Safari sous l'oreiller : épisode 19
La Conjuration des crustacés
Louis Lopparelli
2/10/202614 min read
Le lendemain matin, après m’avoir servi mon petit-déjeuner et apporté des vêtements repassés et parfumés, les grooms me conduisirent à nouveau dans les boyaux souterrains d’Oniroland. Cette fois, nous ne prîmes pas la route du laboratoire de conditionnement, où Odilon subissait sa séance quotidienne, mais dans un lieu dont mon ancien colocataire ne connaissait pas l’existence. Après la salle de cinéma du laboratoire, c’était cette fois un petit théâtre à l’italienne qui m’attendait. Je reconnus le Théâtre de la Mégère émancipée, haut lieu du vaudeville pasmahanais il y a une quinzaine d’années, qui avait fait faillite peu avant la construction d’Oniroland. Les grooms m’expliquèrent qu’au lieu de détruire le théâtre, le gouvernement, après l’avoir racheté pour une poignée de pain, avait décidé de le démonter pour le reconstruire entièrement dans les souterrains d’Oniroland, afin d’en faire un lieu de répétition onirochorégraphique. Le métier d’onirochorégraphe faisait partie, comme ceux d’oniroconditionneur, d’oniropornographe ou d’oniromancien, des professions nouvelles dont l’émergence avait été permise par l’apparition du voyage onirique. Par un effet de destruction créatrice proprement schumpeterien, le déclin de nombreuses activités dans les secteurs du divertissement, du tourisme ou de la spiritualité, rendus désuets par les nouvelles perspectives offertes par le trou, avait été compensé par le fleurissement des professions inédites qu’exigeait l’exploitation économique du voyage. Devant la scène, qui croulait sous de lourds pendrillons moirés et sur laquelle s’emboîtaient des décors bidimensionnels en carton, une femme légèrement bossue, dont le nez crochu et les membres ogivaux apparaissaient et disparaissaient furtivement derrière un hérissement convulsif d’évantails et de dentelles, relisait avec componction de petits livrets barbouillés d’annotations manuscrites. Les imprésarios qui papillonnaient autour d’elle me la présentèrent comme la plus illustre des onirochorégraphes.
- L’onirochorégraphie, m’apprit-elle quand je me fus respectueusement assis sur le strapontin voisin de son siège, est la discipline qui prend en charge la mise en scène anticipée du rêve. Voyez-vous, monsieur Souvestre, nous avons pendant longtemps limité l’influence que nous voulions exercer sur le voyage onirique au simple conditionnement, ne nous pensant pas capables d’agir sur le déroulé du rêve en train de se faire. Nous nous contentions d’influencer l’esprit, la mémoire et l’inconscient du rêveur pendant la veille, en espérant obtenir les répercussions de ces suggestions une fois la nuit tombée. Mais aujourd’hui, nous diversifions nos méthodes. Bien entendu, le scénario du rêve nous échappe en grande partie, mais vous avez remarqué comme nous qu’Odilon n’est pas en mesure, quand il rêve, de faire la différence entre les éléments proprement oniriques et les intervenants extérieurs qui viennent visiter son inconscient. Nous pouvons donc parfois créer artificiellement des événements dans le cours du rêve et les faire passer pour de pures productions de son esprit. C’est l’objectif de l’onirochorégraphie : préparer à l’avance de petites saynètes que nous raccrochons au scénario du rêve. Voyez-vous, un rêveur n’est pas si passif qu’on le croit face à ses chimères nocturnes. C’est du moins ce que pense le professeur Drangundstrum. L’esprit réagit aux spectacles qui lui sont donnés un peu comme il réagirait, pendant la veille, aux événements de la vie réelle. Bien sûr, ces réactions n'activent pas les mêmes ressorts. Là où l’homme éveillé répond aux imprévus de l’existence, dans la mesure où cela lui est possible, par des choix conscients et réfléchis, les réactions du rêveur aux turbulences chimériques prennent leurs sources dans des représentations inconscientes, des désirs ensommeillés. Quoi qu'il en soit, si le rêveur est exposé à des phénomènes angoissants ou irritants au cours de son sommeil, son esprit va s’appliquer, par un mécanisme de résistance, à modifier le scénario onirique pour se protéger de représentations douloureuses. Le dormeur qui rêve de naufrage ou de noyade est susceptible de faire surgir un sous-marin ou une bouée de sauvetage pour contrecarrer les périls que son rêve lui destine et prolonger la quiétude de son sommeil. À son réveil, il ne s’estimera en rien responsable de ce rebondissement, croyant s’être trouvé dans la position d’un simple spectateur devant un film ou une pièce de théâtre. Il n’aura pas conscience d’avoir modifié instinctivement sa vie nocturne. En forçant donc un peu le scénario du rêve, nous espérons pouvoir créer chez le rêveur des réactions appropriées. Vous connaissez les objectifs du gouvernement et des investisseurs, monsieur Souvestre. Ils sont, à vrai dire, bien triviaux : maximiser l’exploitation économique de l’imaginaire, faire en sorte qu’Odilon Grenouillère de Sainte-Berge rêve de pétrole, d’or ou de technologies nouvelles. Je m’intéresse pour ma part bien peu à cet aspect des choses. Seules les perspectives esthétiques offertes par la vie rêvée m’intéressent réellement. Le voyage onirique redéfinit complètement notre conception de la mise en scène. Celle-ci n’est plus l’horlogerie maîtrisée d’un démiurge secouant ses marionnettes, répétant et répétant sans cesse pour obtenir un résultat réglé et calculé. La mise en scène devient, dans le cadre du voyage onirique, une pratique adaptative, relevant de la phronésis au sens aristotélicien, c’est-à-dire de la capacité d’adaptation à des situations singulières et imprévues, à partir de principes droits et vertueux. Comme l’a remarqué Aristote, dans nos vies concrètes, nous ne pouvons pas nous contenter d’appliquer nos principes moraux aux situations singulières, pour lesquelles ils ne sont pas toujours calibrés. L’impératif moral “il ne faut pas mentir”, peut rencontrer de nombreuses exceptions. Si une bande de gangsters toque à votre porte et vous demande aimablement si vous n’avez pas vu le petit épicier qu’ils veulent faire chanter et qui vient de se réfugier chez vous, comment pourriez-vous prétendre agir moralement en leur disant la vérité et en révélant sa cachette ? Bref, tout cela pour dire que, jusqu’ici, la mise en scène théâtrale, à part dans les spectacles d’improvisation, écartait, quoi qu’elle en dise, l’imprévu de la représentation, et s’assurait, par de multiples répétitions, une parfaite maîtrise du spectacle préparé. Au contraire, immergés dans le scénario du rêve, les comédiens sont obligés de réfléchir en direct aux réactions de leur personnage à tel ou tel événement. Dès lors, leur rôle n’est plus seulement une partition apprise par cœur, mais bien plutôt un état psycho-physiologique général à partir duquel ils doivent innover, inventer et créer. L’immersion dans le rôle va donc beaucoup plus loin, les comédiens ne doivent plus seulement agir extérieurement comme leur personnage, mais penser comme lui, se plonger dans son état d’esprit, vivre sa vie à la première personne, et d’une certaine manière, la continuer en écrivant en direct la suite de son histoire. C’est sur cette question du personnage que cette approche nouvelle se distingue de la pratique classique de l’improvisation. Dans une improvisation, il n’y a pas réellement de “personnage”, mais seulement des archétypes brodés sur des situations. Là, c’est bien un personnage, avec sa profondeur, son histoire, ses contradictions, ses aspirations, déjà si difficile à tenir lorsque le texte est pourtant balisé, qui devra faire preuve de libre-arbitre face aux situations inédites proposées par le rêve. Stanislavski a peut-être soumis ses comédiens à une telle épreuve, mais, il me semble, seulement dans le cadre du travail préparatoire à la pièce. Ces exercices demeuraient des brouillons, l’acteur pouvait se perdre dans les méandres de spéculations psychologiques sur Othello, Clytemnestre, Lorenzo, Triboulet ou Néron, il savait néanmoins comment tout cela allait finir. Mais imaginez un Othello, une Clytemnestre, un Néron, dont les destins ne sont plus écrits d’avance, dont la fin n’est plus certaine ! Voilà le grand vertige que connaîtra le comédien, celui de se retrouver dans la peau d’un personnage dont la destinée est gravée dans le marbre depuis toujours pour voir soudainement cette destinée voler en éclats, découvrant l’abîme du possible. Voilà ce qui m’intéresse dans l’onirochorégraphie. Hélas, je n’ai été recrutée, comme tout le monde ici, que pour faire en sorte que des ressources fossiles jaillissent par miracle du cerveau obtus de monsieur de Sainte-Berge. Cela ne m’empêche pas, pour autant, de puiser un bénéfice esthétique certain de ma pratique nouvelle. Nous avons donc imaginé un scénario qui oblige Odilon à produire en direct les biens et les ressources dont nous avons besoin, afin de résoudre les situations imposées par le rêve. Voilà la saynète que nous avons imaginée : au cours du rêve, un ami proche d’Odilon, vous en l’occurrence, est enlevé par une bande de crustacés sans foi ni loi, qui exigent une rançon en échange de sa libération. Quinze sacs d’or et douze camions-citernes de pétrole, pour commencer. Nous pensons que, face à cette situation angoissante, l’esprit d’Odilon créera de toutes pièces ces richesses nécessaires à votre libération et à l’apaisement de son anxiété.
- Brillant ! m’exclamai-je avec une expression d’admiration feinte, car en réalité le procédé me paraissant d’un manque de subtilité à peu près total. Mais, si je puis me permettre, pourquoi des crustacés ?
En entendant ma question, l’onirochorégraphe tressaillit d’excitation, comme si toute notre entrevue n’avait au fond eu pour but que de parvenir à la formulation de cette interrogation qui touchait au noyau palpitant de sa vanité artistique et de ses prétentions auteuristes.
- Les crustacés sont mon obsession, monsieur Souvestre, mon MacGuffin, le plat de résistance de mon univers. Les crustacés hantent tous les génies. Savez-vous que Jean-Paul Sartre, après avoir expérimenté la mescaline, fut frappé pendant plusieurs mois d’hallucinations au cours desquelles il se croyait poursuivi par des phalanges de langoustes ? Et n’est-ce pas un crustacé que l’on voit apparaître, dans le dix-huitième arcane majeur du Tarot de Marseille, “la Lune”, immobile et silencieux au fond d’un étang, inaperçu par les deux chiens qui s’apostrophent sous les rayons de l’astre blafard ? Ce qui me bouleverse et me grise chez le crustacé, c’est son silence. L’agonie des homards sortis de l’eau est purement motrice. Pas un cri, pas une éructation ne viennent défigurer leur danses macabres. Vous me direz que c’est aussi le cas des poissons. Mais les poissons nous infligent en suffoquant des grimaces d’un pathétique affligeant. Tandis que les crustacés demeurent inexpressifs dans leur martyre même, tressaillant avec une telle grâce qu’on confondrait leurs convulsions avec des pirouettes d’acrobate ou de danseur étoile. Mais puisque nous parlons de mes chers crustacés, monsieur Souvestre, vous allez faire leur rencontre. Montez sur scène, leur horde va se ruer sur vous pour vous enlever. Débattez-vous, hurlez, libérez l’angoisse qui vous taraude depuis des mois et jouissez de sa transfiguration scénique !
Les imprésarios me hissèrent sur leurs épaules et me jetèrent sur les planches où j’atterris les quatre fers en l’air. Un orphéon de joueurs de fifre et de hautbois apparut à jardin, roucoulant des mélopées envoûtantes et solennelles. J’eus à peine le temps de me relever, quand, à cour, un crabe à la carapace rutilante et aux petits yeux libidineux jaillit de la coulisse, entraînant à sa suite sa thiase de langoustes, de homards, de crevettes, torsadant leurs péréiopodes. Frappé par une authentique angoisse, je voulus me précipiter à jardin, mais les amphions me barrèrent la route, hérissant vers moi leur mélodieux arsenal. Les pinces luisantes du crabe se refermèrent autour de mon poignet.
- Lâchez-moi ! criai-je.
- Stop ! Stop ! interrompit l’onirochorégraphe. Ce n’est pas du tout convaincant ! Alfred, tu lui as pincé le poignet comme on attrape une brique de lait au rayon d’un hypermarché. Je n’ai senti aucune convoitise, aucune ambiguïté dans l’empoignade. Le désir est complètement absent, vous ne pensez qu’à vos déplacements et ça se voit.
- Mais nos costumes sont très handicapants Cressida, dit le crabe apparemment nommé Alfred en dévissant le scaphandre qui lui servait de masque. Il faut déjà une concentration extrême pour placer un pied devant l’autre sans tomber, alors comment veux-tu que je travaille mon jeu ?
Un murmure approbateur s’éleva parmi les crustacés.
- Mais ce n’est pas grave du tout si vous trébuchez et que vous vous étalez par terre. Au contraire, ce serait très beau ! Les crustacés, submergés par leur concupiscence, se bousculent et s’écrasent au sol… mais cela ne les arrête pas, ils continuent leur progression… en rampant ! Insoucieux de leur confort ou de leur dignité, obnubilés par leur proie !
- J’aimerais bien t’y voir ! Je ne vois pas comment nous pourrions continuer notre progression si nous nous marchons dessus !
- Pourquoi ne pas faire tout simplement enlever Hippolyte par une bande de brigands ? demanda une crevette. Ce serait plus simple pour nous si nous renoncions à cette idée d’attaque de crustacés…
L’onirochorégraphe devint verte de rage.
- Vous ne comprenez donc rien ! Vous avez l’occasion, avec le voyage onirique, d’ouvrir les digues de l’imaginaire et de chevaucher les plus vertigineuses chimères de l’esprit, mais vous préférez vous astreindre aux vaines probabilités de la réalité. Une bande de brigands ! Comme c’est banal et attendu ! Ne voyez-vous pas que toute la beauté et toute la poésie de l’enlèvement réside dans la lubricité maladroite de ces carapaces agglutinées ? Allez, recommencez, et faites-moi peur ! Vous devez terrifier votre partenaire. Avez-vous entendu son cri ? Ce n’était pas un cri d’angoisse, mais un simple grognement de contrariété ! Odilon ne cherchera pas à faire libérer son ami s’il a l’impression que les crustacés l’emmènent en randonnée.
- Si je peux me permettre j’étais vraiment… commençai-je…
- Taisez-vous ! Allez on reprend à l’arrivée de la horde.
En rouspétant, les crustacés rajustèrent leurs carapaces et retournèrent en coulisse. Quelques secondes plus tard, ils avançaient de nouveau vers moi. Malgré leurs jérémiades, je compris que j’avais affaire à des comédiens professionnels et intelligents. Pour compenser le handicap de leur accoutrement sans perdre en intensité tragique, ils firent le choix d’assumer la lenteur de l’action. Ils avançaient tout doucement, mais tendus par une véritable voracité. Leurs petits yeux scintillaient de sadisme et leurs pinces claquaient voluptueusement comme les corolles empoisonnées de plantes carnivores. Je fus encore plus effrayé que la première fois. Je titubai à nouveau vers les musiciens, qui m’accueillirent cette fois avec de francs coups de pied, me repoussant vers mes assaillants. Révolté, je voulus les injurier, mais la pince du crabe s’était déjà refermée sur ma cheville et me suspendait en l’air. Alfred était non seulement un comédien impressionnant mais possédait la force d’un Hercule.
- Lâchez-moi ! Lâchez-moi !
- C’est mieux ! C’est mieux ! jubila l’onirochorégraphe. Maintenant Alfred, montre ton butin à tes compagnons.
Le crabe m’exhiba aux homards, aux crevettes et aux langoustes qui me caressèrent tendrement du bout de leurs péréiopodes, avec la timidité de jouvenceaux au seuil du plaisir.
- Très bien ! Et maintenant emmenez-le.
Tous les crustacés pivotèrent vers la coulisse à cour.
- Mais non ! Mais non ! Vous ne pouvez pas le quitter des yeux ! À partir du moment où vous détenez votre proie, toute votre attention est comme vampirisée par elle. Vous êtes embourbés dans les mangroves de la dépendance. Cette proie constitue pour vous une drogue violente, obsédante.
Docilement, les crustacés se retournèrent à nouveau et tentèrent d’avancer à reculons tout en me fixant. L’opération était loin d’être aisée, et ils se marchèrent rapidement sur les pattes, en couinant des jurons.
- Un peu de concentration, s’il vous plaît ! protesta l’onirochorégaphe.
Nous dûmes recommencer la scène. Nous la répétâmes une douzaine de fois dans l’après-midi. Au bout de deux heures, nous étions tous épuisés. Les comédiens transpiraient à grosses gouttes sous leurs carapaces et Alfred avait de plus en plus de peine à me soulever.
- Arrêtons-nous là, Cressida, sinon nous serons trop exténués demain pour donner le meilleur de nous-mêmes.
- Demain ? m’étranglai-je. Nous jouons dès demain ?
- Je sais, c’est une folie, soupira l’onirochorégraphe. Mais le gouvernement est intraitable, ils ne veulent pas perdre une minute. Ils pensent qu’un spectacle se prépare en une journée, comme une vulgaire opérette. Ils ne prennent pas du tout en compte le temps nécessaire à l’immersion de l’acteur dans son rôle. Bon, nous avons néanmoins un peu progressé. Je compte sur vous pour répéter chez vous ce soir. N’oubliez pas que vous devez allier la solennité gracieuse d’un cortège et l’âpre précipitation d’un rapt.
Un représentant du gouvernement était entré dans le théâtre. Il s’exclama :
- Demain, vous avez tous rendez-vous à onze heures du matin devant la chambre d’Odilon. L’opération aura lieu lors d’un voyage touristique normal, pour ne pas éveiller les soupçons du rêveur. Vous n’aurez pas à faire la queue, vous aurez droit à l’accès prioritaire. Nous aurons nettoyé vos costumes qui se trouveront dans des malles que vous trouverez devant vos chambres demain matin. Veillez bien, pendant le rêve, à ne jamais enlever vos costumes pour ne pas être reconnus par Odilon à son réveil. Comme vous le savez, il peut se passer n’importe quoi pendant un voyage onirique. Quoi qu’il arrive, contentez-vous d’enlever monsieur Souvestre sous les yeux d’Odilon. Puis vous lui demanderez la rançon conformément à la scène que vous avez répétée hier et qui n’implique pas la présence de monsieur Souvestre. Si Odilon parvient à produire oniriquement ce vous exigerez de lui, ramenez lui monsieur Souvestre. Hippolyte, vous attendrez qu’Odilon soit endormi pour entrer dans sa chambre, il ne faut surtout pas qu’il vous voie. Le plus compliqué pour vous sera de vous déguiser avant la fin du rêve afin de n’être pas reconnu par le rêveur au moment du réveil. Vous vous affublerez de la fausse barbe et des lunettes de soleil que vous trouverez dans votre malle. Soyez rapide. Arrangez-vous pour enfiler ce costume dès que vous sentez que le rêve est sur le point de se terminer.
- Mais comment le deviner ? Et surtout comment faire si Odilon peut me retrouver après avoir satisfait mes kidnappeurs ? Il voudra sûrement rester auprès de moi…
- Prenez la fuite. Un sherpa vous aidera en faisant diversion. Il ne faut surtout pas qu’Odilon vous reconnaisse au réveil. S’il comprend notre stratagème, nous sommes perdus.
- Ne serait-il pas plus simple que mes kidnappeurs ne me rendissent pas à Odilon, même s’il parvient à leur donner ce qu’ils exigent ?
- Bien sûr que non ! Si Odilon voit que ses efforts sont impuissants à produire leurs effets, il ne cherchera pas à produire les rançons que nous exigerons lors des prochains rêves. Le débat est clos. Soyez habile, le sherpa vous aidera. Quant à vous, les crustacés, au contraire, arrangez-vous pour enlever vos costumes sans être vus d’Odilon et pour les ranger dans vos malles avant la fin du rêve. Si Odilon voit à son réveil surgir les crabes et les langoustes qui ont enlevé son ami pendant le rêve, il subira probablement un choc psychologique aux conséquences incalculables. J’espère que vous avez tous conscience de la responsabilité qui pèse sur vos épaules.
Ce plan me paraissait follement bancal et très dangereux. Il était déjà très hardi d’imaginer avoir le temps et la place d’accomplir le scénario prévu au milieu des aléas du rêve. Si Odilon rêvait d’un tsunami ou d’une attaque d’hécatonchires nous n’aurions pas la moindre opportunité de nous livrer à notre opération. Et quand bien même nous y arriverions, qu’est-ce qui garantissait qu’Odilon se comportât comme nous l’escomptions ? Et quand bien même il le ferait, aurions-nous le temps et la possibilité de tous nous changer avant la fin du rêve ? La mission était folle et presque impossible, mais le représentant et l’onirochorégraphe paraissaient confiants.
Quand je retrouvai ma suite, j’eus le plaisir de découvrir qu’on avait déposé un plateau repas sur ma table de travail. Je fus beaucoup moins enthousiasmé en soulevant la cloche du plat, sous laquelle s’alignaient, entre deux rangées d’aromates… des crustacés ! Je ris jaune devant cette chicanerie du gouvernement.
À suivre...
Le prochain épisode, "Missions incompossibles", sera publié le vendredi 13 janvier 2026.
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