Safari sous l'oreiller : épisode 3

Le Témoin

Louis Lopparelli

12/15/202511 min read

   À l’époque vivait dans notre quartier un certain Narguile Khaloud, professeur de philosophie en arrêt maladie prolongé. Narguile vivait depuis quatre ans sous le poids d’une cruelle culpabilité. Il avait été involontairement responsable de la mort d’un de ses collègues, le professeur de littérature Étienne Lampenac, mort sous les coups de sécateur d’un de ses anciens élèves, Tugdual von Strabt, alors qu’il sortait de la salle des professeurs. Tugdual avait quitté le lycée Marguerite de Navarre deux ans avant l’attentat, profondément marqué par la personnalité de son professeur de littérature. Au cours de sa scolarité, Etienne Lampenac avait d’abord représenté à ses yeux une sorte de prophète, dont il buvait dévotement les paroles et, en particulier, les développements sur le poème “L’Amour par terre” de Paul Verlaine. Tugdual avait développé une véritable obsession pour la strophe suivante :

Le vent de l’autre nuit l’a jeté bas ! Le marbre

Au souffle du matin tournoie, épars. C’est triste

De voir le piédestal, où le nom de l’artiste

Se lit péniblement parmi l’ombre d’un arbre.”


   Une nuit, après s’être endormi une fois de plus en ressassant cette strophe énigmatique, Tugdual avait rêvé qu’il entrait dans le mystérieux parc de Verlaine, qu’il se penchait sur le piédestal devant lequel gisait l’amour chu, et, qu’après de longs efforts, il parvenait à déchiffrer “le nom de l’artiste”. Au réveil, Tugdual eut miraculeusement le temps de noter le nom dont il avait eu la révélation, avant que la mémoire fugitive du rêve l’escamotât. Ce nom était “Claude Abeille”. Le lendemain, il attendit la fin du cours pour se précipiter vers son professeur et lui faire part de sa découverte. Tugdual espérait que son mentor l’aiderait à secouer l’actualité littéraire en faisant part au grand public de son illumination. Mais Étienne Lampenac lui rit au nez. Si Claude Abeille était en effet un célèbre sculpteur, il était né en 1930, bien après la mort de Verlaine en 1896. Il ne pouvait donc en aucun cas être “l’artiste” du poème. Pour Lampenac, l’artiste en question devait être un sculpteur du XVIIIe siècle, convenant au cadre libertin des Fêtes galantes, probablement Edme Bouchardon, connu précisément pour son Amour se faisant un arc de la massue d’Hercule. Les sarcasmes d’Etienne Lampenac avaient constitué une véritable humiliation pour Tugdual, qui sombra peu à peu dans le délire, nourrissant une haine profonde et sauvage pour le professeur. Haine psychotique que sut exploiter un petit groupe de terroristes salafistes qui tenait le professeur Lampenac dans son viseur depuis qu’il avait fait étudier à ses lycéens un extrait des Versets sataniques. Ils alimentèrent son délire haineux au point qu’un matin Tugdual s’empara du sécateur de son grand-père et chemina vers son ancien lycée en écoutant à plein volume dans son walkman l’ouverture du Manfred de Schumann. Sous prétexte de récupérer des documents administratifs, il pénétra dans l’établissement et croisa sur sa route le professeur de philosophie Narguile Khaloud, à qui il demanda s’il savait où se trouvait son collègue Etienne Lampenac. Ne pouvant deviner les intentions homicides du jeune homme, Narguile lui désigna la salle des professeurs où il venait de débattre avec Monsieur Lampenac de l’influence de l’hérésie pneumatomaque sur l'œuvre de Joseph Chénier. Après l’avoir poliment remercié, Tugdual avait fait pivoter ses espadrilles vers ce véritable chaudron intellectuel que constituait la salle des professeurs du lycée Marguerite de Navarre, pour massacrer en bonne et due forme son ancien professeur avant d’être maîtrisé par Magalie Bonnequiche, la documentaliste, et Yves de Saint-Nectar, le professeur de physique.

   Sa famille, ses amis, ses collègues eurent beau répéter à Narguile Khaloud qu’il n’était en rien responsable de la mort d’Etienne Lampenac, que personne n’aurait pu soupçonner les intentions de ce souriant et affable jeune homme, que la plupart des autres personnes présentes dans l’établissement auraient commis la même erreur, que le jeune tueur aurait de toute façon fini par retrouver la trace de sa proie, le professeur de philosophie vivait rongé par la culpabilité, s’attribuant une grande part de responsabilité dans la tragédie. Celui que ses élèves surnommaient “le chrysostome” pour sa volubilité brillante, ses traits d’esprit délicieux, ses raisonnements implacables, avait alors pris en haine cette bouche d’or qui avait fait son succès et qui s’était faite, un petit matin, l’organe de l’exécution de son collègue. Il avait alors décidé de se repentir en s'astreignant au silence. Ce silence permanent était sa pénitence et, depuis quatre ans, il ne l’avait pas brisé. Depuis quatre ans, il vivait reclus chez lui, complètement silencieux.

   Ayant moi-même rédigé un article pour mon canard sur cette affaire, le cas du professeur Narguile Khaloud me revint à l’esprit. Pour m’être penché sur son histoire, je savais que jamais il ne romprait son vœu de silence. Il était donc tout indiqué pour participer à notre expérience. La treizième heure de la quinzième lune du mois de Pantoum, je me rendis chez l’infortuné philosophe. Je le trouvai pratiquement nu au milieu de son salon, penché sur un épais grimoire où je déchiffrai le titre Technique de haute magie par Eliphas Lévi. Sur la table basse de son salon, un petit tas de poudre blanche et une paille côtoyaient des revues pornographiques et un poussiéreux mais non sans panache gramophone à cornet. Si Odilon avait assisté ce spectacle, il aurait immédiatement disqualifié la rationalité du professeur Khaloud, mais mon métier de journaliste m’avait appris à ne pas me fier aux apparences immédiates et, de toute façon, j’étais trop pressé d’accomplir notre expérience pour me lancer dans la fastidieuse recherche d’un nouveau cobaye.

- Monsieur Khaloud, pardonnez-moi de vous déranger, je me suis permis d’entrer, la porte était ouverte. Vous ne m’avez jamais vu mais mon nom doit vous dire quelque chose, je suis Hippolyte Souvestre, le journaliste du quotidien Je suis nulle part… J'ai écrit il y a un an un article sur vous.

   Narguile Khaloud me dévisagea avec gravité, sans rien répondre bien entendu.

- Si je vous rends visite aujourd’hui, monsieur Khaloud, c’est parce que je ne suis pas totalement satisfait par l’enquête que j’ai menée sur vous il y a un an. De nombreuses zones d’ombre demeurent. Je me suis depuis penché sur vos articles publiés il y a quelques mois dans la revue Exemplaire et en particulier sur ceux qui concernaient les preuves de l’existence du Diable et l’orientation sexuelle des anges. J’ai été frappé par la profondeur de vos vues et la grande lucidité de vos propos qui contredisent à mon avis clairement la réputation d’illuminé qu’on vous a forgée depuis le début de votre repentance silencieuse. Je crois d’ailleurs qu’on a peut-être un peu trop vite attribué à l’attentat dont vous avez été involontairement l’instrument la raison de votre silence. En étudiant votre œuvre et votre pensée, en relisant vos cours, auxquels j’ai pu accéder grâce à la coopération de certains de vos anciens élèves, je me suis demandé si ce silence permanent n’avait pas, derrière ce motif apparent aux ressorts psychologiques peu subtils, une raison métaphysique, peut-être même mystique.

   Le professeur Khaloud ricana en se grattant la fesse droite. J’interprétai cette manifestation comme une incitation à poursuivre.

- Je tiens à œuvrer au rétablissement de votre réputation. Je sais pertinemment que je ne peux pas vous interroger oralement, mais vous pourriez répondre à mes questions à l’écrit. Je publierai notre entretien dans Je suis nulle part et votre lucidité ainsi que la profondeur de votre posture philosophique actuelle pourront de la sorte être manifestées à un public bien plus vaste que celui, très restreint et spécialisé, de la revue Exemplaire.

   Khaloud chemina jusqu’à sa cuisine, se servit un verre de lait glacé et alla s’affaler dans le canapé de son salon. Il me dévisageait avec ironie, presque avec pitié. D’un geste ample, il me désigna la pièce qui nous entourait, comme si celle-ci recelait je ne sais quelle grandiose évidence, je ne sais quelle vérité patente, devant laquelle nous devions tous deux nous incliner. J'acquiesçai d’un air entendu, bien que je ne comprisse pas le moins du monde les implications de ce geste, pour faire bonne impression. Je repris :

- Tout à fait, monsieur Khaloud, tout à fait. En tout cas, dans cette perspective, je me permets de vous inviter à dîner, demain soir, chez moi. J’habite à quelques pâtés de maisons d’ici, au 8 rue des douze vierges. Avec mon colocataire, Odilon Grenouillère de Sainte-Berge, également admirateur de votre prose et de votre pensée, nous vous concocterons un dîner aux petits oignons, inspiré par les principes avant-gardistes de la cuisine cortico-védique. Je sais, cette mode gastronomique ne fera pas long feu, mais enfin, il est bon parfois de vivre avec son temps, et d’accueillir avec bienveillance les audaces des générations nouvelles ! Je sais que vous appartenez plutôt à la génération des gastrosophes œcuméniques et que vous avez même consacré votre thèse d’Etat aux relectures postmodernes de l'œuvre de Brillat-Savarin… Ces nouvelles avant-gardes doivent vous paraître bien timorées à côté du couscous rétroactif ou des sorbets ondulatoires du chef Joël Rabuchon ! Mais enfin, je suis sûr que vous ne renâclerez pas à goûter nos frites de pistaches à la luxembourgeoise, nos particules de foie de veau moulinées à l’accélérateur et notre suprême de salsifis à la plancha. Je n'ignore pas que vous êtes un gourmand et même un gourmet !

   Narguile répéta son geste, mais cette fois avec une théâtralité désespérée, une grâce déchirante d’oiseau mutilé, sombrant dans la tempête. Je compris alors ce qu’il me désignait, je lus l’idéogramme que dessinait la poésie glacée de ce geste fragile. Tous les éléments du décor où je me trouvais, le grimoire, le verre de lait, la cocaïne, les revues pornographiques - qui constituaient jusque-là pour moi les gadgets d’une misanthropie multimodale, la panoplie obligée d’un dandysme troglodyte - s’harmonisèrent en une cruelle cohérence, la cohérence d’un piège, du piège où s’était enferré ce penseur châtré, ce chrysostome mutique. Voici donc la patente vérité, l’évidence obèse qu’il opposait à mes spéculations sur les motifs de son mutisme : il n’y avait nulle métaphysique, nulle mystique, dans la frousse d’un homme biberonné aux concepts et aux théories qu’avait percuté de plein fouet la violence de son siècle. La magie, la pornographie, la cocaïne et le lait étaient les quatre clous qu’une nécessité narquoise plantait dans le cercueil de ce cerveau déchu. La magie, la drogue et la pornographie, trois tentatives stériles pour matérialiser un corps abstrait, pour concrétiser l’absence par manipulation fluidique, par hallucination performative. Ces corps spectraux des esprits et des fantasmes prêtaient leurs chairs imaginaires à un autre corps, le corps dont l’odeur infestait chaque mur de ce petit appartement, le corps d’Etienne Lampenac, le sacrifié, le martyr de la pensée, le Socrate en putréfaction sur le cadavre duquel trébuchait toute tentative nouvelle d’élaboration conceptuelle et que les liturgies masturbatoires et incantatoires quotidiennes de ce pauvre Narguile aspiraient frénétiquement à réanimer. Le verre de lait s’érigeait dans ce diagramme comme la supplique infantile pressant une mamelle dissipée, dispersée, inaccessible.

   Un des objets du culte que Narguile célébrait dans cette chapelle de solitude ne faisait néanmoins pas encore sens dans cette scénographie spirite : le vieux gramophone. Devinant ma pensée, Narguile se leva à nouveau et alla chercher dans son placard un disque qu’il déposa sur le plateau de la vétuste machine. La tête de lecture glissa avec des atermoiements de derviche sur le disque gyrant. Comme fuitant d’une gourde ébréchée, un filet de son extrêmement ténu coula du cornet ; une voix lointaine, juvénile et enjouée, perça l’épaisseur du silence :

   “Cher visiteur. Qui que vous soyez, si vous entendez aujourd’hui ma voix surgie du passé, c’est que j’ai à l’heure où vous m’entendez perdu l’usage de la parole. Le corps qui vous fait face ne coïncide plus tout à fait avec la voix qui vous salue. Ce corps a renoncé à la communication. Au moment où j’enregistre ce message, je n’ai pas encore trouvé le motif de ce renoncement. Peut-être s’agira-t-il d’un traumatisme, d’un deuil, d’une humiliation. Il est nécessaire en tout cas qu’il s’agisse d’une épreuve, d’une terrible épreuve. Car le silence n’est pas un luxe. Je répète : le silence n’est pas un luxe. Il a un prix. Si vous m’écoutez aujourd’hui, c’est que je n’ai pas encore atteint la phase finale de mon itinéraire. Vous croyez faire face à un déchet, à l’ombre d’un homme, vous vous trompez. Il ne s’agit pas d’un déclin, mais d’une mue. Le silence n’est pas la dernière étape de cette mue. Du moins, pas le silence complet. Les vingt-deux dernières années de la vie de Valéry Larbaud m’ont toujours obsédé. Hémiplégique, il n’a, pendant ces vingt-deux ans et jusqu’à sa mort, plus prononcé qu’une seule phrase et cette phrase était “Bonsoir, choses d’ici-bas.” Je veux, moi aussi, trouver ma phrase, celle qui résumera et embrassera tout ce qui peut se dire, celle qui répondra à tout, celle dont le sens est infini. Si mon corps du futur ressent encore le besoin de vous faire écouter cet enregistrement, c’est qu’il n’a pas encore trouvé cette phrase, qu’il ne détient pas encore le sésame de l’existence, le mot de passe de l’infini. Si ce corps m’entend à cet instant, je lui souhaite bonne chance dans cette quête. Bon courage, mon cher. Je suis sûr que tu y es presque. Et vous, visiteurs, cessez d’importuner mon corps, laissez-le à ses méditations, à moins que vous n’ayez à lui proposer une expérience, un voyage, qui puisse libérer en lui ce sésame. Je vous remercie pour votre écoute. Au revoir.”

   Le gramophone toussa et le son expira. Aussitôt, je m’écriai :

- Professeur ! C’est extraordinaire ! Oubliez tous mes salamalecs obséquieux ! Écoutez-moi bien. Je vous ai caché le motif réel de ma venue. Mon but n’est pas réellement de vous interviewer, bien que vous soyez, bien entendu, un sujet intéressant… Je viens justement vous proposer une expérience, une expérience radicale, j’oserais même dire paranormale. Je ne peux pas vous en dire plus, car je ne veux pas influencer votre perception de la chose. Mais il se peut que vous trouviez dans cette expérience le sésame auquel votre voix passée fait référence. À vrai dire, je n’en sais rien… Mais vous devriez tenter le coup, professeur, plutôt que rester là à vous droguer et à vous polir le Chinois… avec tout mon respect. Laissez tomber la magie de pacotille, Eliphas Lévi et compagnie… Ce que j’ai à vous proposer est autrement plus renversant, plus prodigieux ! Laissez-vous tenter, professeur, ça ne vous coûte rien. Venez demain rue 8 rue des douze vierges, à la trentième heure. Venez nous rendre visite et vous verrez et vous saurez !

   Khaloud demeurait interdit, mais je savais qu’il ne fallait pas insister. J’en avais dit juste assez pour attiser sa curiosité et je devais miser sur l’effet de surprise et de mystère que ma réaction intempestive avait provoqué. Je saluai le professeur et quittai la pièce précipitamment.

   À suivre... 

   L'épisode 4, "L'urne trop pleine", sera publié le vendredi 19 décembre.