Safari sous l'oreiller : épisode 21
Violence prophylactique
Louis Lopparelli
2/17/202610 min read


J’avais hâtivement eu le temps de changer de costume et de porter à mes yeux mes lunettes de soleil, cependant, quand j’atterris sur le plancher de la chambre d’Odilon, je n’avais pas encore ajusté ma fausse barbe. Je me détournai rapidement vers le mur, espérant échapper au regard de mon ancien colocataire. Heureusement pour moi, celui-ci se redressa sans sembler voir personne, le teint vitreux, les yeux hagards. Il tituba jusqu’au lavabo installé non loin de son lit et y dégobilla longuement. Le sherpa auquel je venais de parler commença à m’entraîner par le bras, mais ce satané touriste moustachu, qui venait de se remettre de sa chute, se mit aussitôt à beugler.
- Où sont-ils ? Ces escrocs qui ont gâché mon voyage ? Que je leur règle leur compte !
Le sherpa qui s’était entretenu avec lui pendant le rêve se précipita dans sa direction.
- Monsieur, je vous en prie, monsieur Grenouillère de Sainte-Berge a besoin de se reposer maintenant. Ces voyages l’épuisent comme vous pouvez le voir. Je vous propose que nous discutions de tout cela dehors.
- Non, je veux régler mes comptes tout de suite, avant que le maroufle m’échappe !
Il aperçut Alfred.
- Vous ! Le faux crabe ! Il était avec vous ! Où est votre complice ?
- Quel faux crabe ? marmonna Odilon, la voix pâteuse.
- Tous ces nigauds, ricana le touriste en désignant le groupe des comédiens du rêve du doigt, se sont déguisés en crustacés pendant votre rêve, avant d’y participer ! Sûrement pour le rendre plus intéressant ! Pour masquer l’effarante insipidité du voyage onirique ! Ah, quelle publicité mensongère ! On nous avait promis des savanes psychédéliques, des orgies bestiales, des nymphettes nubiles dans des bois profonds, et à la place nous n’avons eu droit qu’à un escargot à la sauce petit Jésus ! Et pour pimenter l’insipidité de votre imaginaire, monsieur de Sainte-Berge, des histrions dans des costumes ridicules !
- Monsieur, je vous interdis d’insulter notre compagnie ainsi que monsieur de Sainte-Berge, cria le sherpa.
- Attendez… attendez… grogna Odilon en s’accrochant à la tête de lit, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Personne ne m’a parlé d’animations ajoutées à mes rêves…
- Il ment, tonna le sherpa, ne l’écoutez pas monsieur de Sainte-Berge, il est juste frustré de n’avoir pas pu violer un des personnages de votre rêve.
Tous les comédiens profitèrent de cet argument pour détourner le sujet de la controverse :
- Oui, odieux personnage ! Vous êtes déçu parce que vous voulez seulement profiter du voyage onirique pour déchaîner vos vices ! Pour tripoter des gamines et violer des vierges ! C’est du propre ! Les rêves d’Odilon ne sont pas un exutoire à toute la violence et à toute la dépravation du monde.
- Rien ne me l’interdit ! J’ai respecté toutes les règles du voyage onirique ! Je ne m’en suis pris à aucun touriste, à aucun sherpa, ni à monsieur Grenouillère de Sainte-Berge.
- Vous vous en êtes attaqué indirectement à lui en souillant ses songes par vos comportements malsains. Vous risquez d’enténébrer gravement son imaginaire et son inconscient en y accomplissant de telles scélératesses.
- Encore une fois rien ne me l’interdit ! Rien ! Et les rêves de monsieur de Sainte-Berge sont déjà assez malsains en eux-mêmes, un petit viol ne saurait en rien noircir des eaux déjà fort troubles !
Odilon s’était étendu sur le lit, complètement nauséeux. Il semblait songeur mais ne paraissait pas avoir la force de mener plus loin son investigation sur la machination dont il avait été l’objet. Il était cependant évident que les révélations du touriste avaient semé le trouble dans son esprit. Il agita mollement sa main droite en gémissant :
- Sortez ! Sortez tous ! Vous me donnez envie de vomir… Dégagez ! Vous ravagez déjà mes rêves, laissez-moi en paix pendant ma veille.
Le sherpa entraîna vigoureusement le touriste en dehors de la chambre, tandis qu’un de ses collègues me conduisait discrètement vers l’escalier de service.
Je ne reçus aucune nouvelle pendant le reste de la journée, que je passais à somnoler devant la télévision de ma suite. Dès la vingtième heure, la rixe d’un mystérieux voyageur, non identifié à sa sortie du rêve, avec le touriste moustachu néo-zélandais, était relatée par les chaînes d’information. L’épisode soulevait un questionnement qui, jusqu’alors, ne s’était pas posé, ni pour le législateur, ni pour les intellectuels de la société civile. Avait-on le droit de commettre des atrocités dans le rêve d’Odilon, si ces atrocités n’affectaient que des chimères ? À la vingt-sixième heure, un débat était organisé autour de cette question sur PanchouPremière. Dmitri Paolo Pissarov, philosophe au Comité d'éthique, faisait face à Ragnar Dumoulin, président de la Commission des mœurs à la Chambre des députés. Au moment où je basculais sur la chaîne, ce dernier affirmait calmement :
- Si cela pose un problème moral de violenter une créature imaginaire, je ne vois pas pourquoi, dans ce cas, nous ne sanctionnerions pas tous les écrivains qui font subir les pires abominations à certains de leurs personnages, les scénaristes et les dessinateurs de bandes-dessinées aux productions macabres et grand-guignolesques, les cinéastes qui arrosent d’hémoglobine leurs bobines de celluloïd !
- Vous ne pouvez pas nier, lui rétorqua Dmitri Paolo Pissarov, que le degré d’immersion du voyageur onirique dans le monde qu’il explore est hautement supérieur à celui fourni par la lecture d’un roman d’épouvante ou le visionnage d’un film de guerre ! Cette fois, il n’assiste pas à la violence, il l’accomplit lui-même, et dans des conditions presque indiscernables de la réalité. Tous les voyageurs oniriques vous le diront ! Quand ils sautent dans le trou, le monde qu’ils explorent est aussi palpable, aussi dense, presque aussi réel que celui dont ils viennent de s’évader. Il y a de grands risques que les touristes, si on leur autorise de tels excès, prennent goût à la violence à laquelle ils auront pu être initiés dans ce cadre “innocent”, développent une sorte d’addiction et ne puissent s’empêcher de vouloir reproduire cette violence, ne serait-ce que partiellement, dans la “réalité”.
- C’est l’éternel argument des contempteurs de jeux vidéo ou du death metal ! Les jeunes sont-ils devenus plus violents depuis qu’ils se livrent à de tels divertissements ? À vrai dire, on n’observe aucune différence statistique. Dans un jeu vidéo, le degré d’immersion est pratiquement le même que dans le voyage onirique…
- Pardonnez-moi, mais seul le voyage onirique pourra donner au visiteur l’expérience réelle, palpable, matérielle et émotionnelle du viol.
- Mais c’est très bien ! Je crois, à l’inverse de ce que vous venez d’affirmer, que loin de créer une addiction à la violence, ces pratiques soulageront pour un temps le besoin de cruauté et de barbarie d’un grand nombre d’individus. Tous ces êtres travaillés par des pulsions malsaines, morbides, les pédophiles, les psychopathes, les tortionnaires au chômage de régimes abolis, pourront se défouler dans le rêve, se débarrasser de cette démangeaison provoquée par l’appétit du sang en frottant leur épiderme aux vallées du songe. Vous qui êtes philosophe, je ne vous ferai pas l’insulte de vous rappeler les théories de René Girard, je ne reviendrai pas sur sa théorie du bouc émissaire, développée dans La Violence et le sacré, je rappellerai simplement son décisif point de départ : la violence, dans une société, ne saurait être annihilée, elle ne peut qu’être déplacée. Pour limiter la violence, on ne doit pas prétendre l’éradiquer, car éradiquer les violents, c’est devenir soi-même violent. Le cycle est donc infini et irrésolvable. Pour limiter la violence il faut l’institutionnaliser, mettre en place des rites sociaux, religieux, sportifs, militaires, qui confèrent à notre cruauté naturelle une place strictement délimitée, qui lui accordent un temps et un lieu spécifiques, encadrés. La société pourra défouler sa soif de sang lors de ces rites et ainsi apaiser les pulsions meurtrières qui la minent et la poussent à se retourner contre elle-même, à s’auto-détruire. Eh bien, je crois que le voyage onirique nous fournit l’occasion d’établir une violence institutionnelle absolument parfaite, puisqu’elle ne fait aucune “réelle” victime.
- Vous oubliez deux éléments, mon cher. Premièrement, les “chimères” du rêve ne sont pas aussi virtuelles que des dessins en deux dimensions, des êtres d’encre et de papier ou des créatures de pixels. Je vous rappelle que des objets, des animaux, des minéraux du rêve d’Odilon Grenouillère de Sainte-Berge ont pu être rapportés dans la réalité, qu’ils existent désormais, parmi nous, bien réels. Rien ne nous assure que les humanoïdes qui peuplent les nuits de notre rêveur national ne sont que de pures projections de son esprit. Rappelez-vous que de nombreux savants ont émis l’hypothèse que le trou ne donnait pas accès au rêve d’Odilon, mais à un autre monde dont l’esprit du rêveur ne serait que le sas.
- Vous savez bien que cette hypothèse a été repoussée depuis longtemps. Les oniropsychanalystes ont bien montré que les éléments les plus abracadabrantesques des rêves de monsieur Grenouillère de Sainte-Berge ne résultaient que de la concaténation d’angoisses, de désirs, de préoccupations de sa vie éveillée. Tous les spectacles auxquels nous assistons lors des voyages oniriques s’expliquent par des déterminations psychologiques. Il n’y a là nul “autre monde”. Et d’ailleurs, un “monde” est quelque chose de cohérent, obéissant à une cosmologie et à des lois stables. Or chaque rêve de monsieur de Sainte-Berge nous transporte dans des territoires différents, où les lois physiques, l’environnement, la faune et la flore, diffèrent grandement de ceux des songes précédents.
- D’une part, les lois physiques mises à part, trouvez-vous vraiment que notre monde soit “cohérent” ? N’est-il pas lui aussi, comme les rêves d’Odilon, tissé d’éléments disparates, d’inclinations divergentes, de paysages, d’espèces, de personnalités, les plus bariolées et les plus contradictoires ? Si un voyageur extraterrestre atterrissait chaque jour dans un pays différent de notre planète, un jour dans le désert d’Erythrée, un jour dans les faubourgs de Paris, un jour sur les banquises de l’Antarctique, n’aurait-il pas exactement la même impression que vous, le sentiment de débarquer chaque jour sur une nouvelle planète ? Deuxièmement, vous savez très bien que certains personnages comme le bouc-cerf, Tartempion ou Delphica Jones, interviennent fréquemment dans les rêves d’Odilon, en semblant détenir le souvenir des actions qu’ils ont accomplies dans les rêves précédents. Cela ne suggère-t-il pas une existence autonome, continue ?
- Cette continuité existe dans l’esprit d’Odilon, et seulement en lui.
- Eh bien puisque vous me parlez de l’esprit d’Odilon, j’en viendrai à un point qui jusqu’ici n’a pas été soulevé dans ce débat. Qu’en est-il des dégâts psychologiques graves que pourrait causer l’explosion de tels comportements barbares dans ses rêves ? Vous aimeriez, vous, rêver quotidiennement de viols, de meurtres, de massacres ? Ne pensez-vous pas qu’il y a là de quoi dégrader irréversiblement l’équilibre mental de l’homme sur lequel repose notre prospérité nationale ?
- Pardonnez-moi, monsieur Pissarov, mais avant l’épisode de ce matin, Odilon, pendant l’année écoulée, d’après la chronique onirique tenue par nos reporters, a déjà rêvé vingt-huit fois de viols, quarante-deux fois de meurtres, et huit fois de tortures. Cet imaginaire malsain est déjà profondément implanté en lui. Nous ne ferons que transformer cette violence gratuite en violence utile, socialement utile.
- Votre idée de violence socialement utile, vaguement recyclée de René Girard, ne s’applique pas au voyage onirique, pour une bonne raison. Dans la violence institutionnalisée dont vous parlez à propos de certains rituels religieux, comme les sacrifices de bétail, l’exclusion d’un bouc émissaire ou les ordalies des sorcières, la chorégraphie du crime est parfaitement réglée, connue à l’avance. C’est ce qui permet de limiter la violence : l’enfermer dans un cadre normé, contraignant et rassurant. On substitue une violence réglée et encadrée à une violence infinie et déchaînée. Or, dans le voyage onirique, nul ne sait ce qui peut se passer. La violence n’y est pas ritualisée, elle est imprévisible. Qui sait si le frère de la victime de ce touriste néo-zélandais n’aurait pas fini par accourir pour demander vengeance. Dans ce cas, notre touriste n’aurait fait que déclencher un cycle infini de crimes et de vengeances, c’est-à-dire précisément le type de violence que cherche à éviter les rituels de bouc émissaire.
- Cette distinction est artificielle. Il y a toujours de l’imprévisibilité dans l’expérience de la violence, même quand celle-ci est ritualisée. Le rituel met les foules en contact avec un mystère, le mystère de la mort, qui ne se désépaissit jamais, même à force d’être répété. L’imprévisibilité suprême n’est pas de savoir qui tuera qui et qui surviendra pour venger qui mais bien de savoir à quoi ressemble la mort, quelle que soit la personne qui dresse le couteau et lacère la chair. Les hommes ont besoin de regarder ce mystère en face de temps à autre, de l’approcher un peu, de l’apprivoiser en quelque sorte. Car plus ce mystère paraîtra lointain, obscur, plus il laissera de place à notre imagination pour en amplifier l’horreur et plus il nous hantera. Nous avons besoin de tauromachies, de safaris, de chasses, pour nous familiariser un tout petit peu avec ce face à face certain avec la mort, pour l’associer à des images réelles, limitées, et éviter de l’harnacher aux foucades interminables de notre imagination.
- Je suis en désaccord avec vous sur un point capital. En réalité, la violence telle qu’elle éclate dans nos fantasmes ne répond pas au même besoin que la violence réelle. Beaucoup de gens fantasment exactement ce qu’ils redouteraient le plus dans la réalité : le viol, par exemple, l’adultère ou même l’inceste. Ce n’est pas parce que cette violence est fantasmée par le sujet que celui-ci souhaite la voir réalisée. Au contraire, le rêve, le fantasme, les œuvres d’art, recouvrent ces angoisses d’un voile d’irréalité, de déréalisation, qui rassure le sujet en enfermant cette violence qu’il craint dans un monde parallèle, sans contact avec le nôtre. La jouissance imaginaire du sujet contrebalance son angoisse réelle. Cette jouissance relève en réalité d’une sorte d’exorcisme. En imaginant ce qu’il craint, voire en se masturbant en y pensant, le sujet expulse son angoisse, la fait littéralement jaillir de son corps. Or, le problème du voyage onirique est qu’il se place dans une zone d’indistinction entre le fantasme, le rêve et le réel. Les êtres réels se mélangent aux chimères, les chimères peuvent à tout instant devenir réelles, la salutaire barrière entre le fantasme et la réalité est abolie, tout se brouille. L’effet de déréalisation ne fonctionne plus et une angoisse nouvelle, redoutable, va bientôt envahir le sujet : celle que ses fantasmes, devenus indiscernables de ses angoisses, envahissent sa réalité.
On toqua à la porte. Je dus éteindre mon téléviseur, interrompant ce passionnant débat.
À suivre...
Le prochain épisode, "L'audience", sera publié le vendredi 20 février 2026.
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