Safari sous l'oreiller : épisode 25

Eschec, eschec pour le fardis !

Louis Lopparelli

3/2/202610 min read

   Nous nous trouvions sur une gigantesque place, encerclée de monuments babyloniens dont les beffrois et les minarets se perdaient dans les nuages. De grasses gouttes de pluie s’écrasaient au ralenti sur les innombrables parapluies qui tapissaient ce gigantesque décor. Sous leurs baleines arqueboutées, des milliers d’hommes et de femmes vêtus de noir patientaient gravement, fixant tous une immense guillotine, au centre de la place. Sur l’échafaud, Charles Trenet, vêtu d’une longue tunique blanche à capuchon pointu, astiquait la mâchoire d’acier de l’instrument de mort. Le cardinal Lavandier, tendu comme un piquet à deux mètres de lui, priait, les yeux baignés de larmes, le regard perdu dans le ciel tourmenté. Plusieurs minutes s’écoulèrent sans que le moindre tressaillement vînt chatouiller l’immensité grise de la foule. Seul le vol de trois vautours confirmait l’écoulement du temps. Je sentis que quelqu’un me tirait la manche. C’était la vieille touriste qui avait sauté juste avant moi dans le trou. Elle me murmura d’une voix tremblotante :

- Jeune homme, voulez-vous prendre un café avec moi en attendant le début de l’exécution ?

   Tout en parlant, elle me désigna de la tête une ruelle étroite qui s’enfonçait entre deux des pharaoniques palais qui noyautaient la place. J’hésitais, scrutant la guillotine. Je n’avais pas de temps à perdre avec une touriste. Odilon n’était pas encore apparu et je ne voulais pas manquer son entrée en scène. La septuagénaire insista, pressant mon poignet avec une énergie qui m’étonna à nouveau. Je finis par la suivre. Nous bousculâmes les badauds immobiles, qui se ployèrent à notre passage comme des roseaux grinçants, sans que leurs visages exprimassent la moindre émotion. Une fois que nous les eûmes dépassés, ils ne retrouvèrent pas leur posture initiale, demeurant courbés comme des épouvantails dont une bourrasque malicieuse aurait compliqué les postures. À l’entrée de la ruelle, un petit troquet à l’enseigne racoleuse semblait nous attendre. Nous nous assîmes en terrasse, d’où nous pouvions toujours observer la place et la guillotine.

   Un aubergiste en tablier rouge, dont les expressions rappelaient furieusement certaines moues de Mario Marinacci, vint prendre notre commande. Quand il nous laissa seuls, la touriste se pencha à nouveau vers moi :

- Qui va être guillotiné pensez-vous ?

- Sûrement Odilon. Ce n’est pas la première fois que son rêve le place au centre d’un dispositif paranoïaque de persécution.

- Vous êtes un habitué des voyages à ce que je vois !

- À vrai dire, c’est moi qui ai découvert le trou, je suis Hippolyte Souvestre.

   La vieille femme sourit mystérieusement. Elle ouvrit la bouche, mais la voix du cardinal Lavandier l’interrompit en tonnant aux quatre coins de la place comme si elle avait été retransmise par des milliers de haut-parleurs :

- Frères et sœurs, l’heure sinistre est advenue. Aujourd’hui, Odilon Grenouillère de Sainte-Berge, l’Élu, notre Messie, va verser son sang virginal pour notre salut. Aujourd’hui, notre grand ami, le compagnon de route bienveillant et fidèle de notre race maudite, va s’élever dans la stratosphère pour tutoyer le Très-Haut et négocier notre rachat. Nous avons péché, nous avons sali la sublime nature que Notre Père nous avait confiée. Nous avons trahi notre baptême. La seule manière de renouer l’alliance qui nous lie au Seigneur est, je le crains, que la personne la plus pure de notre espèce, que l’être immaculé qui sauve l’honneur de l’humanité par son exemple, laisse choir sa vénérable tête sur le pavé sonore de cette place, que de son cou coupé s’échappe son âme vers le chapiteau des anges. Recevons notre second et dernier baptême du sang versé du grand saint.

    La foule se divisa alors comme un grand paquet de cartes, dégageant une allée sévère au bout de laquelle surgit une charrette cahotante, traînée par quatre sphinges. Dressé sur la charrette, Métroclès Drangundsturm tenait dans ses bras une silhouette masculine enveloppée dans un linceul. La charrette progressa jusqu’à la guillotine en couinant de tous ses lugubres ressorts. Quand elle l’eût atteinte, le médecin thuriféraire se hissa lourdement sur l’échafaud, déposant à terre son fardeau. Le linceul remua, s’écarta, laissant dépasser le visage timide d’Odilon, qui dévisagea la foule d’un air hagard. Brutalement, le cardinal Lavandier l’attrapa par les cheveux et le traîna au pied de la guillotine, enfonçant son crâne dans la fatale lunette.

- Préparez-vous, me murmura la vieille femme, il va y avoir du grabuge.

    Le cardinal Lavandier avait commencé à réciter un “Notre Père” que toute la foule répétait à voix basse.

- Qui êtes-vous ? demandai-je à mon étrange interlocutrice.

    Charles Trenet, qui avait rabattu son capuchon sur son visage, hissait lentement la lame au-dessus de la tête du condamné.

- Seigneur, acceptez notre offrande ! Seigneur, abreuvez-vous du sang sacré de votre fils sacrifié ! s’égosilla le cardinal.

    La vieille femme me sourit en se redressant. Elle n’était plus du tout voûtée. Du bout des ongles, elle déchira la peau ridée de son visage, qui retomba en lambeaux sur ses épaules, sans verser la moindre goutte de sang. Sous le visage flétri et lacéré surgit un autre visage, un visage féminin jeune et charmant, aux prunelles ensorceleuses et aux sourcils drus. En face de moi, alors que son habile déguisement de vieille touriste glissait le long de son corps, Delphica Jones se leva, plus belle que jamais.

  Son visage dardait des rayons vengeurs tandis qu’une géhenne éperdue grimpait dans son regard. Ses épaules de guerrière sans pitié et ses hanches d’idole païenne dégageaient une puissance sans limite, injectant dans l’atmosphère d’épaisses vibrations d’adrénaline. Elle attrapa un sifflet qu’elle portait autour du cou et souffla dedans énergiquement, alors que la lame de la guillotine commençait à tomber. Aussitôt, un ninja bondit de la foule et se jeta sur le cardinal auquel il asséna un violent mawashi geri. En hurlant, le prélat atterrit au-dessus du corps penché d’Odilon, recevant le croc mortel de la machine de mort en pleine face. Son sang arrosa la bassine, éclaboussant la foule, suspendant aux cheveux des spectateurs d’innombrables cristaux d’hémoglobine. Alors que le ninja arrachait Odilon à la lunette, toute la place se mit à trembler, comme si des milliards de fourmis invisibles déboîtaient ses soubassements. Alors, derrière les courtines et les barbacanes des palais qui nous entouraient, les dômes et les donjons explosèrent en vomissant des torrents de fumée fauve et, des effrayants rideaux de flammes qui grimpaient de leurs fût calciné, émergèrent des centaines d’autres ninjas, grouillants en rangs serrés, hurlant les arpèges de la guerre. Ils formaient un terrifiant essaim noir, qui se déployait sur tous les monuments, nappant de son ombre vengeresse leurs vertigineux machicoulis. Galopant sur les toits, escaladant les tours, pirouettant entre les créneaux, ils affluaient en vagues fracassantes, plongeant dans la foule en dégainant leurs innombrables katanas.

   Delphica sortit un harpon de son sac à main et appuya sur le propulseur. Son projectile, déroulant une longue et solide corde, se planta dans l’une des pinces de la guillotine. Elle m’attrapa par le bras et nous fûmes entraînés dans les airs, fendant le ciel d’un immense vol plané pour atterrir aux côtés d’Odilon, tandis qu’entre les ninjas et les sherpas s’engageait une bataille sans merci. Delphica Jones décocha un violent coup de poing à Métroclès Drangundsturm, qui le reçut en pleine mâchoire, chancela et s’effondra dans l’abominable mêlée. La jeune femme arracha le linceul d’Odilon et l’embrassa passionnément.

- Tu es la vraie Delphica Jones ? m’écriai-je.

- Elle-même ! me répondit-elle en lâchant son amant. Je ne viens pas du rêve, Hippolyte, tu m’as vu sauter avant toi dans le trou. Je suis venu mettre fin à cette misérable farce !

- Mais, d’où viennent tous ces ninjas ?

- Tous les touristes qui voyagent avec nous aujourd’hui font partie de ma secte. Nous nous sommes déguisés et avons tous adopté de fausses identités pour participer au voyage d’aujourd’hui. Par la force du nombre, nous avons pris le contrôle du rêve. Nous n’étions qu’une vingtaine, mais l’inconscient d’Odilon a décuplé nos forces. Et nous allons mettre la pâtée à ces culs bénis et à ces pieds tendres du gouvernement. Ne perdons pas de temps ! Nous devons nous battre, sauver la jungle des chimères, écraser les légions infâmes du cynisme et de l’avidité. À moi, frère Jean des Entommeurs, Fantomas, Paprika ! À moi puissances du rêve et de la révolte, à moi légions de l’imagination, à moi Armée de la Poésie !

   Elle attrapa une hache de guerre qu’un ninja lui lançait et se jeta à son tour dans l’abyssale mêlée.

   Si son intervention fracassante avait un instant décontenancé la meute de ses adversaires, les rangs ennemis s’étaient reformés rapidement. Aux sherpas venus de la réalité s’étaient ralliées des légions de Charles Trénet encapuchonnés dont les fléaux hérissés de dents moulinaient parmi les crânes, fauchaient les cervelles, déchiraient les visages. Le Charles Trénet qui s’apprêtait, quelques minutes plus tôt, à décapiter Odilon, me cribla d’estocades perfides, dans l’indifférence totale de mon colocataire, obnubilé par la contemplation de son ancienne petite amie. Heureusement, un ninja vint suspendre le coup fatal qui devait m’achever du bout de sa pantoufle noire et désarma mon assaillant par une espiègle rotation des orteils. Huit sherpas et douze Charles Trénet tenaillaient Delphica Jones qui, lévitant à deux mètres du sol, les tenait en respect en faisant virevolter son tomahawk. Ils mordirent la poussière un par un, dans un bouquet dégoulinant d’yeux arrachés et de dents pulvérisées. Mais le gigantesque rififi se glaça soudain. Un murmure nerveux chiffonna la foule guerrière, qui se dispersa rapidement dans les limbes opaques que la malléabilité du rêve avait substituées aux palais. Dans le silence frissonnant de cette fuite désordonnée perça l’effroyable grincement de la monture de Tartempion.

   Le destrier humain, jaune comme un soleil de fièvre rampant sur une jungle suppliciée, grinçant de sa longue mâchoire de cheval, les aisselles exhumant le fumet des charniers, les vertèbres miaulant sous son tégument ocre, agonisait presque sous le poids maudit de son cauchemardesque cavalier. Tartempion, barbouillé d’horreurs femelles sous son chapeau à bec, tenait fermement de sa main ganté une longue corde, au bout de laquelle avançait un personnage dont la longue tunique blanche bariolée de blasphèmes, le capuchon et le masque crochu de médecin des temps de peste empêchaient de deviner l’identité.

   Pour la première fois, Delphica avait frissonné. Mais, se ressaisissant aussitôt, elle arqua les jambes, banda ses muscles, en position de combat. Tartempion ignora cette incitation à la lutte et se contenta d’adresser un signe de tête à l’être mystérieux qui l’accompagnait. Ce dernier retira lentement son masque, puis leva la tête, laissant la foule percevoir son visage sous son capuchon. Il s’agissait de Delphica Jones. Tartempion s’adressa alors à Odilon, qui suivait la scène d’un œil hagard, depuis l’échafaud.

- Monsieur Grenouillère de Sainte-Berge, je crois que votre ancienne amante a quelque chose à vous dire.

La Delphica captive de Tartempion s’adressa à Odilon la voix tremblotante de détresse.

- Mon chéri, c’est moi, c’est Delphica, je t’en supplie, aide-moi. Tartempion me retient prisonnière. Si tu ne lui livres pas la rançon qu’il exige, il boulottera mes entrailles.

- Ne l’écoute pas Odilon, s’écria l’autre Delphica. Cette pimbêche n’est qu’une grossière contrefaçon, un épouvantail à perruque, sans aucune ressemblance avec moi. C’est un piège de Tartempion et du gouvernement.

- Je t’en supplie Odilon, il va me faire du mal, il va me dévorer, pleurnicha la Delphica attachée à la corde.

   Je fus alors pris d’un doute abominable. En effet, la proposition de rançon que formulait la Delphica prisonnière ressemblait à s’y méprendre à celle que le gouvernement avait rédigée pour moi. Peut-être ce dernier avait-il renouvelé sa stratégie avec Delphica, pensant le résultat plus assuré. Mais, dans ce cas, la Delphica implorante que Tartempion tenait au bout d’une corde devait nécessairement être la véritable Delphica, la fameuse Delphica vénale et narcissique dont Charles Varan-Beaulieu parlait avec suspicion. Une Delphica qui n’aurait eu aucun scrupule à accepter du gouvernement cet odieu stratagème, à condition d’être grassement rémunérée pour manipuler ainsi son ancien amoureux. L’autre Delphica, que j’avais cru voir entrer avec moi dans le rêve sous le déguisement d’une vieille femme et à la suite de laquelle je venais de m’engager éperdument dans une fracassante bataille pour l’émancipation onirique, n’aurait donc été qu’une pure chimère, une icône fantasmée et idéalisée ! D’ailleurs, cette Delphica, qui avait héroïquement sauvé Odilon à la tête d’une armée de ninjas, n’avait rien de réaliste. Le nombre des ninjas excédait de beaucoup le nombre de soi-disant adorateurs déguisés qui l’auraient, selon elle, accompagnée dans son opération. Le baiser fougueux qu’elle avait offert à son ancien amant n’était peut-être rien d’autre qu’une projection masturbatoire. Cette hypothèse me révoltait. Pour lutter contre elle, je me répétais que Tartempion exigeait lui aussi la rançon alors même qu’en aucun cas le gouvernement n’aurait pu entrer en contact avec lui. Mais s’agissait-il bien du vrai Tartempion ?

   En d’autres circonstances, pour départager l’authentique Delphica de son avatar mensonger, Odilon aurait pu poser aux deux jeunes femmes une question intime, à laquelle seule la véritable Delphica eût été capable de répondre. Mais ici, il n’y avait pas à distinguer la vraie femme de l’usurpatrice, mais la Delphica véritable de son double fantasmé, double issu de l’esprit même d’Odilon, qui en partageait forcément tous les souvenirs. Il était même probable que la fausse Delphica correspondît bien davantage aux souvenirs d’Odilon que la femme réelle, dont la mémoire et à la personnalité eussent été altérées par le temps.

   La belle et fougueuse Delphica guerrière fit tournoyer sa hache et la lança en direction de son double.


   À suivre... 

   L'épisode 26, "Ouroboros", sera publié le vendredi 6 mars 2026.