Safari sous l'oreiller : épisode 24
La Folie à deux
Louis Lopparelli
2/28/20269 min read


La surface du jacuzzi se mit à grumeler avec une coquette facétie, tandis que les ondines improvisées d’Odilon formaient autour de lui, en ondulant souplement, des passementeries de membres gracieux et miroitants. Cette chorégraphie aquatique semblait dessiner un indéchiffrable idéogramme qui se dilatait en gracieuses arborescences autour d’Odilon. Mon ancien colocataire, béat comme un ange planant dans la stratosphère, fermait les yeux en frémissant sous les caresses tarifées qui lui chatouillaient les orteils et les lobes d’oreilles. Métroclès Drangundsturm avait fait surgir d’on ne sait où un vieux biniou auquel il arrachait de déchirantes mélopées. Pour la première fois, le médecin me parut sympathique, soufflant dans son instrument désuet tandis que de lourdes larmes spumescentes roulaient sur ses paupières. Je me sentais moi-même engourdi par l’envoûtante harmonie qui se dégageait du spectacle et j’en vins, l’espace de quelques secondes, à douter à mon tour de la réalité de l’instant, de la consistance de la piscine et de la vraisemblance de toute cette aventure. Je glissais dans un nouveau rêve, dont le seuil était bien moins brutal que le fameux trou, un songe qui m’entraînait dans sa valse avec une délicatesse capiteuse.
Je fus arraché à mon hébétude par le long hurlement que poussa Odilon. J’ouvris les yeux. Mon ancien colocataire se débattait comme un forcené entre les vaguelettes artificielles, agrippant ses concubines par les cheveux et distribuant des coups de pied hystériques à des ennemis invisibles. Il fixait avec effroi le fond du bassin, comme si celui-ci s’apprêtait à l’aspirer, à le broyer. Les nageuses s’éloignaient de lui à la hâte, agacées d’avoir été ainsi molestées par les mouvements désordonnés d’Odilon. Je plongeai dans la piscine, attrapant son peignoir tant bien que mal, et tentai de maîtriser ses convulsions.
- Calme toi, Odilon ! Calme toi ! Tout va bien.
- Il est là, il est là, il vient me dévorer, me déchiqueter !
- Calme toi, je te dis ! Tu es en train d’halluciner, de vivre un épisode psychotique, sûrement dû à ton traitement…
- Mais non ! Regarde ! Regarde au fond de la piscine !
Involontairement, je jetai un coup d'œil au fond de l’eau. Au début, je ne vis que la mosaïque qui tapissait le bassin. Mais soudain, les fragments de céramiques qui en dessinaient les motifs se mirent à remuer, à s’agglutiner pour former progressivement un visage, un visage abominable : la trogne écoeurante, la grimace obscène… de Tartempion. La vulve gélatineuse qui lui servait de bouche se tordait atrocement, éructant de silencieux blasphèmes, tandis que les deux seins pendouillants et crevés qui lui faisaient office d’yeux remuaient de haut en bas. Pris de panique, j’entraînai Odilon hors de la piscine. Métroclès m’aida à le hisser hors de l’eau. Dès que mon ami fut en sûreté, je bondis hors de la piscine avec l’énergie démente que prête la terreur. Une fois à la surface, je me retournai vers le bassin. La face hideuse avait disparu.
Odilon tremblait de tous ses membres en griffant le rebord de la piscine. Tous ses muscles étaient crispés, il se mordait les lèvres avec fureur.
- Tu l’as vu ! Je sais que tu l’as vu ! Il va venir me chercher. Je n’en ai plus pour longtemps… Je le sais, il me l’a dit. Il va m’entraîner dans son Enfer, dans son bal musette de damnés.
- Ecoute Odilon… Je crois que nous sommes tous épuisés et déroutés par les allers-retours dans tes rêves. Je suis sûr qu’il s’agissait d’un contrecoup psychologique, causé par les voyages.
- Tu n’as pas voyagé depuis longtemps dans mes rêves. Et tu l’as vu ! Tu ne prends pas mon traitement et tu l’as vu ! Je sais que tu l’as vu ! Nous sommes perdus.
Paradoxalement, cette conclusion désespérée sembla l’apaiser. Il se recroquevilla contre Méroclès Drangundsturm, qui le serra contre lui en caressant ses cheveux avec tendresse. Odilon ferma les yeux et s’assoupit presque aussitôt dans l’étreinte maternelle de son médecin. Je murmurai rageusement à ce dernier :
- Je suis sûr que vous avez déversé un produit hallucinogène dans l’eau de la piscine, ce qui explique ces hallucinations délirantes.
- Un produit hallucinogène qui provoque exactement les mêmes visions chez deux personnes différentes ? Vous êtes complètement paranoïaque, monsieur Souvestre. Quel intérêt aurais-je à empoisonner mon patient et à le rendre fou ?
- Je n’en sais rien, mais ce que je sais c’est que vos épouvantables gélules ont complètement détraqué le corps et l’esprit d’Odilon. Il affiche tous les symptômes d’une toxicomanie ravageuse, mêlée à une psychose carabinée !
- Chut ! Vous allez le réveiller !
La porte de la salle d’eau s’ouvrit avec fracas et Charles Varan-Beaulieu, qui avait tout entendu grâce au micro dissimulé sous mon col, ainsi qu’une dizaine de grooms miliciens, envahirent la pièce.
- Emmenez Odilon dans sa chambre, aboya le ministre.
Les grooms s’emparèrent du corps inanimé d’Odilon, j’essayais de m’interposer mais ils me bousculèrent violemment. Charles Varan-Beaulieu m’attrapa par le poignet :
- Qu’avez-vous vu au fond de l’eau ? Vous avez vu la même chose que lui n’est-ce pas ?
- Vous nous rendez tous cinglés avec vos manœuvres ! Ce que j’ai vu ne vous regarde pas ! Ce n’était sûrement qu’une hallucination !
Métroclès intervint :
- Les crises psychotiques sont une étape douloureuse, certes, mais nécessaire, du processus thérapeutique psychonirique. Mais il n’est pas normal et complètement inattendu que monsieur Souvestre ait partagé la vision d’Odilon. Il doit y avoir entre eux un lien psychique que nous avons sous-estimé.
- Nous qui voulions nous débarrasser de lui !
- J’ai bien peur que nous ayons besoin de monsieur Souvestre pour la suite des opérations, continua Drangundsturm. Mais il faut voir l’épisode de ce soir sous son aspect positif.
- Son aspect positif ??? m’étranglai-je. Odilon est en train de devenir fou.
- La confusion entre le rêve et la réalité est le résultat du processus d’oniroconditionnement. Si le rêve commence à envahir l’expérience que le sujet fait du réel, le processus inverse ne manquera pas de s’accomplir. La réalité va commencer à son tour à orienter les oscillations du rêve. Nos films de conditionnement vont vite peupler son imaginaire.
- Et vous êtes prêts à sacrifier la raison d’un homme pour cela ?
- Nous ne sommes pas responsables de l’apparition du trou, monsieur Souvestre. À partir du moment où un homme se trouve écartelé entre deux dimensions, où son esprit est coincé dans la faille qui les sépare, il n’est pas possible d’éviter une altération profonde de l’expérience psychique. Néanmoins, nos expériences de laboratoire sur des ragondins ont montré qu’après la phase de crise s’opère une stabilisation presque certaine. Le sujet commence à évoluer dans une zone tierce, où la distinction entre rêve et réalité ne prend plus la forme d’un conflit, mais s’harmonise en une philosophie sereine où le sujet accepte avec une âme égale toutes les dimensions de l’existence. Odilon avait déjà partiellement atteint ce stade aujourd’hui, la crise psychotique ne constitue qu’un écho fâcheux de la phase antérieure.
- Vous avez intérêt à avoir raison Drangundsturm, grogna Varan-Beaulieu. Pour l’instant vos “expériences” ne font que dégrader l’image du voyage onirique. Personne n’est dupe de l’état de santé d’Odilon et on commence à nous accuser partout de torture mentale.
- Et c’est là du pur bon sens ! m’écriai-je.
- Taisez-vous, Souvestre, me répondit sèchement le ministre. Vous n’êtes rien, vous n’avez pas voix au chapitre. Nous ne pouvons plus revenir en arrière. Puisque vous êtes lié psychiquement à Odilon, votre présence semble nécessaire au voyage onirique de demain, qui, nous l’espérons, renversera l’expérience de ce soir et accomplira les promesses de l’oniroconditionnement.
- Vous voulez continuer les voyages dès demain, alors qu’Odilon se trouve dans cet état ?
- Je ne veux rien du tout ! Le gouvernement a le couteau sous la gorge. Les actionnaires du voyage onirique attendent des résultats. Ils s’impatientent. Nous nous sommes extrêmement endettés. Nous devons réussir. Nous n’avons plus le choix.
J’éprouvais un innommable dégoût. Sans répondre, je me précipitai hors de la villa.
Ma hâte, sous couvert d’indignation et de révolte, cachait mon épouvante. J’avais été profondément ébranlé par l’apparition de la face abominable de Tartempion au fond de la piscine. Des doutes terrifiants envahissaient mon esprit et mon cœur : le rêve avait-il envahi la réalité ? Le sas dilaté par le trou permettait-il un voyage réciproque, du songe au réel ? Certains personnages des cauchemars d’Odilon avaient-ils pu se glisser discrètement parmi les touristes et franchir la frontière ? S’il nous était possible de rapporter des objets, des matériaux et des animaux du rêve, qu’est-ce qui pouvait empêcher que certaines chimères s’engouffrassent furtivement dans notre monde ? L’autre doute qui me hantait était peut-être plus terrible encore. Et si le rêve n’était pas terminé ? Et si je me trouvais encore dans l’un des songes d’Odilon ? Etais-je vraiment repassé de l’autre côté du trou ? Peut-être me trouvais-je dans un rêve à tiroir, qui avait commencé avec le voyage de l’escargot ou même avec des voyages bien antérieurs, éventuellement dès le premier rêve du restaurant ?
Une fois revenu dans ma chambre, je me mis à fouiller névrotiquement ma suite, guettant un élément suspect, un décalage, une anomalie. Je soulevais les tapis, retournais le téléviseur, enlevais les draps. Rien, a priori, ne semblait troubler la fixité têtue des choses. Il y avait néanmoins dans l’atmosphère quelque chose de bizarre, de louche. Une respiration maladive émanait des grilles de ventilation de la chambre, les couleurs du papier peint paraissaient contenir de graveleux sous-entendus. Après une heure de recherches anxieuses, je m’effondrais dans mon lit, confiant au sommeil mon salut, espérant retrouver paradoxalement la réalité dans le rêve.
Le songe que je fis cette nuit-là acheva d’aggraver mon trouble. Je vécus un rêve tautologique. Je rêvais de moi en train de dormir. Ma conscience se détacha de mon corps pour se suspendre au ventilateur au-dessus de mon lit. Elle resta là des heures et des heures, à observer, sous elle, ma carcasse inerte. Je me contemplais assoupi. Je faisais face à ma silhouette vulnérable, allongée sous les draps, dans la pénombre. Aucun des terrifiants cauchemars que j’ai pu rencontrer dans l’inconscient d’Odilon n’égala l’angoisse que j’éprouvais cette nuit-là, dans cet interminable tête à tête avec moi-même. J’essayais de détourner les yeux, de regarder par la fenêtre, mais mon regard ne pouvait s’arracher au sinistre spectacle de mon propre corps abandonné.
Je fus tiré de ce cauchemar par deux grooms patibulaires qui me laissèrent à peine le temps d’avaler mon petit-déjeuner avant de m’emmener, manu militari, dans la chambre d’Odilon, où une horde de touristes trépignait déjà, encadrée par un grand nombre de sherpas armés jusqu’aux dents. L’atmosphère était électrique, malgré les sourires des représentants de l’agence Garabagna qui ressassaient leurs sempiternelles consignes de sécurité tout en faisant miroiter aux voyageurs des horizons chargés de merveilles et de frissons. Odilon entra enfin dans la pièce, dans son éternel pyjama, serrant contre lui sa peluche d’autruche. Métroclès Drangundsturm trottinait derrière lui en lui tapotant l’épaule. Odilon m’adressa un faible signe de tête avant de saluer mollement les touristes qui le fusillaient avec leurs appareils photos aux objectifs interminables. Il s’étendit dans son lit et avala docilement le cachet que lui tendait son médecin. Il s’assoupit aussitôt, d’un sommeil lourd et résigné, figé dans une solennité glacée de gisant. Le trou se creusa lentement derrière le paravent. À mes côtés, une vieille femme, une touriste, toute voûtée sous son chignon gris, se tordait les mains d’excitation. Quand cinq minutes se furent écoulées, dans un silence presque complet, les premiers sherpas plongèrent dans le trou en vociférant des cris de guerre. Les touristes se précipitèrent à leur suite avec un enthousiasme presque infantile. La vieille touriste, étonnamment énergique pour son âge, redressa sa jupe à carreaux et s’engouffra dans l’inconnu. Je respirai un grand coup et plongeai à sa suite dans les plantureuses ténèbres du gouffre.
À suivre...
Le prochain épisode, "Eschec eschec pour le fardis !", sera publié le mardi 3 mars 2026.
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