Safari sous l'oreiller : épisode 26

Miracle

Louis Lopparelli

3/12/202613 min read

   

   Alors que le projectile sciait l’atmosphère pour atteindre sa cible, son funeste trajet s’interrompit brutalement. La hache se suspendit dans les airs puis fut aspirée par le ciel. Je levai la tête. Au milieu des nuages, le trou se dilatait lentement, engloutissant le monde qui s’étalait sous lui. Quelques minutes plus tard, j’étais projeté sur le plancher de la chambre en compagnie des autres touristes et des sherpas.

    Odilon se redressa sur son lit avec une énergie qu’on ne lui avait pas connue depuis des mois. Il s’écria :

- Delphica ! Elle était là ! Où est-elle ?

    Tout en me massant les cervicales, je cherchais également Delphica du regard, espérant éclaircir l’énigme de sa double présence dans le rêve. Odilon se débattait pour se dépêtrer de ses draps et de sa couette. Ce simple effort, qu’un homme en pleine santé aurait accompli sans même y songer, exigeait de lui une énergie énorme. Ses bras et ses jambes pédalaient dans l’enchevêtrement de tissus bigarrés de sa literie comme les membres d’un caravanier dégluti par des sables mouvants. Deux sherpas se ruèrent vers lui, lui saisirent brutalement les épaules et le plaquèrent contre son matelas :

- Laissez-moi, crapules ! Canailles ! Je veux voir Delphica, vous ne pouvez plus me la cacher. Laissez-moi la voir ou j’arrête tout ! Vous entendez ? Tout !

    Métroclès Drangundsturm, accouru à la suite des sherpas, se penchait sur son patient :

- Odilon, je crois que ce n’est pas raisonnable. Tu ferais mieux de rester un peu couché. Tu sais bien que tu dois toujours te reposer après les voyages. 

- Loin de moi, gredin ! Je veux voir Delphica.

    Odilon m’aperçut :

- Hippolyte ! Hippolyte ! Aide-moi ! Où est-elle ? La vois-tu ?

    Je la cherchai désespérément, bousculant la horde de touristes gloussants qui se trémoussaient autour de moi, repoussant furieusement les sherpas qui cherchaient à m’immobiliser. Soudain, mon regard se figea sur la silhouette de la vieille femme avec laquelle j’avais sauté. Delphica avait donc eu le temps de remettre son costume ? Je me précipitai vers elle.

- Delphica ! Trêve de déguisement ! Odilon a besoin de toi. Montre-toi à lui.

    Je voulus tirer sa perruque, mais le cuir chevelu me résista, arrachant un cri à la grand-mère.

- Monsieur, mais vous êtes fou ? Laissez-moi.

    Je tirai frénétiquement sur la tignasse grise, qui refusait éhontément de se détacher du crâne. J’empoignai le visage ridé et tentai de le déchirer à son tour, pour dégager le visage derrière le masque, en vain. La peau me résistait et je ne pus arracher que des larmes à la pauvre aïeule. Ce n’était pas Delphica. J’étais en train de malmener une gentille grand-mère, accroché désespérément à ma croyance au rêve. Je tombais à terre, les yeux barbouillés de larmes.

- Delphica n’est plus là.

- NON !!! hurla Odilon.

    Soudain, le plafond de la chambre craqua. Nous levâmes toute la tête. Les lattes du plafond se fissuraient et s’écartaient, formant une béance divariquée : le trou. Le trou, qui venait de se refermer sous nos pieds, s’ouvrait au-dessus de nos têtes. Nous fûmes de nouveau aspirés.

    J’atterris pour la seconde fois, avec les touristes et les sherpas, sur le plancher de la chambre d’Odilon. Odilon, pour la seconde fois, se redressa. Que s’était-il passé ? Sherpas et touristes se regardaient avec angoisse. Un jeune homme s’adressa à un des responsables de l’expédition :

- Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce normal ?

- Je ne comprends pas…

- Où suis-je ? pleurnicha Odilon.

    Métroclès Drangundsturm se leva de son fauteuil.

- Rassurez-vous mes amis, je crois qu’Odilon vient simplement de faire un faux réveil. Cela nous est déjà arrivé à tous. Nous rêvons que nous nous réveillons, alors que nous nous trouvons toujours dans le rêve. C’est une expérience troublante, je vous l’accorde, mais banale.

- Et donc là nous sommes bien revenus dans la réalité ? demanda une touriste.

- Je ne pense pas, hasardai-je. Comment Métroclès Drangundsturm peut-il savoir que nous venons de vivre le faux réveil d’Odilon, alors qu’il ne voyageait pas avec nous dans le rêve ? Je pense qu’Odilon rêve encore.

    Plusieurs cris s’élevèrent. La panique commençait à se répandre parmi les voyageurs.

- Mais allons-nous jamais réussir à sortir ?

- Comment pourrons-nous être sûrs que nous sommes bien de retour dans la réalité ?

- Tuons Odilon, aboya un des sherpas, c’est la seule manière de provoquer un réveil immédiat.

- Non, non ! dis-je. Je peux me tromper. Et puis cela ne changerait rien. Pour échapper au rêve où il est assassiné, Odilon n’est pas obligé de se réveiller, il peut se transporter dans un autre rêve !

- Tuons le, hurla le sherpa, les yeux déformés par la haine. Cela fait plus d’un an que le Panchoustan sombre dans la folie et la ruine à cause de ce cuistre et de ses rêves abscons. Nous avons déjà perdu douze de nos hommes dans les voyages oniriques, nous ne voulons plus servir dans ces conditions. Il faut mettre fin à ce fiasco quoiqu’il arrive, le détruire à la source.

    Odilon hochait vaguement la tête en écoutant cette diatribe. Je tentai le tout pour le tout :

- Si vous le tuez, le choc émotionnel peut provoquer un arrêt cardiaque chez le dormeur. Si Odilon meurt nous disparaissons avec lui ou nous risquons d’être enfermés à jamais dans son rêve.

- Ce serait peut-être la solution la plus simple, hasarda philosophiquement un jeune touriste suisse. Si nous mourons par simple disparition, cela demeure la forme de trépas la plus douce, autrement délicate que toutes les agonies réelles. Vous imaginez ? S’évaporer tendrement, sans convulsions morbides, sans éructations désespérées dans des avalanches de vomissements.

- Taisez-vous nihiliste ! s’écria un autre touriste.

- Si nous restons enfermés dans ce rêve, continua le touriste philosophe, au moins nous fixerions-nous dans un niveau de réalité, qui du moins ressemble à la nôtre. Car, me semble-t-il, ce qu’il y a de plus inconfortable, ce n’est pas de mourir dans tel ou tel monde, mais de sans cesse basculer de l’un à l’autre, sans jamais pouvoir prévoir à quoi ressemblera l’heure suivante. Voilà la situation la plus angoissante, celle que nous vivons actuellement.

- Et si nous attendions tout simplement ? proposai-je. Personne ne dort infiniment, Odilon va bien finir par se réveiller et nous retrouverons tous notre bon Panchoustan.

- Mais comment pourrons-nous être certains d’être vraiment revenus dans la réalité ? 

   Un silence anxieux suivit cette question.

    Odilon se leva :

- Mes amis, je comprends votre angoisse. Je pense que la solution proposée par votre sherpa est la meilleure. Je dois en finir, ma misérable vie ne m’apporte déjà plus la moindre satisfaction, je ne veux pas qu’elle détruise en plus les espoirs d’une génération de Panchoustanais qu’on a conduits à la ruine en secouant sous leurs nez des chimères chamarrées. Ouvrez la fenêtre, monsieur le sherpa, je vais sauter, et mettre fin à ce rêve.

- Odilon, je ne crois vraiment pas que ce soit une bonne idée, dis-je.

- Mais faites-le taire celui-là ! s’écria le sherpa. Il commence à nous casser les pieds ! Il veut vraiment que nous restions coincés ici pour toujours.

    Deux autres sherpas m’agrippèrent et me plaquèrent au sol.

- Mais laissez-moi voyons, bande de brutes !

    On m’engouffra un baillon dans la bouche, étouffant mes protestations. Je m’égosillais dans le duvet du silence, tandis qu’Odilon, serrant la main à quelques touristes qui l’applaudissaient et le contemplaient avec admiration, se dirigeait vers la fenêtre. Il l’ouvrit théâtralement et risqua une jambe dans le vide. Soudain, il se mit à rire.

- Qu’y a-t-il ? demanda hargneusement le sherpa. Tu te dégonfles ?

- Nous sommes au rez-de-chaussée, pouffa Odilon.

    Deux sherpas se penchèrent par la fenêtre et corroborèrent ses dires.

- Nous sommes coincés.

- À moins que nous le tuions de nos mains, grogna l’impitoyable sherpa.

- Oui, il a raison, crièrent plusieurs touristes. Tue-le ! Tue-le !

    Le sherpa dégaina le poignard qui souriait à sa ceinture. Il lécha lascivement la lame acérée et, le dos voûté, s’approcha lentement de sa proie. Odilon tomba à genoux, les mains en prière, les yeux baignés de larmes, attendant le coup. Soudain, le mur de la chambre explosa, ses débris voltigèrent au ralenti au-dessus de nos têtes, tandis que Delphica Jones, debout sur un tapis volant, traversait la pièce et décochait un redoutable coup de pied au sherpa. La justicière bourdonnante de sortilèges comme une couscoussière des Mille et une nuits slaloma dans l’atmosphère opaque du rêve en orientant son bolide bidimensionnel du bout de ses orteils. Elle fondit vers Odilon et le hissa lestement à ses côtés. Puis, elle se tourna vers moi :

- Saute Hippolyte, avant qu’il ne soit trop tard.

    Prenant appui sur le rebord du lit, je bondis à bord de la carpette magique. Le trou commençait à détricoter lentement les lattes du plafond. Delphica voulut redresser la trajectoire du tapis en direction de la béance obscure, mais les touristes et les sherpas s’accrochèrent furieusement aux mèches de l’appareil, cherchant à renverser Odilon et à le lyncher. Celui-ci, qui avait baigné depuis sa résignation au sacrifice dans une benoîte léthargie, s’embrasa des orteils à la cime des cheveux d’une farouche et endiablée envie de vivre, de fuir, d’arracher au limon de ses cauchemars le corps bouillant de Delphica et d’éclater dans son étreinte le cotonneux plafond de la réalité. Il asséna un brutal coup de pied au sherpa qui griffait sa cheville, tandis qu’un touriste tirait perfidement sur le cordon de sa robe de chambre. Odilon roula sur le tapis, nu comme un ver, laissant apercevoir, en lieu et place de son sexe, un petit rhododendron. Delphica le rattrapa par le bras, le dérobant aux crocs et aux ongles qui voulaient réduire en charpie sa nudité diaphane.

    Le tapis fusa vers le plafond et traversa le trou. Je chutai sur le plancher, tandis que l’Odilon onirique s’évaporait. Les premiers touristes jaillissaient déjà à ma suite dans la chambre où les responsables de l’agence Garabagna accouraient pour les recevoir. Odilon était en train de se réveiller dans ses draps trempés. Soudain, un stewart de Garabagna se rua sur lui. Personne n’eut le temps de réagir. Le stewart avait brandi un poignard, et, avant que le moindre cri ait pu être poussé, il poignarda sauvagement Odilon, à plusieurs reprises. Aussitôt, cinq sherpas l’immobilisèrent et le plaquèrent contre le mur, arrachant son uniforme. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, une fois chue la casquette qui voilait son visage, le visage de l’interprète de Bison Assis ! Odilon, baignant dans le sang, avait perdu connaissance. Le trou se reboucha en un fragment de seconde, alors même que les deux tiers des touristes n’avaient pas quitté le rêve.

    Le Sioux hurlait :

- Mort au profanateur des rêves ! Mort au pillard du Wakan Tanka !

- Qu’avez-vous fait ??? hurlai-je à l’interprète, vous ne deviez pas assassiner Odilon, il est innocent ! Il n’a rien fait ! Ce n’est pas lui le coupable.

   Le terroriste cracha par terre.

- C’était le seul moyen d’interrompre cette farce et de venger le Wakan Tanka.

    Un sherpa le gifla furieusement.

    L’équipe médicale d’intervention d’urgence fit irruption dans la pièce avec fracas, précédée par Charles Varan Beaulieu et Hector Truffe, blêmes d’angoisses. Les toubibs s’agglutinèrent autour d’Odilon pour interrompre son hémorragie et le placer sous perfusion.

- Il est toujours vivant !

- Branchez le téléviseur de retransmission onirique ! cria Varan-Beaulieu. Les deux tiers des touristes sont toujours coincés ! Il faut vérifier qu’ils n’ont pas disparu. Vous devez réanimer Odilon, aboya-t-il aux urgentistes, le réanimer quelques secondes, même s’il doit mourir jusqu’après, sinon ces touristes seront pulvérisés à jamais dans les limbes !

- Il est absolument impossible de le réveiller pour l’instant, lui répondit le médecin-chef après quelques minutes. La seule chose que nous pouvons faire pour le sauver est de provoquer un coma artificiel.

- Voyons vous n’y pensez pas, s’étrangla le ministre, il faut extraire les voyageurs ! Si nous les perdons, notre pays se déshonorera aux yeux du monde entier !

- Le pronostic vital est engagé. Seul le coma artificiel peut dérober Odilon à une mort certaine et les voyageurs qui l’habitent à un impénétrable néant.

   Sans écouter les protestations de son interlocuteur, le médecin chef engouffra dans la bouche béante d’Odilon une poignée de médicaments aux couleurs tapageuses.

   Deux sherpas avaient branché le grand téléviseur placé au fond de la chambre. Les équipes de surveillance du rêve ne l’enclenchaient qu’en cas de grave problème ou de risque imminent, car les recherches de Métroclès Drangunsturm avaient démontré que la télétransmission brouillait les rêves de mon ancien colocataire au point de gâcher férocement l’expérience du voyage. Néanmoins, les sherpas étaient toujours équipés de caméras frontales, dont les équipes de psychoccultistes décortiquaient les enregistrements après les songes, pour observer les effets de leurs expériences sur les scénarii oniriques.

    Peu à peu une image commença à se composer sur l’écran. Plus les urgentistes s’agitaient autour du corps inconscient d’Odilon, plus les pixels grumelant sur la surface plane du téléviseur s’assortissaient pour composer des scénographies fugitives. L’omelette grouillante de la transmission remuait en calots d’apparitions sépias et floues, progressant sereinement vers la netteté. Sous les caresses salvatrices des toubibs, la respiration d’Odilon s’apaisait et la vidéo se clarifiait. Nous retenions notre souffle, empilés devant la télévision. Enfin, la chambre dans laquelle nous nous trouvions nous apparut de l’autre côté de l’écran, comme à travers un miroir mouvant. Odilon se trouvait allongé sur son lit. Il ouvrait les yeux. Les touristes qui l’entouraient tambourinaient contre les murs, griffaient le papier peint, paniqués, cherchant frénétiquement le trou. Nous n’entendions pas leurs cris, les images que nous contemplions demeuraient absolument muettes. Ainsi dépouillées de leur sonorité, les gestes affolés des touristes perdaient leur effroi et paraissaient former une chorégraphie burlesque. Leurs grimaces ne suscitaient plus la moindre empathie, se coulant en une molle pantomime. Odilon, dans son rêve, s’étirait calmement. Jamais depuis un an je ne l’avais vu aussi paisible, aussi reposé. Les rides qui chiffonnaient ses traits ces derniers mois s’étaient évaporées. Il rayonnait, comme un ange revenu sur son nuage après une longue bourlingue dans le monde sublunaire. Une mignonne petite bosse prenait forme à ses côtés, sous la couette. Odilon tendait la main, écartant tendrement les draps, découvrant l’épaule fraîche et nue, palpitante, de sa douce Delphica. Elle faisait semblant de dormir, mais les légers gloussements qui faisaient trembloter ses flancs la trahissaient. Odilon la chatouillait en pouffant. De petites larmes d’hilarité perlaient aux commissures des yeux de la jeune femme. N’y tenant plus, elle ouvrit tout grand ses prunelles euphoriques. Elle riait à présent à gorge déployée. Odilon riait lui aussi. Ils s’enlaçaient, s’embrassaient, indifférents aux gémissements des touristes. Je ne pus m’empêcher de pleurer devant ces bouleversantes, quoiqu’irréelles, retrouvailles de deux amants que les folies morbides de l’existence avaient séparés.

    Alors les murs de la chambre rêvée d’Odilon commencèrent à peler, comme si une main invisible en épluchait le papier peint. Les touristes enfermés dans le rêve reculèrent en tremblant, craignant une nouvelle catastrophe. Odilon et Delphica étaient désormais secoués par un gigantesque fou rire. Les quatre fers en l’air, ils se roulaient parmi les draps en se tenant la main, montrant du doigt les contours du plafond et des murs qui s’effilochaient, découvrant un gigantesque jardin. Le paysage qui entourait la chambre était si merveilleux que même les touristes condamnés oubliaient leur angoisse pour le contempler avec fascination. La chambre flottait dans l’air, sans aucun immeuble pour la soutenir, au milieu d’une immensité feuillue et moussue, où dansaient d’infinies arabesques de treilles et de branches, des grappes pulpeuses de fruits jaspés de sève vermeille, des lianes verdoyantes lézardant l’azur et les nuages, se faufilant parmi la majesté des cieux. La caméra du sherpa qui filmait la scène zooma alors sur un bocage en contrebas dont les arbustes ondulaient étrangement. La terre qu’ils surmontaient gigotait doucement, puis plus fort, comme sous l’effet d’un minuscule séisme. Soudain, les arbustes s’écarquillèrent et le sol se craquela. L’humus s’ouvrait. Quelques secondes passèrent, immobiles. Tout d’un coup, un immense geyser de liquide noir, épais, sirupeux, jaillit des profondeurs de la terre et s’éleva parmi la forêt gigantesque, s'étirant sur des kilomètres de ciel, éclaboussant les troncs millénaires des arbres, arrosant la stratosphère de ses vomissures d’ébène.

   Partout dans le jardin, la terre se fissurait et partout fusaient de semblables giclures noires. D’innombrables colonnes de ce liquide anthracite surgissaient jusqu’aux confins de l’horizon, bâtissant un péristyle sombre sur lequel le ciel semblait s’appuyer.

- Dites moi que je rêve… gémit Varan-Beaulieu.

- C’est… balbutiai-je.

- Du pétrole ! souffla le ministre, au désespoir.

    Il s’agissait bien de pétrole, de centaines, de milliers d’hectolitres de pétrole. Cet or noir, que le gouvernement avait, durant des mois d’oniroconditionnement, désespérément tenté de faire jaillir des nuits d’Odilon, se matérialisait enfin, au moment même où il devenait absolument, irrémédiablement inaccessible à notre réalité. La croûte terrestre du rêve dégobillait de pantagruéliques gisements, submergeant tout l’horizon, retombant en pluie noirâtre sur la canopée du songe. Odilon et Delphica se tenaient les côtes de rire, les membres entortillés, les lèvres jointes.

    Alors, ce fut au ciel de se fissurer. De longues veinures marbraient les ourlets des nuages, déchiraient la membrane de la voûte céleste. Alors, des énormes cicatrices qui s’y formaient, se déversa à gros bouillons une fantastique pluie d’or. De l’or en pièces, en lingots, en cubes, en stalactites, de l’or fondu, de l’or solide, de l’or gazeux, mille nuances d’or bavaient sur le paysage, se mêlant aux colonnes de pétrole, torsadant parmi leurs élancements. L’or et le pétrole tant désirés, tant attendus par le gouvernement, étaient enfin advenus, et à jamais perdus. Perdus dans le sommeil infini dans lequel le comas artificiel plongeait pour toujours le rêveur avec les touristes captifs. Alors, au milieu de ces saturnales noires et vermeilles, au cœur de ce feu d’artifices de richesses infinies et inatteignables, Odilon et Delphica se tournèrent vers la caméra qui les filmaient, nous regardant, nous, leurs spectateurs dans le monde réel, nous fixant droit dans le yeux. Odilon nous fit un signe de main et son hilarité s'apaisa pour laisser place à un pâle et triste sourire. L’image se brouilla et le téléviseur s’éteignit, pour ne jamais se rallumer. 


                                                                                              Fin.

                                                                                   Remerciements 

    Je remercie mes lecteurs et ma famille, d'avoir suivi, semaine après semaine, ce rebondissant feuilleton, de m'avoir conseillé et soutenu par leur retours attentifs et enthousiastes, par leurs ardents encouragements. Grâce à eux, j'ai pu puiser de nouvelles réserves d'inspiration et venir à bout de ce récit. 

     Je remercie mon amoureuse, Domitille, pour sa présence incandescente qui irrigua mon imagination durant ces mois d'écriture, pour les histoires et les idées qu'elle m'inspire tous les jours. 

   Je remercie Satoshi Kon pour avoir réalisé le film Paprika en 2006 et avoir ainsi ouvert en moi d'inépuisables minerais de rêve. Ce roman lui rend modestement hommage. 

    Je remercie William Shakespeare d'avoir écrit La Tempête, et de nous avoir tous fait sombrer, avec cette dernière pièce, dans une douce folie aux frontières du réel. 

    Je remercie enfin le comte de Lautréamont, mort à 24 ans, pour avoir bâti dans la solitude de sa chambre l'œuvre la plus étrange et la plus démente qu'ait jamais enfanté l'esprit humain, nous réveillant pour toujours d'un mauvais rêve qu'on prenait pour la réalité.