Safari sous l'oreiller : épisode 22
L'Audience
Louis Lopparelli
2/20/20269 min read


Deux grooms me firent gravement signe de les suivre. Dans l’ascenseur, je me rappelai soudainement la lettre que le facteur m’avait confiée à la fin du rêve. Comment avais-je pu l’oublier ? Quand les portes s’ouvrirent au sixième sous-sol, je prétextai une envie pressante pour décacheter la missive à l’abri des regards de mon escorte. Confiné dans le cabinet, je la décachetai hâtivement :
“Il vous reste peu de temps pour sauver la prisonnière. Deux occasions vous seront encore données avant qu’elle échappe à ce monde. Faites vite. Ne vous laissez pas distraire par des intrigues secondaires.
Amitiés,
Le bouc-cerf.”
Jamais le dieu cornu et décharné des songes de mon ancien colocataire ne s’était exprimé aussi clairement. D’inquiétantes zones d’ombre demeuraient néanmoins. Pourquoi deux occasions ? Cela signifiait très probablement qu’il ne restait plus que deux voyages oniriques avant que la prisonnière soit perdue à jamais. Devais-je seulement comprendre que la captive risquait de mourir dans deux voyages ou que les voyages en général allaient s’interrompre pour toujours ? Cette mascarade immense allait donc prendre fin ? Le bouc-cerf avait-il le pouvoir de la faire cesser ? Je ne pus méditer plus longtemps sur ces problèmes, car déjà les grooms impatients tambourinaient à la porte. Je tirai la chasse d’eau et les suivis dans le couloir, jusqu’à une grande salle de réunion. Autour d’une table ronde, sous un lustre de Murano boursouflé de bobèches criardes et hélicoïdales, Charles Varan-Beaulieu, le cardinal Lavandier, Wanda de Suza, le préfet de police Hector Truffe, Cressida l’onirochorégraphe et Narguile Khaloud conversaient avec animation. Ils s’interrompirent furtivement en me voyant arriver.
- Monsieur Souvestre, soyez le bienvenu. Je vous prie de vous asseoir.
Je m’exécutai.
- Comme vous avez pu le constater, l’opération de ce matin fut un véritable fiasco. Non seulement nous n’avons rien obtenu d’Odilon mais de nombreux touristes ont annulé leurs voyages en constatant les restrictions qui étaient imposées à la liberté des visiteurs du rêve. Qu’est-ce qui vous a pris de vous battre contre ce Néo-Zélandais de malheur ? Ne pouviez-vous pas vous concentrer sur votre mission ?
- Comme vous le savez sûrement, monsieur le ministre, l’opération avait déjà tourné au vinaigre au moment de mon intervention. Et qu’auriez-vous fait à ma pla…
- Ce n’est pas la question ! D’ailleurs, comment expliquez vous l’intervention de votre double ?
- Que voulez-vous que j’y fasse ? Je ne peux pas empêcher Odilon de rêver de moi. J’ai parfaitement joué mon rôle. J’ai scrupuleusement joué la partition que m’avait imposée votre onirochorégraphe ici présente. Maintenant, vous devez avouer que votre stratagème était grossier.
- Vous auriez pu argumenter davantage avec Odilon, soupira Cressida. Vous n’avez pas été très convaincant. Heureusement que monsieur Khaloud s’est montré plus astucieux ! Cela aurait pu suffir si votre dopplegänger n’était pas intervenu !
- Attendez une minute. Ce n’est pas “monsieur Khaloud” ici présent qui a persuadé Odilon, mais bien son double onirique !
- Cela revient au même ! Si monsieur Khaloud joue dans l’inconscient d’Odilon un rôle bien plus utile à nos intérêts que vous, c’est que son comportement dans la réalité a été plus propice au conditionnement positif de l’esprit du rêveur.
- Très bien ! Dans ce cas, si je ne vous suis pas utile, renvoyez-moi chez moi ! Je ne vois pas vraiment ce que je peux faire de plus pour vous.
- À vrai dire, nous ne voyons pas non plus, mais…
Le ministre hésita un instant avant de poursuivre, jetant un regard circulaire au reste de la table, avant de reprendre :
- Odilon demande à vous voir.
- Pardon ?
- Vous m’avez bien entendu. Odilon vous convoque. Il refuse de continuer les expériences de conditionnement et menace d’interrompre les voyages oniriques si vous ne lui rendez pas visite.
- Il est certain qu’il se doute de quelque chose, maugréa le préfet de police.
- Encore une fois à cause de ce maudit Néo-Zélandais ! En évoquant les faux crabes, il a révélé une partie de notre machination. Odilon est plus intelligent que nous le croyions, il a sûrement compris que vous vous êtes réellement rendu dans son rêve. Du moins, il doit soupçonner quelque chose de ce genre.
- Écoutez, à mon avis, vous devriez tout simplement arrêter toutes les expériences d’oniroconditionnement et réduire drastiquement les voyages oniriques. Vous êtes en train de saboter sauvagement la raison d’Odilon. Les effets de dédoublement que produisent ses rêves sont le signe de réactions schizoïdes au matraquage médicamenteux que vous lui faites subir. Je sais que vous avez investi des milliards dans Oniroland, mais vous risquez encore plus gros si Odilon devient résolument fou. Ses rêves vireront tous au cauchemar, à l’hallucination morbide. Tous les touristes fuiront. Peut-être que le trou lui-même se rebouchera. Qui sait ? Dans votre propre intérêt, car je sais que vous avez bien peu de considération pour l’équilibre psychologique de mon ami, vous devriez stopper vos expériences psychiques et chimiques.
- Votre avis nous intéresse peu, monsieur Souvestre. Odilon a demandé à vous recevoir. Nous n’avons pas d’autre choix que de vous envoyer auprès de lui. Mais nous vous soupçonnons de comploter secrètement contre nous, votre insistance pour nous faire arrêter le processus d’oniroconditionnement confirme nos doutes. Nous sommes plusieurs à penser que vous profiterez de ce moment en tête à tête avec Odilon pour tout lui révéler. C’est la raison pour laquelle vous vous rendrez auprès de lui équipé d’un micro, afin que nous puissions écouter l’intégralité de votre conversation et nous assurer que vous ne nous plantez pas un couteau dans le dos. Si Odilon vous demande si vous vous êtes rendu dans son rêve, niez tout. Pleurnichez sur son sort, assurez lui que vous voulez son bien. Proposez-lui de rester auprès de lui pour l’épauler et le soutenir. Nous n’avons pas d’autre choix que de confirmer à Odilon que vous avez été victime d’accusations calomnieuses et qu’on vous a injustement reproché de vouloir rendre publique son humiliation lors du voyage inaugural d’Oniroland. Nos oniropsychanalystes nous répètent qu’Odilon a besoin d’être rassuré, qu’il faut rétablir autour de lui un environnement qui lui rappelle la vie qu’il menait avant l’apparition du trou. Restez auprès de lui, consolez le.
- Ça ne suffira pas et vous le savez bien.
- Nous n’avons pas d’autre choix ! Nous avons sûrement eu collectivement tort de nous engager dans une aventure aussi périlleuse que l’exploitation du voyage onirique et d’avoir investi autant d’argent dans Oniroland. Je le reconnais. Vous êtes content ? Mais il est trop tard pour revenir en arrière. L’économie du Panchoustan repose désormais presque toute entière sur le voyage onirique, nous avons investi des milliards de pistoles et il en va de notre crédibilité internationale. Nous sommes au pied du mur. Nous devons obtenir des résultats, maintenant. Et il nous faut à tout prix maintenir la fréquentation touristique d’Oniroland au niveau qu’elle a atteint ces derniers mois, notre seule réussite… Soutenez Odilon, rendez lui la paix. Votre amitié pourra constituer une bouée de sauvetage dans le naufrage de son égarement mental. Faites cela pour l’amour de votre pays. Si cela ne suffit pas, nous serons obligés de vous trouver d’autres motivations.
- Qu’est-ce que cela veut dire ?
- Vous m’avez parfaitement compris. La réunion est close.
Je n’eus même pas le temps de répondre. Déjà les deux grooms me traînaient au dehors et me tendaient le livret que Cressida avait rédigé pour moi.
- Nous avons prévu seize scénarios possibles quant à ce qu’Odilon va bien pouvoir vous dire. Pour chacun de ces scénarios, Cressida vous a concocté les réponses les plus adaptées à notre stratégie. Apprenez-les par cœur avant demain soir. Nous avons promis à Odilon que vous vous présenterez dans sa villa à vingt heures. Ne nous trahissez pas, ou il vous en cuira.
Revenu dans ma suite, je n’ouvris même pas le livret de Cressida. Je n’avais plus la force de pousser la chansonnette dans ce sordide café-concert pour une opérette à laquelle ses librettistes ne croyaient même plus ! Je compris à cet instant que jusqu’ici, si j’avais toujours méprisé les méthodes crapuleuses du gouvernement, j’avais le sentiment de partager avec lui un enthousiasme enfantin, un émerveillement ingénu pour la rutilante Californie du rêve. Derrière la cupidité et le cynisme de Charles Varan-Beaulieu, je reconnaissais le vertige que j’avais éprouvé à la découverte du trou, la griserie du possible, de l’inouï. Mais, désormais, l’entreprise de voyage onirique était devenue absolument dépassionnée, elle n’était plus entraînée que par la froide et brutale nécessité. Nous étions tous coincés dans un jeu morbide dont les règles s’étaient tristement figées et chacun essayait tant bien que mal de sauver sa peau. Pour ma part, j’espérais seulement que ce jeu s’achevât et que prissent fin les tourments d’Odilon. Je n’avais plus foi qu’en la lettre du bouc-cerf, qui semblait promettre que, dans deux voyages, ce triste carnaval s’achèverait aussi brutalement qu’il avait commencé. Je jetai le livret sur le bureau où ronronnait la machine à écrire et m’écroulai dans mon lit.
Je rembourrais la pipe d’un immense sphinx, à moitié enlisé dans le sable d’un désert infini. Quand je faisais face à cette créature monumentale, rien ne semblait bouger, mais si je me détournais quelques secondes, quand mon regard revenait sur elle, les dunes voraces avaient englouti quelques dizaines de mètres de plus de sa majestueuse encolure. Avec une pelle, je devais vider la pipe pleine de sable du sphinx, pour la gaver de tabac. Mais, comme un tonneau des Danaïdes, la pipe se vidait inexorablement, et le sable l’envahissait à nouveau. Le sphinx pinçait les lèvres presque imperceptiblement, et une touffe de fumée jaunâtre et fluette s’échappait furtivement de sa bouche marmoréenne. Au loin, douze silhouettes, huchées sur des dromadaires, galopaient dans ma direction. Je reconnus mes alliés Sioux. À leur tête, l’interprète de Bison Assis, huit fois plus charismatique que le reste de la bande, le regard plus farouche et déterminé que jamais, fit trotter sa monture jusqu’à moi et sauta à mes côtés.
- Bonsoir, monsieur Souvestre. Nous avons eu vent de votre aventure d’aujourd’hui. Si nous ne pouvons que nous réjouir de voir les ambitions des visages pâles déconfites une fois de plus, leur échec retarde et complique nos manœuvres. Après le fiasco d’aujourd’hui, vous serez de moins en moins fondé à exiger quoi que ce soit.
- Je ne vous le fais pas dire ! Dites-moi, suis-je en train de rêver ?
- Bien vu, monsieur Souvestre.Maintenant, écoutez-moi bien…
Je me réveillai aussitôt. Décidément, les rêves nous faisaient tourner en bourrique. Même les Sioux ne semblaient plus pouvoir s’y mouvoir à leur aise. Je ne sus donc pas ce que l’interprète de Bison Assis avait à me dire de si important. Tout cela me laissait, au fond, assez indifférent. Que je récitasse les répliques écrites par Cressida ou celles rédigées par les Sioux, dans les deux cas je n’étais qu’une marionnette. Je ne voulais plus être un porte-voix. Je souhaitais être moi-même le lendemain soir et parler sincèrement à Odilon, sans me faire l’instrument du stratagème d’autrui. Je me rendormis une heure plus tard et me réveillai le lendemain, vers la treizième heure, sans me rappeler la moindre bribe de mes songes suivants.
À la quinzième heure, les grooms me firent sortir d’Oniroland par les souterrains. Il fallait qu’Odilon me vît, depuis le balcon de sa villa, arriver par la grande porte, comme un vulgaire touriste, pour ne pas soupçonner qu’on m’avait caché tout près de lui pendant plusieurs jours. Pendant les quelques heures qui me séparaient de mon entrevue avec mon ancien colocataire, j’errai dans les quartiers alentours, suivi de près par mes grooms geôliers. J’occupai ce temps à fumer le chibouque dans de coquets estaminets, aux frais du gouvernement, et à jouer au billard avec des touristes qui parlaient avec excitation du voyage onirique qu’ils s’apprêtaient à accomplir. J’enviais leurs trépignements. Quand le soir tomba, mon escorte me conduisit aux portes d’Oniroland, sans oublier de dissimuler un minuscule micro sous le col de ma chemise. Après avoir été fouillé précautionneusement, je pénétrai dans le parc, qui paraissait étonnamment calme. Je traversai le périmètre des restaurants et des magasins de souvenirs, enfin libéré de mes maudits grooms. Je m’engageai dans l’allée qui menait à la villa d’Odilon. Je l’aperçus, à son balcon, qui me fixait.
À suivre...
Le prochain épisode, "Panréalisme", sera publié le mardi 24 février 2026.
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