Safari sous l'oreiller : épisode 5

Onirocritie

Louis Lopparelli

12/23/202514 min read

   Quelques instants plus tard, alors que je massais mes rotules et mes cervicales endolories et qu’Odilon ouvrait péniblement les yeux, Narguile courait en tous sens dans la chambre en s’époumonant de terreur. Je me levai pour le calmer mais il me frappa brutalement, me renversa contre le mur et tenta de m’étrangler. Odilon, reprenant ses esprits, se jeta sur lui pour l’en empêcher. Nous mîmes cinq bonnes minutes à le maîtriser, essuyant force coups et injures. Le professeur nous mordait, nous griffait, crachant au sol et vociférant des imprécations. Les voisins réveillés ne mirent pas longtemps à venir cogner contre les murs, au-dessus du plafond et sous le plancher. Narguile, déployant une énergie surhumaine, finit par s’arracher à notre emprise et se rua hors de l’appartement, où il se cogna aux voisins qui s’étaient agglutinés sur le seuil en robes de chambre et pyjamas. Il les bouscula brutalement et dévala l’escalier comme un fou furieux. Quelques instants plus tard, il avait quitté l’immeuble et disparu dans la nuit, mais nous entendions toujours ses beuglements au loin. Nous fûmes bien en peine d’expliquer à nos voisins ce qui s’était passé. Furieux d’avoir été réveillés et bousculés par le professeur en fuite, ils nous accusèrent de tous les crimes qui leur passaient par la tête. Trois d’entre eux avaient déjà appelé la police et, dix minutes plus tard, alors que nous tentions encore d’aligner des explications vaseuses face à leurs morigénations, nous entendîmes les gyrophares de la maréchaussée s’égosiller.

   Le brigadier Ferdinand grimpa l’escalier avec six de ses hommes. Les voisins se précipitèrent sur lui en nous montrant du doigt. Agacé il tonna :

- Du calme ! Du calme ! Taisez-vous, bon sang ! Vous allez la fermer, oui ?

   Les voisins se turent, l’air farouche.

- Bon, je préfère. Qui est à l’origine du tapage ?

   Les voisins nous désignèrent unanimement du doigt.

- Si je peux me permettre, monsieur l’agent, ajouta Mme Grasillach, la voisine du deuxième, il y avait avec eux un troisième individu, un grand barbu et frisé, c’est lui qui criait comme un sauvage. Nous avons toqué à la porte pendant plusieurs minutes et ce cinglé est sorti en trombe de l’appartement, nous a bousculés violemment et a pris la fuite.

- Il hurlait à la mort le pauvre homme, continua M. Clavelard, le concierge, ces deux brigands devaient être en train de le torturer, ou de le passer à tabac…

- Voyons, monsieur Clavelard, l’interrompit Odilon, nous sommes voisins depuis trois ans, nous n’avons jamais posé de problème et notre comportement a toujours été exemplaire. Vous croyez vraiment que nous sommes devenus des tortionnaires du jour au lendemain ?

- Les vrais psychopathes sont toujours exemplaires, du moins en apparence !

- Taisez-vous ! grogna le brigadier. Messieurs, tournez-vous contre le mur. Et vous, dispersez-vous.

   Les voisins s’exécutèrent en rouspétant, tandis que nous subissions une fouille en règle. Deux agents commencèrent à inspecter notre appartement, tandis que le brigadier continuait son interrogatoire.

- Comment vous appelez-vous ?

- Je m’appelle Hippolyte Souvestre et voici mon colocataire, Odilon Grenouillère de Saint-Berge.

- Sacrés patronymes ! Et le troisième rigolo ?

- Il s’agissait du professeur Narguile Khaloud.

- Il habite ici également ?

- Non, il était notre invité ce soir.

- Et à quoi vous jouiez tous les trois ?


   Odilon et moi nous regardâmes. Nous décidâmes de jouer cartes sur table avec le brigadier qui n’avait pas l’air de quelqu’un qui s’en laisse conter. Après tout, maintenant que Narguile était au courant et que son voyage lui avait fait retrouver l’usage de la parole, la nouvelle allait se répandre en ville. Il passerait probablement pour un fou, mais les gens voudraient s’en assurer, le trou finirait par être découvert, ce n’était qu’une question de jours. Quoi qu’il en soit, mentir dans cette situation pouvait nous porter gravement préjudice.

- C’est très difficile à expliquer. Il faudrait que vous puissiez constater par vous même.

- Constater quoi ?

- Nous avons invité monsieur Khaloud ce soir pour effectuer une petite expérience, une expérience tout à fait innocente à vrai dire, que nous avions déjà accomplie en toute sécurité entre nous… mais qui… ce soir… a un peu dégénéré.

- Vous l’avez empapaouté ? Vous lui avez fait découvrir les joies de la jaquette ?

- Voyons… Non, pas du tout !


   En nous interrogeant, le brigadier Ferdinand avait la fâcheuse manie de me tirer la cravate et d’enrouler son doigt potelé dans l’une des bouclettes qui cascadaient sur le front d’Odilon. Ces chicaneries, qui avaient sûrement pour objectif de jouer avec nos nerfs, m’agaçaient souverainement, mais je savais que je n’étais pas en position de jouer les fanfarons.

- Alors, crachez le morceau, vous commencez à me les briser avec vos mystères !

- Nous préférerions que vous constatiez la chose par vous-même, car si nous vous décrivions ce dont il s’agit, vous n’en croiriez pas un mot.

- Arrêtez donc vos fadaises, j’en ai vu d’autres. Depuis treize ans que je fais ce métier, plus rien ne m’étonne, ce ne sont pas deux loulous dans votre genre qui vont me défriser. Ne serait-ce que la nuit dernière, j’ai surpris un notaire au zoo du quatorzième arrondissement en train de donner le cadavre de sa mère à dévorer aux crocodiles pour s’en débarrasser ! J’ai découvert des réseaux de proxénétisme dans des maisons de retraite et ai démasqué un avorteur clandestin qui officiait dans l’arrière-boutique d’une pizzeria !

- Rien d’anormal dans l’appartement, intervint l’un des fouilleurs. Pas de drogue, pas d’armes, personne d’autre.

- Pour que vous puissiez comprendre, brigadier, il faudrait que vous veniez dans la chambre d’Odilon et que vous le laissiez se rendormir.

- Vous vous moquez de moi ?

- Non, non, pas du tout, je vous assure. Et je vous prie de lâcher ma cravate ! C’est quand Odilon s’endort que les ennuis… enfin, je veux dire, que les choses anormales commencent.

- Quoi, il est somnambule ? demanda le brigadier en fourrant carrément son doigt dans ma narine gauche.

- Si vous voulez, c’est quelque chose de cet ordre. Arrêtez d’asticoter ma cravate à la fin ! Et lâchez mon nez !

- Bon, ces deux zigotos se paient décidément nos têtes. Allez, on les embarque.

- Non, s’il vous plaît, laissez-nous une chance de vous montrer !

- La ferme, l’empaffé ! Tu crois vraiment que je vais perdre ma nuit à voir un loustic roupiller ? Allez, embarquez-le.


   Nous fûmes traînés sans plus de précautions dans le fourgon blindé. Quelques heures plus tard, Odilon et moi tournions en rond dans notre cellule. Depuis plusieurs minutes, je sentais qu’Odilon voulait avouer quelque chose qui le tourmentait, sans y parvenir. Il se tordait les mains et se mordait les lèvres.

- Quoi, Odilon ? Qu’y a-t-il ?

- Je ne me souviens plus exactement, mais… à la fin de mon rêve… il y avait ce personnage…

- Tartempion tu veux dire ? Quelle horreur ! Je n’ai jamais rien vu d’aussi abominable ! Comment le sommeil de ta raison peut-il engendrer de tels monstres ?

- C’est-à-dire…, bafouilla-t-il, pour ne rien te cacher, que ce n’est pas la première fois que je rêve de lui.

- Ah bon ?

- Oui, cet être… ce personnage… ce croque-mitaine comme l'appelait mon ancien psychanalyste, apparaît dans mes cauchemars depuis très longtemps. Je ne saurais pas vraiment dire depuis quand… En tout cas, aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai souvent rêvé de lui. Il hantait déjà mes songes d’enfant. Combien de nuits ai-je trempé mes draps en recevant ses visites nocturnes… Je me précipitais dans la chambre de mes parents, en pleurs, et il leur fallait plusieurs heures pour me calmer. Pendant mon adolescence, ses visites se sont espacées, mais il continuait de se faufiler dans mes nuits une ou deux fois par an.

- C’est fou ! Et il portait toujours le même costume ?

- Oui, oui, toujours ces frusques médiévales, cette houppelande, ces poulaines et ce chapeau à bec. Il chevauche toujours cette monture humaine épouvantable, exactement comme cette nuit. À chaque fois… (la voix d’Odilon se mit à trembler, il sanglotait presque), à chaque fois il sort cette lampe torche et… son faisceau dévoile un supplice. Et c’est toujours moi qui suis supplicié, soit seul, soit en compagnie des personnes qui me sont les plus chères, mes parents, mes amis, mes amoureuses… C’est toujours la même chose, il arrive sur sa monture, il sort sa lampe torche et il dévoile mon agonie. Seul le supplice change à chaque fois : une fois je me consumais sur un bûcher, une autre fois j’étais pendu, une autre dévoré par des requins, une autre écartelé… Des supplices toujours plus atroces…


   Il fondit en larmes. Je le pris dans mes bras, bouleversé.

- Ne t’inquiète pas, Odilon, ce n’est qu’un rêve, un épouvantail. Il cristallise sûrement des angoisses très anciennes. Son visage… on dirait…

- Oui… on dirait un sexe et des seins de femme…

- Oui, un sexe et des seins affreusement fripés. Comment une telle vision a-t-elle pu te hanter dans ton enfance, Odilon ? Avais-tu déjà aperçu le sexe d’une femme ?

- Mais non, justement, jamais ! Quand j’étais enfant, je ne comprenais pas ce dont il s’agissait. Puis… plus tard, j’ai compris. Mais, comme tu peux l’imaginer, j’en ai retiré une inconcevable horreur pour l’anatomie intime des femmes. Par la suite, quand une femme se déshabillait devant moi, j’étais pris de terreur et je lui hurlai d’arrêter.

- Mais… Comment as-tu pu... ?

- Faire l’amour ? Je n’ai jamais pu. Je n’ai jamais pu à cause de cela.

- C’est pour cela que Delphica t’a quitté ?

- Peut-être. Ce n’est pas le motif qu’elle a invoqué. Mais peut-être…

- Quelle histoire ! Dis-moi Odilon, tu aurais pu me prévenir que cette créature ignoble pouvait intervenir à tout moment dans ton rêve ! Tu m’as laissé m’y aventurer et m’exposer au risque de la rencontrer !

- Si je t’avais prévenu, aurais-tu rebroussé chemin pour autant ? Je te connais, ta curiosité l’aurait emporté. Comme elle continuera de l’emporter. Le risque de recroiser Tartempion t’empêchera-t-il vraiment de retourner dans mes rêves ?

- Non, en effet. Mais d’ailleurs… S’est-il toujours appelé Tartempion ?

- Oui, toujours. à chaque fois il intervient à la fin de mon rêve. Les autres personnages prennent la fuite en criant “Tartempion arrive !”... et il arrive.


   Nous passâmes le reste de notre nuit en cellule à tenter de déchiffrer le rêve que nous avions traversé. Il nous apparut assez clairement que le nom de “Marais” (Jean Marais) avait été télescopé et confondu avec celui de “Murat” dans l’esprit somnolent d’Odilon, ce qui expliquait son apparition en maréchal d’Empire. Le signifiant “marais” substituait l’idée de stagnation et d’enlisement à celle de la conquête, beaucoup plus dynamique. Odilon me confia que cela correspondait assez bien à son état d’esprit des derniers mois, son impression de ne pas progresser dans l’existence, après une période de grande productivité. Au travail comme dans son célibat, Odilon stagnait, là où, il y a encore un an, sa carrière et son couple florissaient. La geste napoléonienne officiait comme métaphore de la romance qu’Odilon avait vécue avec Delphica Jones : une conquête fulgurante suivie d’une longue débâcle. Leur relation avait duré douze mois, comme les douze bras qu’agitait Delphica dans le rêve. Mais ces douze bras pouvaient aussi assimiler Delphica à une divinité indienne, comme Vishnu (quatre bras), Shiva (six bras) ou Kali (huit bras). Nous penchâmes plutôt pour Kali, déesse associée, d’après nos souvenirs mythologiques confus, à la destruction, qu’elle soit positive (destruction du mal et des mauvaises passions) ou négative (pouvoir destructeur du temps). Dans cette seconde acception, l’identification de Delphica à Kali pouvait cristalliser la nostalgie d’une époque amoureuse idyllique abolie par les ravages du temps qui passe et qui pourrit les sentiments des amants. Nous savions que la déesse Kali était adorée par la secte meurtrière des Thugs, ces fanatiques qui décimaient les voyageurs par strangulation. Le motif de la strangulation chiffrait cette relation devenue suffocante, le caractère étouffant de l’amour possessif de la jeune femme. Mais il était également possible que, dans les remugles de son inconscient, la déesse Kali ait été confondue avec le démon Kali qui préside au cycle du “Kali Yuga”, qui, selon la cosmogonie hindoue, correspondait au quatrième âge dans l’histoire cyclique du monde, âge de ténèbre, équivalent de l’âge de fer gréco-romain, dont l’avènement avait coïncidé avec l’assassinat de Krishna par un chasseur, narré dans le Mahabharata. Cet âge obscur de 432 000 ans ne devait s’achever qu’avec le rétablissement du Dharma par l’arrivée d’un nouvel avatar de Vishnu, réinstaurant dans le monde ordre et bonheur. Le Kali Yuga représentait la période sombre que traversait Odilon depuis sa séparation avec Delphica, mais aussi l’espoir que cette période, conformément aux lois cycliques du temps, s’achevât pour permettre le retour d’un temps de bonheur. Quoiqu’il en soit, l’apparition à la fois cauchemardesque et érotisée de Delphica dans le rêve correspondait très bien aux représentations courantes de la déesse Kali, nue et sanguinaire, trônant sur le cadavre de Shiva en brandissant des têtes décapitées du bout de ses nombreux bras. Les douze armes différentes représentaient douze épreuves que devaient traverser Odilon, comme les douze travaux d’Hercule, avant que le Dharma soit rétabli dans son existence.

   Jean Marais avait été découpé en rondelles, comme un salami. Le signifiant “salami” renvoyait probablement à la “tactique du salami” déployée par les communistes d’Europe de l’Est pour annihiler progressivement, tranche par tranche, les différents pouvoirs extérieurs au parti. Cette extension destructrice devait symboliser la manière dont la souffrance de la rupture amoureuse éprouvée par Odilon s’était étendue tranche par tranche à tous les domaines de son existence, placés un par un sous le signe de l’échec : sa carrière, ses relations familiales, ses ambitions artistiques, etc. Il nous apparut enfin clairement que c’était l’intervention intempestive de Narguile dans le scénario du songe et ma tentative désespérée pour faire prendre conscience à Odilon qu’il était en train de rêver qui avaient provoqué l’arrivée de Tartempion. Nous en conclûmes que le rêve avait déployé un dispositif de défense et de répression contre les interventions extérieures. Le rêve ne supportait pas que nous vinssions troubler son scénario pré-établi et précipiter son interruption.

   Nous fûmes interrompus dans nos spéculations par l’arrivée dans notre cellule de l’inspecteur Salazar Graham. Il arborait une pétaradante moustache en brosse qu’il ne cessait de tripoter et de presser du bout des doigts, un chapeau cloche qui lui tombait sur les oreilles et de filandreux sourcils au déploiement parabolique.

- Messieurs. Nous avons retrouvé cette nuit chez lui le professeur Narguile Khaloud. Ses voisins nous ont manifesté leur extrême surprise d’avoir constaté que le professeur, aphasique depuis quatre ans, ait retrouvé cette nuit l’usage de la parole. Nous avons trouvé le professeur dans un état de confusion extrême, proche de la folie. Il a évoqué un trou mystérieux, des grognards de Napoléon, une créature cauchemardesque et des crucifiés. Nous avons contacté le psychiatre du professeur Khaloud, le docteur Knell, qui nous a appris que son patient souffrait d’un stress post-traumatique depuis sa participation involontaire à l’assassinat de son collègue, le professeur Etienne Lampenac, par Tugdual von Strabt, actuellement incarcéré au pénitencier de Saint-Hubert sur mimosas. Le docteur Knell s’est néanmoins montré extrêmement surpris que la souffrance du professeur Khaloud ait pris ce tournant psychotique. Il n’avait noté chez son patient aucune prédisposition à un tel délire. Nous avons interrogé le professeur Khaloud sur ce qui s’était passé chez vous, mais il nous a resservi cette histoire de Grande Armée et de crucifixion. Nos analyses ont détecté des traces de cocaïne dans les urines du professeur Khaloud, mais pas du moindre produit hallucinogène. Le brigadier Ferdinand m’a informé que vous avez voulu, hier soir, lui montrer quelque chose en refusant d’expliquer quoi que ce soit. Que vouliez-vous montrer au brigadier messieurs ?

- Inspecteur, si nous vous expliquions ce qui a causé le choc vécu par le professeur Khaloud, vous nous prendriez vous aussi pour des fous, car nous naviguons ici, pour ne rien vous cacher, entre les récifs du paranormal.


   Un grand sourire éclaira le visage de l’inspecteur Graham.

- J’en étais sûr ! Je flairais bien qu’il y avait là-dessous quelque chose de surnaturel !

   Il se pencha vers nous et continua à voix basse.

- Vous pouvez vous estimer heureux que je me sois penché sur votre affaire. Voyez-vous, la plupart de mes collègues sont d’obtus rationalistes. Face au Mystère, ils haussent les épaules, parlent de coïncidences, de corrélations cocasses, et détournent le regard, laissant un grand nombre d’affaires non résolues. Mais je me penche depuis de nombreuses années sur les phénomènes paranormaux : synchronicités, miracles, signes d’une activité extraterrestre, disparitions mystérieuses, possessions démoniaques, sorcellerie, c’est mon rayon !

   Il atténua une nouvelle fois le volume de sa voix :

- Voyez-vous, il existe, à l’intérieur de la police officielle, une police secrète, qui enquête dans l’ombre sur ce genre de troubles qui défient le bon sens quotidien. Nous recevons l’aide de chamans et d’exorcistes pour investiguer sur les dossiers de ce genre. Il y a quelques années, nous avons résolu la soi-disant affaire de psychose collective dans le couvent de Sainte-Marguerite. Les comptes-rendus officiels parlent de psychoses collectives, mais la vérité est que nous avons arrêté à Marciopolis un houngan vaudou, le comte de Mardi Gras, chez qui nous avons retrouvé une série de poupées aux effigies des religieuses devenues folles. Une fois confisquée sa sinistre collection, les sœurs ont immédiatement retrouvé la raison. Nous avons aussi élucidé l’affaire de l’épicier Charles Panckoucke, que vingt témoins avaient surpris en train d’étrangler un étudiant en histoire naturelle alors qu’il disposait d’un alibi en béton, puisque dix autres témoins se trouvaient en sa compagnie, dans sa boutique, au moment du crime. Nous avons compris que l’épicier Panckoucke, disciple des Dougpas tibétains, avait le pouvoir de se créer un tulpa, un double démoniaque accomplissant ses crimes à distance, tandis qu’il pouvait continuer à exercer sagement sa profession. Je pourrais vous citer de nombreuses affaires de ce genre. Vous pouvez donc me parler sans crainte, à condition de m’apporter des preuves tangibles.

   Nous bondîmes de joie. Quelqu’un allait enfin pouvoir nous croire ! Nous n’allions pas être internés au département de psychiatrie de l’hôpital Charles Fort ! Avec la plus grande précision dont nous étions capables, nous décrivîmes à l’inspecteur les expériences oniriques que nous avions vécues. Très excité par notre récit, l’inspecteur nous assura qu’il allait obtenir notre libération et nous proposa de nous retrouver le soir même chez nous pour constater le phénomène. Je le mis néanmoins en garde :

- Inspecteur, mon dernier voyage dans les songes d’Odilon m’a douloureusement enseigné que ce type de pérégrination n’est pas sans règles. Le rêve est un écosystème qui possède ses lois et ses codes. D’abord, il n’est pas sans danger. Le rêve peut virer au cauchemar à chaque instant et nous pouvons être attaqués par des créatures terrifiantes ou tomber dans des pièges diaboliquement retors. Cette nuit, il nous faudra donc descendre dans le trou armés jusqu’aux dents. J’imagine qu’en votre qualité d’inspecteur et de membre de la police paranormale secrète, vous pouvez nous dégotter une panoplie de choc pour estourbir toute la racaille de l’inconscient ! Deuxièmement, quelle que soit la situation dans laquelle nous nous retrouverons ce soir, il ne nous faudra pas reproduire l’erreur que j’ai commise la nuit dernière, en tentant de rendre le rêve d’Odilon lucide pour l’interrompre prématurément. Une telle attitude provoque immédiatement un mécanisme de défense qui se solde par l’intervention de Tartempion, le pire cauchemar d’Odilon. Tartempion est l’être le plus effrayant qu’il m’ait été donné de contempler et je ne tiens en aucun cas à recroiser sa route. En règle générale, essayons d’intervenir le moins possible dans le scénario onirique auquel il nous sera donné de participer. Ne tentons pas de forcer les événements, cela déplairait beaucoup à l’inconscient d’Odilon, qui nous châtierait cruellement. Est-ce clair ?

   Salazar Graham opina gravement du chef. Je lui proposai de venir avec des renforts, d’autres membres de la police paranormale secrète, mais il déclina mon offre :

- Je dois d’abord m’assurer du sérieux de votre dossier avant de prévenir mes collègues. Je vous crois pour le moment, mais il faut des preuves plus tangibles pour mobiliser une unité d’élite du niveau de la police paranormale. Eh bien, messieurs, je vous souhaite une bonne journée. Vous serez libérés dans une poignée d’heures. Surtout, ne racontez pas un mot de notre entrevue aux policiers profanes. Plus la police paranormale pourra opérer en secret, plus elle sera efficace, évitant les lourdeurs bureaucratiques de la Sûreté nationale. à tout à l’heure, messieurs.

    À suivre... 

   L'épisode 6, "Le désert des mots", sera publié le vendredi 26 décembre.