Safari sous l'oreiller : épisode 20

Missions incompossibles

Louis Lopparelli

2/16/202615 min read

   Une heure plus tard, barbouillé par ces cyniques victuailles, je m’endormis lourdement sous mes draps de soie. Je rêvai que je faisais les cent pas dans une haute cage de zoo, au milieu d’un gang de chimpanzés qui tendaient leurs cigarettes aux visiteurs. Je finis par m'asseoir par terre pour bourrer la bouffarde qu’un enfant de quatre ans m’avait offerte. Soudain, parmi la foule des curieux qui s’agglutinaient devant la cage, j’aperçus, sans m’en étonner outre mesure, mes douze Sioux en longs manteaux d’hiver, coiffés de toques de renard ou de raton laveur, qui jouaient des coudes pour parvenir à m’approcher. L’interprète se pencha vers moi :

- Bison Assis m’envoie prendre de vos nouvelles.

- Comment avez-vous su que je me trouvais dans cette cage ?

- Vous ne vous trouvez pas dans une cage, visage pâle, vous êtes allongé dans vos draps de soie, vous rêvez.

- Ah bon ?

- Oui mon ami. Autrement, nous n’aurions pas pu vous atteindre. La citadelle d’Oniroland est complètement inaccessible à notre groupe de “fauteurs de trouble étrangers” comme nous considèrent vos congénères. Nous nous mouvons bien davantage à notre aise dans la brousse ambiguë des rêves. Tous les rêves se rejoignent et tissent le territoire du Wakan Tanka, qui nous délivre des passe-droits pour circuler d’un songe à l’autre.

- Si c’est le cas, pourquoi n’intervenez-vous pas directement dans le rêve d’Odilon ?

- Le rêve de votre ancien colocataire est très embrouillé, piétiné et retourné par les meutes de touristes et d’exploiteurs. Le trou qui s’est creusé dans la chambre de votre ami a déchiré la continuité territoriale des rêves. Avec beaucoup de précautions, nous pouvons nous y aventurer… Nous l’avons d’ailleurs déjà fait, mais les rêves d’Odilon sont placés sous la surveillance constante de votre gouvernement et des évangélistes du cardinal Lavandier. Ceux-ci ont pour tâche de guetter le moindre soupçon de prosélytisme ou de doctrine spirituelle alternative et de l’éradiquer. Seul le culte de Delphica Jones leur échappe, trop important et surtout trop bénéfique pour l’affluence touristique. Nous avons été immédiatement rangés au nombre des “prosélytes” et, même si le cardinal a cru que nous étions de pures productions oniriques de votre ami (heureusement, car dans le cas contraire, nous serions, au mieux expulsés du Panchoustan, au pire exécutés), il n’a pas supporté que nous tentions de l’aborder pour éveiller sa conscience.

- D’accord, d’accord. Pourquoi me rendez-vous visite ?

- Pour que vous nous teniez au courant de ce qui se passe en Oniroland, pardi !

   Je lui narrai succinctement les événements des derniers jours.

- Très bien, se réjouit l’interprète. Tout se passe pour l’instant conformément à nos plans. Demain, faites strictement ce que vous a commandé votre gouvernement. Ils se méfient sûrement encore hautement de vous. Ce plan tarabiscoté et absurde sert à mettre à l’épreuve votre fidélité. Ils ourdissent probablement un stratagème plus retors, plus subtil.

- Je pense que vous les surestimez.

- Peut-être, mais il est toujours préférable de surévaluer l’ennemi. Bison Assis vient de me chuchoter ce sage principe dans mon oreillette.

- Vous ne portez pas d’oreillette ! Vous m’embobinez depuis le début j’en suis sûr, vous êtes Bison Assis !

- Nigaud ! Je porte une oreillette interne. Si nous sommes dotés d’une oreille interne, il n’y a pas de raison que nous ne possédions pas d’oreillette interne. Bref, je vous disais qu’il fallait leur donner des gages de confiance. Montrez vous coopératif, suivez leurs directives demain. Larvatus prode ! Quand ils desserreront leur surveillance et vous croiront complètement acquis à leur cause, nous pourrons frapper. Bon courage, monsieur Souvestre.


   Je m’apprêtais à lui dire au revoir quand un des chimpanzés me fourra sa cigarette dans l’oreille. Je hurlai de douleur et me réveillai en sursaut.

   Le lendemain, j’attendais, entouré de trois sherpas, qu’Odilon se fût endormi dans sa chambre, pour me glisser dans le trou. Les comédiens s’étaient, pour leur part, présentés avec le reste des touristes, des évangélistes et des sherpas. Un des sherpas qui me tenait compagnie glissa un œil dans la chambre. Odilon, assommé par le sinistre somnifère de Métroclès Drangundsturm, roupillait en mordillant son autruche en peluche. Métroclès Drangundsturm avait également réussi, grâce à ses manipulations médicamenteuses, à accélérer chez Odilon l’arrivée du sommeil paradoxal, si bien qu’il ne fallait plus attendre qu’un petit quart d’heure avant de pouvoir bondir dans le trou. Au signe du sherpa qui surveillait l’heure, je rejoignis le groupe des touristes qui commençaient à sauter derrière le paravent. Je ressentis un long frisson d’excitation à l’idée de retourner enfin dans le rêve de mon ancien colocataire et je bousculai presque la jeune Japonaise qui se plaçait avant moi dans la queue pour plonger avec un long cri de guerre dans la béance onirique.

   Nous nous trouvions dans une église, éclairée seulement par de grands cierges pascaux et par les clignotements de vitraux stroboscopiques. Sur d’interminables stalles, des prélats bodybuildés sous leurs chasubles roulaient des mécaniques en faisant claquer leurs langues contre leurs palais tandis qu’un enfant de chœur les éclaboussait avec son lourd goupillon. Nous étions mêlés aux rangées de fidèles recueillis, à genoux, qui tendaient leurs bras fervents vers le chœur : des mendiants, des putains, des estropiés, des voyous de grand chemin, mélangés en un limon frémissant de foi charbonnière, entraînés dans un hymne commun de misère et d’espérance. Derrière l’autel, sur une grande croix de bois, un homme vivant, crucifié, perdait sang et eau. C’était Odilon. L’autruche en peluche de mon ancien colocataire, qui mesurait dans ce rêve trois mètres de haut, épongeait son front et son flanc sanguinolent à l’aide d’une serviette de bain. Narguile Khaloud était agenouillé au pied de la croix et essuyait les pieds dégouttant de sang d’Odilon avec sa chevelure bouclée. Je me promenai dans l’église. Derrière un pilier, je vis les comédiens me faire signe. Je les rejoignis. Ils s’étaient cachés discrètement pour commencer à enfiler leurs costumes de crustacés. Les portes de l’église s’ouvrirent en craquant. Dans l’aveuglante lumière du jour qui éclaboussa la nef et la croisée d’ogives se découpa la silhouette d’un gigantesque escargot, qui se mit à ramper péniblement le long de la nef, avançant vers l’Odilon-Christ. Malgré sa lenteur, il progressait rapidement.

- Le scénario original du rêve a probablement prévu une interaction entre cet escargot géant et Odilon. Cela parasite notre ligne narrative, maugréa un des comédiens.

- Nous devons détourner l’escargot, dit Alfred, qui avait déjà enfilé son costume de crabe. Désiré, ton rôle est muet dans notre scène, nous pouvons nous passer de toi. Tu es un talentueux improvisateur, arrange-toi pour faire bifurquer ce pharaonique mollusque.


  Docilement, content de jouer un rôle plus important que celui que lui avait réservé le scénario de Cressida, Désiré se précipita au devant de l’escargot et se mit à chalouper de la carapace pour exciter sa curiosité ou, qui sait, sa voracité. L’escargot demeura tout à fait indifférent, focalisé sur Odilon, et continua à ramper tout droit, manquant d'écraser Désiré. Le comédien, dans un sublime sursaut d'audace, pinça férocement la glande pédieuse du mollusque. Celui-ci se cambra et fit pivoter sa lourde tête en direction de son agresseur. Il le dévisagea quelques secondes puis avança soudainement la tête et le goba par les jambes. Désiré hurla. Un des sherpas fit feu sur la coquille de l’escargot géant, qui n’en engloutit pas moins Désiré d’une traite.

- Sacrifié pour la grandeur du théâtre, renifla Alfred. Tu es mort sur scène, mon bon Désiré, tu vas rejoindre le Valhalla des acteurs.

   Les sherpas foncèrent vers le monstre, parés pour le combat. La bataille s’engagea.

- Profitons-en ! s’écria Alfred. À toi de jouer, Hippolyte !

   Je me précipitai vers le chœur, adressant de grands signes à Odilon. Celui-ci me fixa d’un œil morne, nullement étonné de m’apercevoir.

-  Encore toi, traître ! cracha mon ancien colocataire.

- Je ne t’ai pas trahi, Odilon, tu as été manipulé par le gouvernement. Je ne comptais révéler aucun détail intime sur ton rêve, je voulais juste que fût rendue publique la disparition du sherpa pour que les périls du voyage onirique fussent exposés.

- Que tu voulusses mon humiliation ou ma ruine, dans les deux cas, tu as souhaité me nuire ! soupira Odilon.


   C’est le moment que choisit la horde de crustacés pour entrer en scène, comme nous l’avions répété. Ils avancèrent lentement vers moi, le crabe en tête, avec des œillades lubriques qui auraient fait rougir Cressida de fierté. Alfred me pinça la cheville et me souleva à un mètre du sol.

- Au secours, à l’aide ! hurlai-je avec la plus grande sincérité dont j’étais capable.

   Odilon bailla. Mon enlèvement ne semblait pas l’émouvoir plus que cela. Les crustacés m’entraînèrent dans la sacristie, d’où nous pûmes observer la suite de la scène. Seul Alfred resta seul face à Odilon.

- Monsieur Grenouillère de Sainte-Berge, nous sommes la bande des crustacés brigands. Nous avons pris votre ami Hippolyte Souvestre en otage. Si vous ne voulez pas que nous lui coupions les oreilles et les doigts de pied et que nous les fassions rôtir à la broche, nous vous prions de nous remettre la rançon suivante…

- Je ne débourserai pas un sou pour ce traître, ricana Odilon. Faites-en ce que vous voulez !

- Ce n’est pas à l’ami de notre otage que je m’adresse, puisque tout sentiment d’amitié semble s’être éteint dans votre cœur, lui répondit Alfred sans se troubler, faisant preuve une fois de plus d’un impressionnant professionnalisme. C’est au Christ. Si vous ne voulez pas secourir un ami, sauvez au moins un pauvre pêcheur.

- Je vous ai déjà tous sauvés une fois, bande d’ingrats ! J’ai agonisé pour vous sur la croix, j’ai laissé un légionnaire fourrager mon flanc avec son âpre glaive. Mais le ciel était vide et mon père m’avait abandonné. À présent, je ne sauverai plus personne. Depuis le promontoire de mon supplice, je contemplerai sans m’émouvoir la déchéance de l’humanité.


   Alfred semblait à court d’argument. Un silence embarrassant traîna quelques secondes jusqu’à ce que Narguile Khaloud, qui épongeait toujours les pieds d’Odilon avec ses boucles brunes, prît la parole.

- Odilon, tu ne sais pas ce que tu fais. Tu ne sais pas ce que c’est qu’être responsable de la mort d’un ami, d’un proche, d’un collègue. Tu ignores quelles insomnies, quelles fièvres, quelles hantises menacent celui qui s’est rendu coupable, même indirectement, de la mort d’un homme. Tu m’as connu avant Oniroland, Odilon. Tu as constaté ma détresse, mon égarement. Fuir la culpabilité, ce n’est pas accomplir un geste altruiste ou christique, c’est égoïstement refuser les supplices du remords et la solitude que bâtit autour de vous la complicité, même involontaire, à un crime.

   Odilon demeura silencieux quelques secondes. Le souvenir du désespoir de Narguile sembla l’asticoter. Il hésita un instant, tandis que les échos de la lutte sans pitié que se livraient l’escargot géant et les sherpas perçaient le silence recueilli de la nef. Odilon finit par se tourner vers Alfred :

- Bon, quelle rançon réclamez-vous ?

- Nous exigeons quinze sacs d’or et douze camions-citernes de pétrole. Si vous ne nous les livrez pas dans le quart d’heure, votre ami sera écartelé.

- Je suis Jésus, je suis le dieu des pauvres et des invalides, je ne possède ni or ni pétrole, je n’ai que des larmes à offrir.

- Voyons, faites un effort, s’impatienta Alfred. Vous êtes Dieu, vous êtes tout puissant. Vous pouvez bien faire jaillir un ou deux geysers d’or noir !

- Essaie, Odilon, je t’en supplie, sanglota Narguile.


   Soudain, il se passa quelque chose qu’aucun d’entre nous n’aurait pu prévoir, que même l’esprit tortueux de Cressida ne pouvait anticiper. La porte d’un confessionnal grinça, et depuis ma cachette dans la sacristie, je me vis en sortir, ou plutôt je vis mon double, portant le même smoking que dans le rêve du viol dans le coquillage du bouc-cerf. Mon doppleganger onirique s’avança vers Odilon, en souriant.

- Ne les écoute pas Odilon, ils ne me retiennent pas prisonnier. Je me suis évadé facilement. Ne paie pas ma rançon, je suis là et ces incapables ne peuvent rien me faire.

- Ah, dans ce cas, tout va bien, s’exclama joyeusement Odilon. Vous n’êtes pas très sérieux vous autres, pouffa-t-il, à réclamer une rançon pour un prisonnier que vous n’êtes pas capables de retenir.

- Qu’est-ce que c’est que ce bordel ??? ne put s’empêcher de s’exclamer Alfred.


   Mon double se dandinait dans son smoking, très fier d’avoir contrecarré nos plans.

- Que faire ? demandai-je en me retournant vers les comédiens.

- Retournons voir Odilon, répondit une langouste, convainquons le que ce double est un faux, que vous êtes le véritable Hippolyte.

- Vous n’y pensez pas, intervint un homard. Le rêve devient déjà assez labyrinthique et paradoxal comme ça ! Si nous continuons de le compliquer, l’esprit d’Odilon risque de disjoncter complètement et de produire des turbulences schizoïdes qui perturberaient durablement son équilibre psychique et dont nous ne nous extrairerions pas vivants. Nous avons déjà perdu deux hommes dans l’opération. Nous devons interrompre les dégâts et provoquer un réveil forcé.

- Comment faire ?

- La seule manière d’y parvenir, répondit gravement le homard, consiste à tuer Odilon dans son rêve. Le choc émotionnel le fera se réveiller en sursaut.


   Pendant que nous parlementions, l’escargot géant avait déjà englouti deux sherpas. Le troisième avait renoncé à l’estourbir et essayait héroïquement de l’entraîner hors de l’église en le provoquant et en titillant ses glandes gélatineuses du bout de sa rapière. Mon double continuait à dialoguer avec Odilon et le bougre semblait tout faire pour éradiquer ce qui me restait de crédit dans le cœur de mon ami :

- Je le reconnais, Odilon, je t’ai trahi, déclara-t-il d’un air faussement contrit. Je n’ai pas voulu te nuire mais, vois-tu, je me disais qu’il fallait rendre publiques les humiliations que tu avais subies… au nom de la vérité… qu’il était nécessaire que le monde entier sût que le voyage onirique n’était pas une partie de plaisir, que tu souffrais, malgré les avantages exorbitants que tu semblais retirer de l’exploitation du trou. Mais quand tu m’as chassé d’Oniroland, j’ai sondé mon âme et ce que j’y ai aperçu n’était pas propre. J’ai compris que ces justifications morales n’étaient qu’un prétexte à mes appétits charognards de folliculaire. Au fond, je ne voulais qu’un juteux ragot pour corser les pages de mon canard. Je me frottais les mains à l’idée de la gourmandise malsaine que déchaînerait chez mes lecteurs cet épisode sadomasochiste avec Tartempion et le Négus !

   Scandalisé par ces calomnies, je voulus me précipiter devant Odilon pour rétablir la vérité et démasquer mon double, mais une crevette me retint vigoureusement. Soudain, un cri s’éleva depuis le déambulatoire. Entraîné par un élan irrépressible, que semblait faire naître en nous les impératifs narratifs du rêve, les crustacés et moi courûmes dans la direction d’où provenait le cri. Un des touristes, que j’avais vu sauter dans le trou avant moi, un grand moustachu en bob et sandales, son appareil photo en bandoulière, plaquait contre une colonne une des fidèles. Cette fidèle n’était pas une touriste, assurément, elle faisait partie des pures productions du rêve. Le moustachu avait retroussé sa robe et pétrissait sauvagement ses cuisses, cherchant à arracher sa culotte. La pauvre femme hurlait et nous priait de toutes ses forces de venir à son aide. Un diacre du rêve accourut vers lui :

- Voyons, lâchez-la.

- Ta gueule ! s’écria le touriste en le bousculant brutalement. Elle n’est pas réelle, et toi non plus ! Vous n’êtes que des projections imaginaires, j’ai bien le droit de faire ce que je veux avec vous. J’ai payé mon billet de voyage onirique 550 sequins, j’ai fait le déplacement depuis la Nouvelle-Zélande ! Alors ce n’est pas pour rester assis, les bras croisés, à regarder un escargot dérouiller des sherpas. Je suis là pour m’éclater, pour prendre du bon temps, un bon temps que la réalité n’offre jamais, avec ses normes, ses lois, la sensibilité frileuse des falots qui l’habitent. Si je veux voyager dans les rêves, c’est pour m’en payer de belles, me moquer des règlements et de la morale ! Tout est possible en rêve puisque rien n’est réel. Si je veux violer cette fille, rien ne m’en empêche et je n’ai en rien à me sentir coupable. Elle n’est pas réelle, elle n’est qu’une chimère, qu’un fantôme ! Mais mon désir, lui, est bien réel, douloureux, incisif. L’immoralité consisterait à ne pas le satisfaire.

- Au secours ! Au secours ! pleurait la jeune femme. Aidez-moi, je vous en supplie !

- Ferme-la salope ! ricana le touriste en la giflant violemment.


   Pris de pitié pour cette pauvre femme, si chimérique soit-elle, je voulus éloigner son agresseur, mais un sherpa portant un brassard de l’agence Garabagna intervint et me repoussa.

- Écartez-vous, monsieur Souvestre. Il n’est écrit nulle part dans le contrat que nous faisons signer aux visiteurs d’Oniroland qu’ils n’ont pas le droit d’abuser des créatures oniriques. Comme cette clause ne figure pas dans le contrat, si nous empêchons monsieur d’assouvir son désir, je crains qu’il réclame un remboursement, ce qui serait fâcheux et nuirait à notre réputation. De plus, notre visiteur a raison, cette femme n’est pas réelle… Les hurlements qu’elle pousse sont de simples rebondissements scénaristiques prévus par le rêve. Il s’agit de purs simulacres qui rendent le voyage plus palpitant. Ne vous laissez pas impressionner.

   Après tout, comment le contredire ? Mais si ma raison m’assurait qu’il n’y avait là rien de répréhensible, le spectacle du viol révoltait mon coeur. Le touriste, ruisselant de concupiscence brutale, avait déchiré la culotte de la fidèle et mordait ses cuisses, griffait ses seins. Celle-ci me lança un regard éperdu de détresse. Au moment où le touriste déboutonnait son pantalon, je bousculai le sherpa et me projetai sur le violeur de tout mon poids. Nous roulâmes tous les deux à terre tandis que je le rouai de coups. Le sherpa m’attrapa par les épaules et me tira en arrière. Le touriste se releva, les tempes congestionnées de haine et m’asséna un cruel coup de genou dans le ventre qui me coupa le souffle. Tandis que je m’effondrai au sol, le touriste, remarquant que sa victime avait pris la fuite, apostropha violemment le sherpa :

- Vous me le paierez ! J’ai payé 550 sequins et au lieu de pouvoir profiter tranquillement des voluptés du voyage onirique, je me fais molester par un Panchoustanais qui ne fait même pas partie des productions du rêve ! Et vous laissez faire ça ! Dès ma sortie, je demanderai immédiatement un remboursement à l’agence Garabagna et j’irai clamer dans toute la presse que les prestations de votre agence sont médiocres et décevantes.

- Mais voyons monsieur, lui répondit le sherpa, paniqué, nous n’avons rien à voir avec cet individu, il ne fait pas partie de notre agence. Croyez-moi, si ça n’avait tenu qu’à nous, nous vous aurions laissé faire ! Mais c’est ce touriste qui a tout gâché !

- Vous me prenez vraiment pour un âne ? vociféra le touriste. Vous croyez que je n’ai pas vu son manège derrière le pilier avec les crustacés ? J’ai bien compris que certains touristes descendus avec moi se déguisaient et que ce pied tendre en faisait partie. Il appartient à vos équipes d’animateurs ! Eh bien, je le retiens ! Vous verrez tous à la sortie, vous m’entendrez !


   Alfred m’avait attrapé par les épaules et m’éloignait en toute hâte :

- Ce gredin va tout gâcher, à la sortie il va révéler votre présence et nos déguisements à Odilon si personne ne l’en empêche ! Il faudrait l’assommer au moment de quitter le trou.

- Vous plaisantez j’espère, s’exclama un sherpa qui courait à nos côtés. Cet homme veut déjà ruiner notre réputation, si nous l’assommons notre agence va dégringoler, toutes les nations étrangères déconseilleront nos services à leurs ressortissants. Vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez avec ce touriste, ce n’est pas un Panchoustanais, il est protégé par son consulat !

- Nous sommes dans la panade ! soupira Alfred en pénétrant dans la sacristie, m’entraînant à sa suite avec le sherpa. Cette opération est un fiasco ! Quoiqu’il en soit, Souvestre, enfilez vite votre déguisement, afin que ni ce touriste ni Odilon ne vous identifie à la sortie.


   Par la porte entrouverte de la sacristie, tandis que je me changeai, je vis Odilon continuer à s’entretenir avec mon double. Mais l’escargot géant, qui venait d’achever d’engloutir dans tous les sherpas qui le combattaient, goba l’autre Hippolyte Souvestre et l’aspira avec un odieux bruit de succion. Quand il le déglutit, on entendait encore mon double hurler à l’intérieur de son gosier. Quelques secondes plus tard, l’escargot explosa. Ses tripes éclaboussèrent les vitraux et les voûtes de l’église en arrosant copieusement Odilon qui dégringola de sa croix. Je sentis qu’Odilon allait se réveiller. Le trou commença à béer entre deux ogives. Quelqu’un me tapota l’épaule. Je me retournai et aperçu un facteur à l’air jovial qui me tendit une lettre cachetée :

Pour vous monsieur Souvestre.

   Je voulus le remercier mais j’étais déjà éjecté, avec les touristes et les sherpas survivants, hors du trou.

   À suivre... 

   L'épisode 21, "Violence prophylactique", sera publié le mardi 17 février.