Safari sous l'oreiller : épisode 4

L'Urne trop pleine

Louis Lopparelli

12/18/20258 min read

    Ma stratégie fut payante. Le lendemain soir, à la trentième heure, Narguile toqua à la porte de notre appartement. Tout était prêt. J’avais réveillé Odilon très tôt ce matin-là et l'avais lessivé à la salle de sport toute la la journée pour favoriser un assoupissement profond. Alors que je servais un verre de lait froid au professeur, mon colocataire piquait déjà du nez. Je le conduisis dans son lit, le bordai, puis retournai voir Narguile avec qui je me mis à jouer aux cartes, le temps qu’Odilon plongeât dans le sommeil paradoxal. Quand les quatre-vingt-dix minutes de rigueur furent écoulées, j’entraînai Narguile dans la chambre d’Odilon. Depuis le début de la soirée, le professeur avait conservé son air grave et triste, de plus en plus renfrogné, semblant soupçonner que tout cela ne fût qu’une bouffonnerie ourdie pour troubler sa pénitence. Sur la pointe des pieds, je le conduisis derrière le paravent, sous les ronflements volubiles d’Odilon.

    Le trou nous attendait. Sûrement frappé par un pressentiment fugace, Narguile recula de deux pas, mais, sans plus attendre, je le poussai à l’intérieur, me précipitant à sa suite.

    Nous atterrîmes au cœur d’une violente cohue. Autour de nous des grognards de la Grande Armée fendaient l’air à coups de sabres en courant en tous sens. Estomaqué, Narguile les regardait avec hébétude. Un maréchal d’Empire, avec bicorne, redingote et sabretache, monté sur un grand destrier blanc, cavala dans notre direction. Je reconnus son visage, il s’agissait de Jean Marais. L'acteur s’adressa à nous avec son ensorceleuse voix d’un autre temps :

- Soldats, qu’attendez-vous ? Delphica Jones nous attaque. Serrez les rangs et chargez !

   Je cherchai Odilon du regard. Je l’aperçus, à califourchon sur un canon qui roulait tout seul entre les fantassins, coiffé d’un bicorne, une main enfouie dans sa robe de chambre. Je me tournai vers Narguile :

- Alors qu’en dîtes-vous Narguile ? Ça vous en bouche un coin, n’est-ce pas ? Vous vous demandez comment la Grande Armée a pu débarquer dans notre immeuble et comment Odilon peut se trouver à la fois ici et dans son lit là-haut ? Ne devinez-vous pas ce qui se passe ? N’avez-vous pas une petite hypothèse ? Le plus acharné des mutiques retrouverait la parole pour moins que ça !

   Mais Narguile continuait à se taire. Il regardait autour de lui, l’air hagard, hésitant entre la terreur et l’enthousiasme, se tordant les mains. Je me sentais exalté, fou de joie de constater que je n’étais pas le seul à pouvoir voyager dans les rêves d’Odilon, que nous allions pouvoir rendre publique notre expérience, devenir célèbres, riches ! Une violente explosion me tira de ma griserie. Les viscères des grognards touchés éclaboussèrent mon gilet et le vieux pardessus de Narguile, qui bondit en arrière, terrorisé. Jean Marais s’écria :

- C’est Jones ! C’est Delphica Jones ! Elle nous attaque !

   Plusieurs autres explosions vinrent décimer les rangs de notre bataillon. Les cervelles giclèrent, les boyaux voltigèrent, les tripes se pendirent aux nuages. Nous pataugions dans le sang. Narguile était secoué de tremblements convulsifs. Je paniquai. Et si nous l’avions replongé en plein stress post-traumatique ? Nous ne pouvions pas nous permettre de bousiller ainsi notre témoin.

- Narguile ! Narguile ! Ne vous affolez pas ! Tout cela est faux, tout cela n’est pas réel. Je vais vous expliquer ! Nous sommes dans un rêve, dans le rêve d’Odilon. Voilà l’expérience paranormale. Nous avons pénétré dans son rêve, mais, quand il se réveillera, tout ce cirque s’arrêtera et tout reviendra à la normale. Les soldats qui meurent autour de nous n’existent pas. Ce sont des chimères.

   J’essayai tout autant de le rassurer que de me rassurer à moi-même. À vrai dire, je ne connaissais pas vraiment les lois du trou onirique. Si un voyageur du monde réel trouvait la mort dans le trou, parviendrait-il à revenir dans la réalité ? Ou mourrait-il vraiment ? Narguile était traversé de spasmes de plus en plus violents. Il fallait qu’Odilon se réveillât. Je le cherchai du regard, mais la cohue était telle que je n’aperçus rien d’autre que les corps déchiquetés qui tombaient les uns après les autres dans la fumée et les geysers de sang. Soudain, un soldat s’écria :

- Regardez là-haut !

   Nous nous tournâmes vers le ciel. Une titanesque montgolfière descendait des étoiles en notre direction. À son bord, j’aperçus Delphica Jones, merveilleusement belle, affublée d’une magnifique armure incrustée de diamants, et dotée de… douze bras ! Chaque bras portait une arme, si bien qu’elle nous attaquait simultanément avec un fléau, un trident, une baïonnette, une machette, un aspirateur, un balai de toilette, une faux, une faucille, un marteau, une fronde qui projetait des raviolis à la vapeur, un bazooka et un chalumeau.

   “Vive l’Empereur ! Vive Odilon Ier !” s’écria Jean Marais en tirant les rênes de son destrier qui, miraculeusement, quitta le sol pour s’envoler en direction de la montgolfière. Nous vîmes le maréchal Marais charger avec son canasson contre l’énorme ballon et l’éventrer d’un coup de sabre. La montgolfière se dégonfla en quelques secondes en émettant une flatulence tout à fait ridicule. Delphica sauta de la nacelle et se précipita avec ses douze armes sur le maréchal, qu’elle découpa en rondelles, le réduisant instantanément à la condition de salami. Puis, tournoyant dans le ciel, elle nous aperçut. Une étincelle sauvage s’alluma dans ses yeux et elle rua dans notre direction.

   Khaloud hurla, rompant quatre ans de silence. Je me recroquevillai, fermant les yeux, attendant le choc, priant tous les saints. Mais j’entendis au-dessus de nous un formidable fracas. J’ouvris les yeux. À quelques mètres au-dessus de nos têtes, dans un halo de lumière céleste, Odilon et Delphica s’embrassaient passionnément, à califourchon sur le canon d’Odilon. Elle le caressait avec ses douze bras et lui commençait à dégrafer son corsage. Autour de nous, les grognards se révoltaient, apostrophant Odilon :

- Traître ! Vendu ! Giton de l’ennemi !

   Le maréchal Jean Marais commença à se recomposer. Ses lambeaux se recollèrent les uns aux autres en de longues succions visqueuses, rapetassant son corps émietté. Bientôt, il retrouva sa forme et sa figure, lézardées de cicatrices. Quand ses lèvres se furent recousues, il s’écria :

- Soldats, notre Empereur nous abandonne, nous qui avons offert notre sang et nos entrailles pour son appétit conquérant ! Servez votre patrie, soldats, écrasez l’immonde, immolez le tyran !

   Soudain, Narguile, qui semblait avoir complètement perdu les pédales, se jeta sur Jean Marais, le renversa de son cheval et le roua de coups. Je crus que les grognards allaient le réduire en charpies, mais il n’en fut rien. Ils se regardèrent, l’air troublé, comme s’ils ne savaient pas comment réagir face à ce scénario complètement imprévu, comme si tout ce qui s’était déroulé jusqu’ici avait relevé d’un plan bien appris et répété dont cette intervention intempestive venait troubler la prévisibilité. Alors, Odilon cria. Je regardai dans sa direction. Delphica Jones, qu’il tenait jusqu’alors tendrement enlacée, se liquéfiait entre ses bras. Ses mains, ses épaules, ses hanches fondaient en lourds paquets mielleux qui poissaient l’uniforme de l’empereur déchu. Terrorisé, Odilon continuait à hurler, tandis que celle qu’il avait autrefois aimée perdait sa consistance.

   De son côté, Narguile arrachait les morceaux à peine recousus de Jean Marais. Il lui suffisait de tirer sur ses bottes ou sur ses épaulettes pour décoller les membres mal rapiécés du maréchal. Nous nagions en plein délire et la situation me donnait la nausée. Je décidai de tenter le tout pour le tout. Je criai à Odilon, qui se débattait toujours dans le ciel avec la carcasse gélatineuse de Delphica :

- Odilon, réveille-toi !

   Mon colocataire se tourna vers moi et me dévisagea.

- Hippolyte c’est toi ?

- Odilon tu es dans un rêve ! Tu es en train de rêver ! Souviens-toi, tu t’es endormi pour faire l’expérience avec Narguile. Regarde, il est là, ça a marché, tu peux te réveiller.


      Odilon me fixait avec hésitation, il fronçait les sourcils et plissait ses tempes, comme s’il cherchait à retrouver la mémoire.

- Réveille-toi Odilon, cette situation est très pénible, tu as assez dormi !

   Soudain, le ciel s’obscurcit, les nuages qui l’ornaient se mirent à déguerpir à grande vitesse, comme des verres de rhum glissant sur un comptoir. Les rayons du soleil se rétractèrent un par un en grinçant et l’astre fut aspiré goulûment par la voûte céleste. Les grognards fuyaient en tous sens, criant :

- C’est Tartempion ! Tartempion arrive ! Tartempion est là ! Au secours !

   Un froid vorace nous pétrifia. Tout le décor où nous nous débattions était déserté, Odilon était retombé au sol, à mes côtés. À cinq mètres de nous, Narguile regardait craintivement autour de lui, tenant toujours l’oreille de Jean Marais entre ses doigts. La plaine était nue, décharnée, sans soleil. Seule une sinistre ampoule pendouillant dans le ciel vide et noir en éclairant nos trois silhouettes tremblotantes. Au loin, dans la plaine, nous aperçûmes alors une silhouette à cheval, trottinant dans notre direction. Elle semblait s’emmitoufler dans la pénombre, mais je parvins néanmoins à distinguer son apparence et celle de sa monture. Je fus surpris de constater que ce que j’avais d’abord pris pour un cheval était en réalité un homme à quatre pattes, aux membres décharnés particulièrement longs et noueux, si étirés par rapport au reste de son corps qu’on pouvait les confondre de loin avec des jambes de cheval. Au bout de ces quatre membres osseux, le torse de l’homme-monture semblait un petit boudin replet et tuméfié, bariolé d'ecchymoses et de cicatrices. Sa figure était particulièrement atroce, allongée comme un crâne de cheval en une grimace prognathe, arborant de lourdes dents grasses et ocres, entre lesquelles se tortillaient d’interminables ténias. Entre les deux jambes arrière, des testicules déchiquetés bavaient de lourds grumeaux de liquide violacé. Le cavalier portait une magnifique houppelande multicolore et un long chapeau à bec médiéval. Aux pieds, de longues poulaines, autour du cou, un collier de crevettes frétillantes. Son crâne faisait l’effet d’une grosse boule de pâte à modeler grossièrement pétrie, qui aurait conservé la trace des doigts qui l’avaient pétrie pour lui donner forme. Cette boule de pâte était fendue par ce qui ressemblait à s’y méprendre à une vulve baveuse, aux grandes lèvres fripées, cerclée d’un duvet noir. À la place qu’auraient dû occuper ses yeux pendaient deux seins, deux mamelles racornies par la maladie, aux tétons secs et morts. C’était l’être le plus épouvantable, la créature la plus répugnante qu’il m’avait jamais été donné de contempler.

   Odilon murmura : “Tartempion…” Le rêve était désormais complètement plongé dans les ténèbres, seule la blême lumière de l’ampoule qui grinçait au-dessus du chapeau à bec du cavalier nous permettait d’entrevoir le lugubre spectacle qu’il formait avec sa monture. Tartempion glissa sa main gantée sous sa houppelande et en sortit une longue lampe torche dont il dirigea le faisceau à sa gauche. La lumière de la lampe nous permit de constater que nous nous trouvions désormais dans un espace clos, particulièrement étroit, puisqu’elle se projetait contre un mur situé à deux ou trois mètres de nous. Le faisceau glissa le long du mur découvrant trois croix alignées où agonisaient, crucifiés, trois hommes. Tartempion ne les éclairait que partiellement, nous n’apercevions que leurs jambes et leurs torses congestionnés, gigotant faiblement. Lentement, il fit glisser le faisceau de la lampe le long de ses corps suppliciés, découvrant leurs visages. Nous reconnûmes avec horreur les trois larrons. Au centre agonisait Odilon et, à ses côtés, Narguile et moi. Une angoisse abyssale grimpa le long de mes nerfs et aspira ma moelle épinière. J’ouvris la bouche pour hurler mais je n’eus pas le temps d’émettre le moindre son, Narguile et moi étions déjà propulsés par le trou, hors du rêve. 

   À suivre... 

   Le cinquième épisode, "Onirocritie", sera publié le mardi 23 décembre.