Safari sous l'oreiller : épisode 2
Variations concomitantes
Louis Lopparelli
12/12/202510 min read


Nous décidâmes d’attendre la nuit suivante pour réitérer l’expérience en utilisant à nouveau Odilon comme cobaye. Je devais de toute façon rédiger mon article. J’eus beaucoup de mal à l’achever, sans cesse distrait par les hypothèses farfelues qui gesticulaient dans mon crâne. Le sujet de mon papier me parut incroyablement anecdotique par rapport à la mine d’or sur laquelle nous reposions, si l’expérience se confirmait. J’imaginais le reportage sensationnel que je pouvais réaliser sur cet abysse onirique. Mais si personne d’autre que moi n’était capable d’accomplir un tel voyage, comment exploiter ce filon ? On me prendrait purement et simplement pour un halluciné, ou pire, pour un bonimenteur. Je devais avancer prudemment. Odilon serait-il d’accord pour que fût ainsi médiatisée son intimité ? Je trépignais, attendant la nuit.
La nuit vint. Odilon me fit promettre à mon tour que, si le trou réapparaissait, je me contenterais d’y jeter un coup d'œil, sans m’y aventurer davantage. Je promis, tout en doutant de ma capacité à freiner ma maladive curiosité d’échotier. Odilon mit un temps fou à s’endormir, au point que je m’assoupis avant lui. Vers quatre heures du matin, j’émergeai de mes songes pour aller uriner. Je faillis, par réflexe, retourner dans ma chambre pour me rendormir, mais je sursautai juste à temps, me rappelant qu’il fallait poursuivre l’expérience. Je retournai dans la chambre d’Odilon. Celui-ci avait fini par trouver le sommeil. Sur la pointe des pieds, je me glissai derrière le paravent, beaucoup plus prudemment que la veille, anticipant la chute. Sondant la moquette du bout de ma pantoufle, je sentis les rebords du trou. Fourmillant d’excitation, je me penchai. Une force irrépressible m’entraîna, comme un aimant. Je basculai dans le trou.
J’atterris douloureusement sur des planches de bois. Un grand rire, le rire bovin et hoquetant d’une foule, accueillit ma dégringolade. Je gémis, aveuglé par une lumière agressive. Je m’en détournai en me frottant les yeux pour observer l’espace autour de moi. Derrière moi, de lourds rideaux de velours violet respiraient pesamment. ¿ trois ou quatre mètres, Odilon, en toge et en cothurnes, grotesquement grimé, me fixait avec angoisse, figé dans une posture emphatique. Je compris rapidement la situation. Nous nous trouvions sur une scène de théâtre. La lumière qui m’aveuglait était celle de gigantesques projecteurs braqués sur nous. Je levai la tête. Par-dessus les poulies du théâtre, j’aperçus le trou par lequel j’avais été englouti. La rumeur du public, en face de nous, était énorme, chargée de murmures malveillants, de ricanements cruels. Il m’était impossible d’estimer le nombre des spectateurs à travers l’éclat des projecteurs, mais d’après les grondements que leur masse émettait, je l’estimais à plus d’un millier de personnes. Odilon était paralysé par le stress. Il avait manifestement oublié son texte, ses lèvres demeuraient entrouvertes, ses yeux écarquillés. Des sifflements jaillirent du public et quelques fruits avariés atterrirent autour de nous. Les sifflements se transformèrent en une vaste huée, en d’atroces vociférations.
- Cabotins ! Escrocs ! Polichinelles !
- Remboursez ! Remboursez !
- Bons à rien ! Macaques ! Bouffons !
Je me levai précipitamment, cherchant à rattraper la situation. Je récitai le premier texte qui me vint à l’esprit :
“Peut-être avant ce temps,
Je saurais l’occuper de soins plus importants.
Je sais bien qu’Amurat a juré ma ruine;
Je sais à mon retour l’accueil qu’il me destine.
Tu vois, pour m’arracher du coeur de ses soldats,
Qu’il va chercher sans moi les sièges, les…”
J’avais un trou, à mon tour. “Qu’il va chercher sans moi les sièges, les…” Les quoi ? Les repas ? Les verrats ? Les mollahs ? Les huées reprirent. La situation était vraiment très pénible. Je savais qu’il s’agissait d’un rêve, mais le sentiment d’humiliation que je ressentais face à ce public hostile n’en était pas moins vif.
- Laissez-moi plutôt vous raconter une blague ! tentai-je de me reprendre.
- Tais-toi nigaud, c’est Odilon que nous voulons entendre !
- Oui, Odilon ! Odilon ! Laisse parler Odilon !
Je me tournai vers mon ami, qui n’avait pas bougé.
- Dis quelque chose Odilon, je t’en prie !
Odilon demeura immobile, seuls ses yeux s’emplirent de larmes. Désespéré, je m’adressai à la foule :
- Odilon n’est pas en forme aujourd’hui, soyez compréhensifs ! Le spectacle va devoir s’interrompre. Croyez bien que nous sommes désolés, vos billets vous seront remboursés à la sortie !
- Ta gueule !
- Hors de question ! Qu’Odilon parle ou nous ferons un malheur !
- Odilon ! Odilon !
- Voyons, m’exclamai-je, soyez raisonnables ! Ne harcelez pas ce pauvre Odilon !
Mais plus rien ne pouvait apaiser le courroux du public. Terrifié, j’entendis les spectateurs grimper sur leurs strapontins, enjamber les sièges et se précipiter vers la scène. Je vis surgir une première grappe de furieux, escaladant le rebord du plateau, plantant leurs ongles crochus à travers les planches en émettant d’affreux crissements. Je reculai d’horreur, m’apercevant que cette foule hurlante et convulsive n’était pas composée d’êtres humains, mais de créatures répugnantes aux traits congestionnés, aux trognes cauchemardesques, où grouillaient des groins, des branchies, des mufles dégoulinants. Ils grimpaient les uns sur les autres, se piétinaient, se bousculaient, tendaient vers nous leurs hideux tentacules. Heureusement, cette masse monstrueuse progressait très lentement, comme au ralenti. Elle semblait davantage enfler que progresser. Les créatures s’agglutinaient à la verticale, les unes sur les autres, sans véritablement avancer, formant un mur d’abominations toujours croissant, toujours gonflant.
Miraculeusement, Odilon sortit de sa léthargie. Il fit face au mur de monstres avec un regard de défi aux éclats électriques. Sa chevelure ondulait autour de son visage, comme frisotée par un courant d’air à la provenance inconnue. Il avait changé de costume. Il portait une armure rutilante, un heaume majestueux orné d’un panache de plumes rouges et or. Les rideaux de la coulisse à jardin s’écartèrent et un bras féminin lui lança une hallebarde étincelante qu’il attrapa avec fermeté. Il me sourit, tout fringant et s’écria :
- Taïaut !!!
Il fonça dans la horde furieuse, fendant de sa hallebarde la sinistre pyramide de visages odieux. Je m’aperçus que je portai également une armure, mais bien moins étincelante que celle d’Odilon, une sorte de combinaison rapetassée de fer blanc et de boîtes de conserve, lourde et encombrante. À jardin, le même bras féminin me jeta également une arme, une sorte de frite de piscine poisseuse, pendouillant piteusement et paraissant bien ridicule à côté de la fière hallebarde d’Odilon. Je pris néanmoins mon courage à deux mains et le rejoignis dans la mêlée en beuglant tous les cris de guerre qui me venaient à l’esprit. Nous estourbîmes une flopée de lycanthropes et de gargouilles, rivalisant de bravoure et d’audace, jusqu’à qu’une des créatures plantât ses crocs venimeux dans le cou d’Odilon.
Mon ami tituba, blême, laissant tomber sa brillante hallebarde. Aussitôt, les créatures reculèrent et rejoignirent leurs sièges, repues. Odilon tomba à genoux. Son sang coulait abondamment et éclaboussait les planches. Je me précipitai à ses côtés. Il s’écroula dans mes bras, murmurant dans un dernier souffle :
- C’est là ce que nous avons eu de meilleur.
Sous un tonnerre d’applaudissements, le rideau tomba et je fus éjecté de la scène par le trou d’où j’étais venu, m’écrasant sur le plancher de la chambre, à côté du lit où Odilon ouvrait les yeux. Après avoir massé ses paupières, il se raidit, bondit furieusement du lit et m’attrapa par le col :
- Tu m’avais promis de ne pas t’immiscer dans mon rêve, d’observer seulement une seconde, félon !
- Je ne l’ai pas fait exprès, je t’assure, j’ai été aspiré par le trou !
- Menteur !
Odilon s’apprêtait à poursuivre ses injures mais il sursauta soudainement et m’observa avec des yeux ronds.
- Qu’y a-t-il ? lui demandai-je inquiet.
- Ton armure… tu l’as conservée…
Je baissai les yeux. Je portai en effet toujours mon plastron de fer blanc et mes cubitières de conserve. Chue à mes côtés, la frite de piscine qui m’avait servi à occire mes ennemis s’était elle aussi évadée du rêve. Nous fûmes estomaqués par ce fait nouveau : le trou ne permettait pas seulement de voyager dans le rêve d’Odilon, il laissait la possibilité d’en rapporter des échantillons, et, par cette occasion, de donner une existence physique, palpable, dans la réalité, à ce qui n’était quelques secondes plus tôt que chimère de l’esprit…
Nous ne mesurâmes pas tout de suite toutes les implications de cette nouvelle donnée. Nous nous contentâmes à ce stade d’y voir la preuve irréfutable que nous n’hallucinions pas, qu’il existait bien une sorte de vortex que creusait derrière le paravent l’assoupissement d’Odilon. Nous y vîmes aussi la meilleure manière de prouver l’existence d’un tel vortex si nous venions à estimer qu’elle devait, pour une raison ou une autre, être rendue publique. Une série de questions se posaient encore et appelaient à la planification d’une série d’expériences. Odilon pouvait-il ouvrir de tels vortex en n’importe quel lieu ? Étais-je le seul à pouvoir voyager dans les rêves de mon ami ? Ces vortex avaient-ils toujours existé ou venaient-ils d’apparaître ? Et si leur apparition était récente, combien de temps se maintiendrait-elle ?
Pour répondre à la première question, nous organisâmes une troisième expérience. Odilon s’endormit, la nuit suivante, sur le canapé du salon. Il ne se produisit absolument rien, le rêve ne m’ouvrit pas ses portes. La nuit d’après, Odilon retourna coucher dans sa chambre, mais en ayant préalablement enlevé le paravent. Aucun résultat. Nuit après nuit, nous répétâmes l’expérience en enlevant ou en déplaçant un par un les meubles ou les objets de la chambre. Voici les résultats que nous obtînmes :
Si nous déplacions le lit, aucun résultat.
Si nous changions les draps ou enlevions les coussinets, le trou s’ouvrait malgré tout.
Si nous détachions les deux posters sur la porte, aucun résultat.
Si nous retirions La Docte ignorance ou Le Livre rouge de la table de chevet, le trou apparaissait, mais si nous enlevions Soeur Monika, pas de trou.
En ce qui concernait les livres de la bibliothèque, cela dépendait. Le trou se passait parfaitement, pour apparaître, de Sophocle, de Cicéron, d’Ovide, de Sartre, de Dante, de Dickens, de Montaigne, de Freud (étrangement), de Tolstoï, de Nietzsche, de George Sand, de Soljenitsyne, d’Alain Robbe-Grillet, de Marguerite de Navarre, d’Alphonse Daudet et de la grande majorité des auteurs enquillés sur les étagères. En revanche, le vortex refusait catégoriquement de se creuser sans la présence tutélaire de Boccace, de Joyce, de Molière, de Michel Zévaco, de Musset, du marquis de Sade, de Saint Jean de la Croix, de Rosny aîné, d’Horace Walpole et de Machiavel. Nous réfléchîmes longtemps à cette sélection sans être capables de lui trouver la moindre cohérence, de nous mettre d'accord sur un critère convaincant qui réunisse ces auteurs et les relie au rêve.
Si nous laissions la porte ouverte, cela ne gênait pas le trou.
Si nous laissions la lumière allumée, cela troublait l’endormissement d’Odilon, mais pas le trou.
Au fil de ces expériences, nous avions réussi à établir la liste des conditions nécessaires à l’apparition du trou, du moins en termes de cadre et de décor. Restait à savoir si j’étais le seul à pouvoir accomplir un tel voyage. Un soir, je revins à la colocation avec le chat de ma mère. Celui-ci fit le voyage avec moi sans difficulté. Enfin… sans difficulté technique, car il fut quelque peu traumatisé de se trouver immergé dans une forêt obscure où des chirurgiens chauves disséquaient un Christ sous l'œil circonspect d’Odilon. Le voyage était donc ouvert aux animaux. Mais qu’en était-il des autres êtres humains ? Cette nouvelle étape était difficile à franchir, car elle impliquait de révéler à un tiers notre fascinante découverte, dont les conséquences pouvaient s’avérer dangereuses.
- Comment tenir au secret la personne à qui nous ferons accomplir l’expérience ? Elle trouvera nécessairement un intérêt à la divulguer… à la presse, à la police ou à je ne sais qui ! Qui sait quelles réactions publiques pourrait provoquer la découverte du gouffre onirique ? On pourrait nous en interdire ou nous en boucher l’accès ! La société peut réagir par de brutales convulsions à sa rencontre avec l’inconnu absolu.
- Nous devons sélectionner quelqu’un que personne ne croirait s’il lui prenait l’envie de raconter ce qu’il a vu ici. Ou qui ne pourrait tout simplement pas le raconter. Un muet, par exemple, ou un fou.
- Mais si nous faisons descendre un fou, nous douterons nous-mêmes de la corroboration qu’il apportera à notre expérience. Car cette immersion d’une tierce personne n’a pas seulement pour but de savoir si tu es le seul à pouvoir pénétrer dans mes rêves, elle servira surtout à vérifier que nous ne sommes pas nous-mêmes fous.
- Nous ne lui annoncerons pas ce qu’il s’apprêtera à voir. Trois personnes peuvent délirer et halluciner, mais que ces hallucinations se rejoignent et s’harmonisent, voilà qui tiendrait vraiment du miracle. Toi et moi pouvons vivre dans une psychose commune, nous sommes proches et nos expériences semblables. Mais quelqu’un d’absolument extérieur à nous, qui ne partage pas notre mode de vie, ne saurait délirer de la même manière que nous !
- Je maintiens que l’idée de faire appel à un fou est mauvaise. Si nous sommes nous-mêmes fous, sa fréquentation pourrait être très dangereuse, elle pourrait nous radicaliser. Et puis un voyage paranormal de cet ordre pourrait achever de le faire disjoncter ! Il pourrait me tuer en sortant du trou. Et puis j’ai besoin qu’une tierce personne sensée, terre à terre, rationnelle, me confirme la vérité de cette expérience hautement invraisemblable.
- Mon témoignage ne te suffit pas ? Tu ne m'estimes pas sensé, rationnel ?
- Si, mais pour l’instant tu es le seul à avoir accompli le voyage à proprement parler. Cela ne suffit pas à établir une certitude objective. Il faut croiser les témoignages.
- Mais enfin tu vois bien que mes récits correspondent à tes rêves !
- Mais je suis peut-être fou, moi !
Cet échantillon de conversation suffit à laisser deviner l’état de trouble et de confusion dans lequel ces voyages oniriques nous plongeaient.
À suivre...
L'épisode 3, "Le Témoin", sera publié le mardi 16 décembre.
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