Safari sous l'oreiller : épisode 23
Panréalisme
Louis Lopparelli
2/24/20269 min read


J’entrai dans le hall luxueux où deux domestiques me firent signe de les suivre. Ils me conduisirent jusqu’aux pseudo-thermes romains où se trouvaient le jacuzzi, le sauna, le hamam et les autres bassins glacés et bouillants d’Odilon. Des courtisanes en nuisettes se vernissaient les orteils au bord de la piscine principale, sans prêter attention à moi. La porte du fond s’ouvrit et Odilon apparut, flanqué de son inénarrable “médecin”, le fuligineux Métroclès Drangundsturm. Tous deux portaient des peignoirs en peaux de zèbre d’un mauvais goût atroce et fumaient de longues pipes empestant la Marie-Jeanne. Odilon ne me salua pas, marmonnant à voix basse avec son docteur bien-aimé. Finalement celui-ci lui tapota l’épaule d’un air grave, lui tendit une petite gélule rose et alla s’allonger sur un transat au fond de la salle d’eau, tandis qu’une courtisane se penchait vers lui pour lui verser une menthe à l’eau. Odilon prit tout son temps pour embrasser et chatouiller les flancs des jeunes femmes avant de se diriger enfin vers moi. Il m’adressa un rapide signe de tête, lâcha la gélule dans la limonade que lui tendait la plus jeune des courtisanes et l’engloutit d’une traite. Il tressaillit, puis me fixa.
- J’ai rêvé de toi hier.
- Ah bon ?
- Oui, deux fois. De manière complètement contradictoire. D’abord tu apparaissais pour affirmer que tu n’avais pas cherché à rendre publique mon humiliation, puis tu revenais pour me soutenir le contraire !
- Je voulais justement te parler de cela Odilon…
- Ce n’est pas la peine ! Vois-tu, maintenant, j’ai compris. Tout est clair. Et tout est vrai.
- Comment cela ?
Odilon ne me répondit pas, il attrapa la jeune courtisane par la taille et pressa énergiquement ses lèvres contre les siennes. Ils s’embrassèrent langoureusement pendant une longue minute. Quand il la lâcha, il me sourit :
- Vois-tu, avant ce soir, j’aurais été incapable de savourer ce baiser. Depuis que tu es parti, de nombreuses courtisanes ont défilé dans cette salle et dans mon lit. Mais je ne tirai aucune jouissance de leur fréquentation. Le fait qu’elles fussent payées pour me satisfaire me démoralisait. Même pas payées par moi ! Le gouvernement me les offre ! Pourtant, je suis bien assez riche pour m’envoyer toutes les plus fringantes pouliches du Panchoustan ! J’étais tourmenté par l’idée que leur amour était bidon, que leurs attentions étaient feintes, que l’appât du gain les faisait simuler leurs mièvreries. Mais aujourd’hui, grâce à ma nouvelle philosophie, que dis-je, grâce à ma compréhension plus profonde de l’essence de ce que nous appelons la réalité, j’ai appris que je devais abandonner complètement ces concepts de “vérité” et de “mensonge”, de “réel” et d’”illusion”.
Odilon paraissait complètement défoncé. Ses yeux tremblotaient dans ses orbites et il mordillait compulsivement sa lèvre inférieure.
- Oui, aujourd’hui, grâce à Métroclès, avec qui j’ai conversé toute la journée, j’ai tout compris. Hippolyte Souvestre a trahi Odilon Grenouillère de Sainte-Berge, cela est vrai. Mais il est tout aussi vrai qu’il ne l’a pas trahi. Il y a une dimension de la réalité où vit un Hippolyte traître et une autre où existe un Hippolyte innocent. Ce sont là deux rêves différents, intervenus à deux moments différents de la Longue Nuit.
- Quelle longue nuit ?
- Bonne question ! Mais il est plus important de se demander quand a commencé la Longue Nuit. A-t-elle commencé au moment où le trou est apparu ? Ou est-elle bien plus ancienne, comme le soutient Métroclès ? Elle a peut-être débuté quand j’ai embrassé Delphica Jones pour la première fois, cette veille de printemps où j’eus l’impression de voltiger jusqu’à une autre planète. Une petite planète tropicale perchée dans un coin de la Voie lactée. Ou peut-être que la Longue Nuit a commencé juste avant ma naissance… Ou bien avant ? Peut-être que la Longue Nuit me dépasse complètement, qu’elle n’est pas seulement ma Longue Nuit, mais la Longue Nuit de l’univers.
Il sortit un rouleau de parchemin de la poche de son peignoir, le déroula et lut :
- “Pendant qu’il dort, cet être rempli de conscience, où donc se trouve-t-il ? Lorsqu’il se repose ainsi et se met à rêver, il est devenu un empereur, ou selon le cas, il atteint des statuts élevés ou bas. Ainsi le rêveur, entraînant ses organes sensoriels, se déplace là où l’envie le mène, dans les limites de son corps. Puis cet être rempli de conscience tombe dans un sommeil profond, où plus rien ne lui est perceptible. A la façon dont vit un bébé ou un empereur, après avoir atteint le sommet de la félicité, ainsi se repose l’Atman du dormeur. Ainsi que l’araignée qui va et vient le long du fil qu’elle a sécrété ou encore, ainsi que les minuscules étincelles qui jaillissent des flammes dans toutes les directions, c’est de l’Atman qu’émanent tous les organes, tous les mondes, toutes les divinités et tous les êtres. »
Il resta un instant à contempler le texte qu’il venait de lire, les yeux écarquillés d’émerveillement.
- C’est là l’enseignement que délivra Ajaashatru à Balaki dans la Brihadaranyaka Upanishad.
Il rit avec candeur :
- Je suis une araignée, Odilon ! Une grande araignée velue qui tricote la toile des univers où elle promène ses longues pattes noires. Tantôt, je tisse un Hippolyte Souvestre traître, tantôt un Hippolyte Souvestre innocent. Puis je grimpe à nouveau le long du fil pour tricoter un beau Négus enturbané avant de glisser parmi les arabesques de soie en fabriquant une jolie courtisane. La Longue Nuit est infinie, cher Hippolyte. On a le temps d’y naître et d’y mourir cent fois, mille fois ! Tu te souviens des Mille et une nuits bien sûr. Shéhérazade s’agenouille sur la couche de Shariar et Shariar croit qu’il y a là une sorte de début. Le début d’une histoire courte, à l’issue de laquelle il égorgera la femme qui lui aura inoculé le plaisir passager d’une nuit. Mais, la nuit suivante, Shéhérazade est toujours là, elle continue son histoire dont le sultan des Indes veut absolument connaître la suite. Alors, les nuits défilent, par milliers, et Shéhérazade est toujours agenouillée sur la couche de Shariar, à tricoter et détricoter ses histoires, comme l’araignée tisse sa toile. Et ni Shariar, ni Shéhérazade, ni sa sœur Dinarzade ne vieillissent. Chaque nuit la toile s’épaissit et s’étire. Bientôt, Shariar n’a plus aucun souvenir du début de l’histoire. Il ne peut même plus imaginer que cette histoire ait pu commencer un jour. Quand il est encore en mesure de se rappeler ce début, il commence à soupçonner que ce début même, le commencement de sa propre histoire, n’eût été qu’un rebondissement d’un des contes de Shéhérazade, que celle-ci eût commencé à raconter son histoire bien avant qu’il se fût allongé sur sa couche, à ses côtés, bien avant sa naissance. Il s’est cru le destinataire et l’auditeur des histoires, mais il comprend alors qu’il n’en était qu’un des innombrables personnages. Et alors, il oublie ce faux début. Il oublie même le concept de “début” et de “fin”. L’infini n’est pas seulement ce qui ne se termine pas, c’est aussi ce qui n’a jamais commencé, ce qui a toujours été. L’histoire de Shéhérazade n’a jamais “commencé”, il n’y a jamais eu de première nuit. Et l’histoire d’Odilon Grenouillère de Sainte-Berge n’a jamais commencé. Je me souviens encore de ces faux souvenirs, de ces souvenirs écrans, du début de l’aventure du trou, du début de l’aventure de Delphica Jones, mais bientôt je ne m’en souviendrai même plus, et alors je serais totalement libéré.
- Je ne vois pas où tu veux en venir Odilon.
- Odilon Grenouillère de Sainte-Berge, Odilon-Shariar, va s’exprimer plus clairement. Il faut arrêter de penser qu’il y a une “réalité” et des “rêves”. Cette idée de trou, de trou du lapin à la Lewis Caroll, de sas séparant la réalité du songe, qui permettrait fermement de passer de l’une à l’autre, est l’idée la plus fausse, ou du moins la moins vraie, qu’ait pu concocter l’esprit humain égaré. Il n’y a pas de réel plus réel que le rêve. Il n’y a pas de rêve plus rêvé que la réalité. Nous flottons dans un grand désert de mirages, nous glissons d’un songe à l’autre, imperceptiblement, croyant à chaque nouveau rêve être revenus à la surface. Tous les rêves, toutes les réalités, cohabitent. Tous se superposent les uns aux autres, les rêves où Hippolyte Souvestre trahit Odilon Grenouillère de Sainte-Berge, les rêves où il ne le trahit pas, les rêves où l’on construit Oniroland, les rêves où on ne le construit pas, les rêves où Odilon Grenouillère de Sainte-Berge rencontre Delphica Jones, les rêves où il rencontre Myrtho Smith, les rêves où il reste célibataire, les rêves où il se marie… Tous s’agglutinent dans les plis infinis des songes. Nous ne sommes pas dans la réalité. Nous sommes dans un de ces innombrables rêves, et, dans quelques minutes, peut-être même dans quelques secondes, sûrement même dès maintenant, nous avons basculé dans un autre rêve, dans une autre dimension. Je faisais face à un traître il y a quelques secondes, mais à présent je fais face à un innocent, à mon cher ami Hippolyte Souvestre, mais voilà de nouveau le traître ! Qu’il est laid et vicieux ! Ouf ! L’ami est de retour ! Qu’il est beau et lumineux ! Comme c’est drôle et comme c’est beau, ce bal effréné de visages en apparence semblables qui se substituent furtivement les uns aux autres !
- Odilon, tu devrais cesser d’avaler ces gélules que te prescrit Métroclès Drangundsturm ! Tu es en train de perdre complètement le contact avec la réalité.
Odilon rit de nouveau.
- La réalité ! Quelle réalité ? La veille de l’apparition du trou, si on t’avait parlé de ce sas conduisant au monde des songes, tu aurais poussé le même soupir, tu aurais exclu avec la même hâte cette possibilité hors de la “réalité”. Mais, un jour plus tard, tu ne jurais plus que par le trou. Et maintenant, la “réalité” est le trou, elle s’organise tout entière autour de lui. Tout le monde, les politiciens, les artistes, les philosophes, les chefs d’entreprise, les pizzaïolos, tous ne sont obnubilés que par le trou. Et quand il n’y aura plus le trou, quand il y aura à la place… que sais-je ? Un baobab ! Quand un baobab s’élèvera à la place du trou, tout ce beau monde se mettra à danser autour de ce grand arbre en récitant des incantations et en chaloupant de la croupe. Tout le monde vénérera son puissant tronc comme la nouvelle colonne vertébrale de cette sacro-sainte réalité.
- Imaginons que tu aies raison, Odilon. Comment soutenir cette idée sans devenir fou ?
- Tu te trompes, reprit gravement Odilon. C’est l’idée la plus rassurante, la plus sereine qui ait jamais existé. Si jamais tu me blesses aujourd’hui, je retrouverai demain un ami qui ne m’a pas blessé. Si un touriste viole une fidèle dans une église, cette fidèle, le lendemain, n’aura pas été violée. Rien n’est vrai, tout est vrai. Tout passe et danse et nous nous allongeons, ici, au bord de l’eau, en paix, contemplant les étoiles où s’égarent les arabesques de nos songes.
- Tu n’as pas l’air si serein, Odion. Tu es très pâle. Tu as beaucoup grossi, puis beaucoup maigri. Tu trembles et tu claques des dents. Tu es malade et tu souffres.
- Si c’est l’histoire que tu veux te raconter, si c’est le rêve que tu veux faire, libre à toi mon ami, mon traître, mon colocataire, mon cousin, que sais-je ? Tout ça à la fois. Rêve donc d’un Odilon malade. Je ne le refuse pas. Je laisse cet Odilon malade flotter à côté de moi, je l’invite dans ma danse.
- Écoute-moi Odilon, tu dois interrompre les voyages oniriques. Le gouvernement essaie de conditionner ton esprit, et ce conditionnement te rend malade. Les films auxquels tu es exposé, les médicaments dont tu es gavé te donnent le vertige. Tu perds pied.
Je sentis le micro contre mon cou me brûler férocement. Et si le gouvernement y avait dissimulé une bombe, ou un poison, pour me faire taire si jamais j’en disais trop ?
- Mais oui, tu as raison. Je sais tout cela. Je sais aussi le contraire. Il y a un gouvernement corrompu et un gouvernement intègre. Accueillons les deux avec joie. Allez, interrompons cet échange qui ne nous mène nulle part. Je vois bien que tu es encore englué jusqu’au cou dans le voile de Maya. C’est dommage pour toi, mais ce n’est pas grave. Je suis sûr que tu finiras par comprendre, comme moi. En attendant, cesse de te tourmenter, ne pense plus à tout cela, et viens te prélasser avec moi au bord de ma piscine, viens embrasser mes courtisanes. Leurs lèvres sont si mielleuses, si fraîches.
Je voulus répondre, mais Odilon, avec un rire cristallin, plongea, toujours vêtu de son peignoir, dans sa piscine, où ses courtisanes le rejoignirent toutes en un essaim gloussant.
À suivre...
Le prochain épisode, "La Folie à deux", sera publié le vendredi 27 février.
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