose, après tout, que son colocataire. Mon influence ne remue pas du tout les mêmes mangroves affectives. Les relations amicales sont après tout assez superficielles sur le plan sentimental. La projection fantasmatique ne tourne pas à plein régime avec nos amis, nous sommes même plutôt portés à aborder avec lucidité leurs défauts, dans la mesure où ceux-ci nous servent de faire-valoir, nous rassurant quant à nos propres vices. Ce que nous aimons chez nos amis, ce sont des propriétés objectives : la générosité, l’intelligence, la gentillesse et des défauts objectifs, l’étroitesse d’esprit, la laideur, la grossièreté parfois. Ces propriétés objectives sont très largement partagées dans l’humanité et donc facilement substituables et remplaçables. Un intelligent peut en remplacer un autre, pour un boudin de perdu, on en retrouvera dix. Mais ce que nous aimons chez la personne dont nous sommes amoureux, ce ne sont pas des propriétés objectives, mais des singularités : tel plissement du nez, tel timbre du rire, telle manière de se mouvoir, d’ébrouer sa chevelure ou d’hausser les épaules. Ces singularités sont beaucoup moins substituables. Et puis surtout, comme Proust l’a bien vu, ce que nous aimons chez l’amant, c’est une certaine cristallisation du passé, des souvenirs confits par le temps, des instants idéalisés du passé qui, par définition, ne peuvent pas être dupliqués, puisque rien ne se répète dans le temps. Nous restons amoureux de la personne que nous avons rencontrée, quand nous croyons l’être de celle à qui nous nous sommes habitués. Et puis, ne nous cachons pas la vérité. Nous aimons chez nos amis des propriétés morales et chez nos amants des propriétés physiques. Les propriétés morales sont assez généralement partagées et s’incarnent parmi les hommes et les femmes de manière relativement uniforme. Il n’y a pas mille manières d’être gentil, généreux ou honnête. Alors qu’une particularité physique est beaucoup plus difficile à dupliquer. Nous nous singularisons bien davantage par nos corps que par nos idées. Il y a parmi les membres d’une même culture cinq ou six familles d’idées dont s’écartent seulement quelques rares génies. Chacun d’entre nous pense à peu près de la même manière que des milliers d’autres personnes, nous opérons les mêmes associations d’idées, nous nous replions sur les mêmes réflexes idéologiques. Tandis que chaque corps possède quelque chose d’indépassablement personnel, et c’est de cette singularité dont nous tombons amoureux. Pour toutes ces raisons, nous ne tenons pas tant que ça à nos amis, ils sont l’incarnation passagère d’un canon de personnalité que d’autres pourraient à tout instant revêtir.
Quand je prétendais connaître intimement Odilon, je mentais à moitié. Nous n’étions pas si proches que je voulais le laisser croire au ministre. Lorsque nous étions en colocation, il m’avait bien sûr raconté des épisodes de sa vie. Mais ma connaissance de l’histoire de sa liaison avec Delphica était lacunaire et obscure. Un homme se confie rarement à ses amis masculins sur ce genre de choses. Je devais néanmoins feindre d’en savoir un rayon sur le sujet si je voulais pouvoir participer aux expériences de conditionnement d’Odilon, retourner dans ses rêves, et accomplir la mission qui m’avait été confiée par Bison assis, ainsi que celle dont m’avait investi le bouc-cerf.
- Maintenant, c’est à vous de jouer, capitaine ! s’écria le ministre, en souriant. Nous allons vous conduire à vos appartements, où nous vous avons préparé une flamboyante machine à écrire dont vous n’auriez jamais osé rêver au cours de votre laborieuse carrière de folliculaire. Avant ce soir, à vingt et une heure, vous nous écrirez tout ce que vous savez sur l’enfance, l’adolescence, la vie familiale d’Odilon et surtout tout ce qui concerne sa romance avec Delphica Jones. Même vos souvenirs les plus évanescents et les plus approximatifs nous intéressent.
- Et après vous me renverrez chez moi ?
- Oh non, ne vous inquiétez pas. Ce n’est que le début de votre participation à nos opérations de conditionnement psychonirique. Nous comptons vous renvoyer très tôt dans le rêve d’Odilon. Pas en tant que touriste officiel. Nous vous ferons discrètement sauter dans le trou quand Odilon sera endormi et mettrons en scène votre intervention comme si vous étiez une pure production du rêve, et pas un élément extrinsèque. Je vous expliquerai cela plus en détail. Mais commencez par nous écrire tout ce que vous savez.
Il me serra chaleureusement la main tandis que nous sortions du laboratoire de conditionnement. Deux grooms m’attendaient à l’extérieur. Ils me firent signe de les suivre jusqu’à un ascenseur qui nous reconduisit à la surface. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur un agréable corridor recouvert de moquette. L’un des grooms m’expliqua que nous nous trouvions dans le couloir des suites de luxe de l’hôtel que l’agence Garabagna avait construit à l’intérieur même d’Oniroland, pour les invités de marque, les délégations officielles et les collaborateurs rapprochés du gouvernement. Quand je découvris ma suite, malgré mon aversion pour l’aménité intéressée du personnel d’Oniroland à mon égard, je ne pus réprimer un soupir d’aise. Un petit jacuzzi, une grande fenêtre donnant sur le parc, un lit à baldaquin, un superbe bureau en chêne, un tapis persan et un lustre de Murano m’accueillirent de tout leur tapageur éclat. Sur le bureau, une Remington rutilante alpaguait mes doigts frétillants avec toute la complaisance d’une sirène pourléchant ses appâts. Après avoir pris un bain chaud, je me mis au travail. Je me souvins de ce roman de Graham Greene, Notre agent à la Havane, où un commerçant britannique vivant à Cuba sous le régime de Batista est approché par un espion du MI6 pour servir d’informateur au renseignement britannique. Pour pouvoir toucher les subsides promises par ses nouveaux employeurs et à défaut de posséder de véritables informations, le commerçant fabrique des renseignements de toute pièce. Je décidais d’adopter la même stratégie. Il était hors de question que je fournisse de véritables secrets sur la vie d’Odilon à ce gouvernement corrompu et cupide. Je devais néanmoins gagner du temps, pour œuvrer à l’infiltration des Sioux dans le trou. Une fois envoyé dans le rêve, il ne me resterait plus qu’à faire croire à Varan Beaulieu que le bouc-cerf y était venu à ma rencontre, ce qu’il ne manquera probablement pas de faire, et qu’il avait exigé la venue de Bison assis et de sa clique.
Je passai donc le reste de l’après-midi à imaginer des anecdotes biographiques sur Odilon. Je devais rester prudent, faire en sorte que ces faits imaginaires n’entrassent pas en contradiction avec ce qu’ils savaient déjà de lui. J’inventai ainsi, en m’inspirant de l’épisode du vol du ruban dans les Confessions de Rousseau, qu’à l’âge de huit ans, Odilon avait détruit une cafetière. Accusé par ses parents, il aurait refusé d’assumer son méfait et incriminé la femme de ménage, qui aurait été renvoyée par sa faute. Je gloussais en imaginant Drangundsturm et Varan-Beaulieu fabriquer des cafetières géantes et les remplir de pétrole pour leurs films de conditionnement. J’écrivis également qu’Odilon avait surpris Delphica en train de le tromper avec un ébéniste polonais. Je ficelai une petite érotique pas piqué des hannetons, dans la douche avec l'ouvrier aviné. J’imaginai bien d’autres épisodes encore. Pour une fois que je n’étais pas contraint par la véracité des faits et l’objectivité des sources, je m’en donnais à cœur joie !
À vingt et une heure, les grooms se présentèrent pour récupérer mon rapport. Je pris soin de leur préciser que mes souvenirs n’étaient pas très nets, qu’il se pouvait que les experts du laboratoire de conditionnement s’étonnassent de certaines incohérences ou incompatibilités de mon récit avec les éléments qu’ils possédaient déjà. Néanmoins, je clamai que si les dates et les lieux étaient approximatifs, j’étais absolument convaincu de la véracité des événements, ou du moins, convaincu qu’ils correspondaient exactement à ce qu’avait pu me raconter me colocataire. Mais que personne ne s’avise de venir lui en parler directement, car Odilon ne s’était confié qu’à moi sur ces sujets. Il identifierait donc immédiatement la source de ces renseignements et repèrerait le stratagème. Les grooms m’approuvèrent en refermant la porte.
À suivre...
Le prochain épisode, "La conjuration des crustacés", sera publié le mardi 10 janvier 2026.
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