Safari sous l'oreiller : épisode 6

Le Désert des mots

Louis Lopparelli

12/26/20258 min read

   Essorant plus fermement encore qu’à l’accoutumée sa moustache, Salazar Graham quitta notre cellule. Nous fûmes en effet libérés deux heures plus tard. Nous étions épuisés, mais j’interdis à Odilon de faire la sieste plus d’une demi-heure. Il devait conserver des réserves de sommeil pour la nuit. Aussi dût-il errer dans les rues toute la journée pour éviter de s’effondrer de fatigue à la maison. Quand l’inspecteur Graham toqua à notre porte en début de soirée, tirant une énorme valise, Odilon avait déjà posé lourdement la tête sur son oreiller depuis vingt minutes. J’offris un verre de liqueur à l’inspecteur et nous papotâmes pendant une heure dix de divers sujets, allant de la chasse aux fantômes à la traque de l’abominable Homme des neiges. Enfin, quand les quatre-vingt dix minutes nécessaires à l’entrée d’Odilon dans le sommeil paradoxal furent écoulées, Salazar Graham se leva et fit sauter les verrous de sa valise. Elle était remplie à craquer d’un arsenal archaïque : fauchons rouillés, écus ébréchés, javelots pliables cabossés, dagues, fléaux et hallebardes.

- Ma parole, inspecteur, ce ne sont là que des armes médiévales ! N’avez-vous rien de plus moderne ? Pas la moindre arme à feu ?

- Sachez, jeune homme, que notre police paranormale secrète est l’héritière de la légendaire et glorieuse Massenie du Saint-Graal, ordre initiatique de chevalerie créé dans le plus grand secret au XIVème siècle et dont nous avons conservé les traditions et l’attirail. Croyez-moi, si les mitraillettes et les fusils à pompe sont efficaces contre les terroristes, les gangsters et les coupeurs de route, c’est avec un équipement hautement plus chevaleresque qu’il faut défier les anomalies devant lesquelles la raison fléchit !

- Très bien, très bien.


   Je choisis de me munir d’une dague légère et d’un écu. Salazar, lui, s’empara du lourd fléau émoussé, qu’il souleva sans peine. Nous enfilâmes tous deux des cottes de maille que nous dissimulâmes sous nos vêtements. Alors, fringants comme des Templiers des temps modernes, nous pénétrâmes dans la chambre d’Odilon. J’écartai théâtralement le paravent, découvrant le trou. À sa vue, Salazar frissonna d’enthousiasme et ne put réprimer un petit bond de joie.

- Chut ! Vous allez réveiller Odilon et nous serons obligés de repousser l'excursion la nuit prochaine !

   Il s’assagit aussitôt, mais ses yeux pétillaient de joie. Nous plongeâmes dans le trou.

   Nous nous trouvions dans un vaste désert. Quelques objets échoués, à moitié ensevelis par le sable, dépassaient des dunes : une télévision allumée, où une chaîne d’information en continu passait un reportage sur la nuit qu’Odilon et moi avions passée en cellule et notre arrestation d’hier soir, une statue de marbre à l’effigie de Narguile Khaloud, un sandwich au pastrami d’au moins cinq ou six mètres, Le Livre rouge de C. G. Jung, un buste du marquis de Sade dont les paupières de pierre remuaient, une automobile déglinguée où poussaient des champignons géants, etc. C’est le ciel qui m’étonna le plus. Ce n’était pas un ciel bleu ou nuageux ni un firmament étoilé, mais un immense miroir qui s’étendait à l’infini et dans lequel le désert autour de nous et nous-mêmes nous reflétions. Nous ne vîmes pas tout de suite Odilon. Nous cheminâmes quelques minutes parmi les dunes puis aperçûmes au loin une minuscule oasis, à peine un étang, au bord de laquelle une femme d’une soixantaine d’années, vêtue d’une chemise de nuit, lisait un magazine sur une chaise à bascule. Je me penchai vers Salazar :

- Je la reconnais. C’est la mère d’Odilon.

   Derrière elle, Odilon, habillé en bédouin, semblait réciter une longue tirade avec force gesticulations. Mais sa mère ne se retournait pas, elle ne semblait pas l’entendre. Elle continuait à lire son magazine, complètement absorbée. Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi. L’inspecteur Graham et moi, cachés derrière une dune, scrutions attentivement la scène. Soudain, la surface de l’oasis se mit à frémir, ce qui fit sursauter la mère d’Odilon. Une tête émergea de l’eau, une tête chauve et couverte de tatouages. Le reste du corps, tout aussi tatoué, suivit silencieusement l’ascension de la tête. Il s’agissait d’un grand et bel homme, musculeux, au regard impérieux, dont le corps glissait hors de l’eau sans avoir besoin de bouger. Bientôt il émergea tout entier et resta ainsi debout sur l’eau, sans couler, immobile et parfaitement sec. Il était décidément athlétique et séduisant, doté d’un grand sexe fier et audacieusement dressé. La mère d’Odilon avait rajeuni d’au moins trente ans, mais c’était bien elle, je reconnaissais la jeune femme que j’avais vu sur certaines photos chez les parents de mon colocataire. Elle rougissait de plaisir à la vue de ce beau tatoué. Elle quitta sa chemise de nuit et se précipita nue dans l’oasis, courant l’enlacer. Odilon criait quelque chose à sa mère, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Il voulut courir pour l’empêcher de rejoindre l’homme, mais quand il arriva au bord de l’oasis, la mâchoire féroce d’un crocodile manqua de le dévorer. Terrorisé, il recula de plusieurs mètres. La mâchoire disparut mais Odilon n’osait plus s’approcher.

   La mère rajeunie d’Odilon et le grand tatoué faisaient l’amour sur la surface de l’eau. Odilon les regardait en pleurant. Il me fit beaucoup de peine, je voulus le rejoindre, mais Salazar m’en empêcha d’une main ferme et me désigna le ciel-miroir au-dessus de nos têtes. J’y jetai un coup d'œil et constatai avec effroi que ce ciel ne reflétait pas exactement ce qui se passait au-dessous de lui. Dans le reflet du miroir, la mère d’Odilon ne forniquait pas avec un bel homme tatoué mais avec une sorte d’immonde langouste luisante. Je ne pus m’empêcher de crier. Le tatoué se tourna dans ma direction et vis ma tête dépasser de la dune. Il lâcha aussitôt la mère d’Odilon qui bascula sous l’eau. Il bondit sur le sable et se mit à courir dans notre direction. Salazar sauta par-dessus la dune et voulut assommer notre assaillant avec son fléau, mais celui-ci l'esquiva sans peine, pirouetta sur le sable et repartit à l’attaque. Heureusement, il fut brutalement renversé sur son trajet par une vieille bécane toussotante conduite par notre bien-aimé Odilon. Ce dernier nous enjoignit à monter derrière lui le plus vite possible. La bécane était particulièrement longue et nous l’enfourchâmes sans peine. Odilon démarra en trombe, tandis que le grand chauve se lançait à notre poursuite, fulgurant comme un coyote.

   Nous glissions sur les dunes en soulevant d’immenses colonnes de sable. Odilon esquivait du mieux qu’il pouvait les multiples obstacles qui s’hérissaient sur les dunes, émergeant du sable : porte-manteaux, épouvantails, narguilés, châteaux de cartes gigantesques, crucifix, etc. Nous croisâmes alors un être vivant. C’était une sorte de grand animal dressé sur ses deux pattes arrière, avec une tête de bouc et des bois de cerf, la moitié du visage comme calcinée, découvrant certains os de son crâne et une partie de sa cervelle jaune. Il nous fixait. Odilon, comme hypnotisé, s’arrêta pour le regarder dans les yeux. J’essayai de le secouer pour lui faire redémarrer la bécane, car notre ennemi s’approchait à toute berzingue, mais Odilon ne réagissait absolument pas, complètement captivé par le bouc-cerf. Je dégainai ma dague et Salazar brandit son fléau. Nous étions prêts à affronter à nouveau l’adversaire. Mais quand celui-ci arriva près de nous et vit le bouc-cerf, il rougit, s’inclina respectueusement et détala dans la direction inverse, sans demander son reste.

   Odilon avait la bouche grande ouverte et continuait à plonger son regard dans les yeux pâles et sans fond du bouc cerf. Plusieurs minutes passèrent. L’inspecteur Graham et moi étions descendus de la bécane et attendions, assis sur le sable, que la situation évolue. Je jetai un coup d'œil au ciel-miroir pour vérifier que le bouc-cerf ne cachait pas lui aussi ce qu’il était vraiment, mais, étrangement, le bouc-cerf ne se reflétait pas dans le miroir; sa place était vide. Finalement, le bouc-cerf écarta les lèvres. Quand il prit la parole, sa voix ne sembla pas provenir de sa gueule béante, mais résonna dans tout le désert comme si de gigantesques enceintes avaient été dressées parmi les dunes pour la diffuser aux quatre vents. Le volume était si puissant que le paysage trembla. La voix était néanmoins très calme. Voilà donc ce que le bouc-cerf dit à Odilon :

- N’as-tu pas oublié quelque chose ?

   Odilon parut troublé. Il se gratta la tête, se retourna vers nous pour rechercher de l’aide, mais nous n’avions pas la moindre idée de ce qu’il avait pu oublier. Il regarda le bouc-cerf avec impuissance. Ce dernier reprit, d’une voix qui enveloppa à nouveau l’entièreté du désert.

- Je vais t’aider à t’en souvenir.

   Il s’avança vers une armoire à moitié engloutie par une dune, l’ouvrit et en sortit une très vieille radio. Il appuya sur un des boutons. Nous entendîmes un long grésillement, puis, parmi les spectrales jérémiades d’un lointain bandonéon, comme revenue du fond des âges, la voix de Charles Trénet s’éleva dans l’immensité du désert, envoûtant les coyotes et les chacals :

Ne reviens jamais, horrible Tango,

Qui sent le mégot

Et la pompe funèbre.

Tes airs langoureux

Pour faux amoureux

Et ton rythme creux

Me cassent les vertèbres

Les yeux dans les yeux, un pas de côté,

Les pleins dans les creux, un pas hésité… raté !...

Remporte avec toi

Tes vieux chapeaux-cloche

Et ta…”

   Le bouc-cerf coupa brusquement la radio et demanda à Odilon :

- La suite ?

   Odilon reprit :

“...Tes vieux chapeaux-cloche

Et ta gomina,

Tango triste et moche.

La mod’, Messieurs, souvent est éphémère.

Qui le sait mieux que les coquett’ mémères ?

Comme c’est commod’

Quand un retour heureux

D’une vieille mod’ les avantage un peu,

Mais l’mauvais goût qui frise l’indécence

Et fait de nous des parapluies qui dansent

Doit limiter ces sinistres dégâts

Et au tango qu’on veut r’lancer, je dis :...”


   Odilon s’arrêta net. Il ne connaissait plus la suite. Le bouc-cerf appuya à nouveau sur le bouton de la radio et la musique reprit, mais sans parole. La créature chimérique attrapa Odilon par la main et l’emporta dans un tango lascif, le faisant pirouetter à son bras sur les dunes. Charles Trenet sortit de l’armoire d’où le bouc-cerf avait tiré la radio et marcha dans notre direction, en se bouchant les oreilles :

- Je leur avais pourtant bien dit de ne pas ressusciter cette détestable mode du tango ! Quel capharnaüm ! Quelle ritournelle pour suicidés du dimanche et pour cafishios à la sauvette !

   Il poussa un très long et mélancolique soupir et ajouta :

- Quelle époque !

   Il sortit un long revolver de son veston, et, trop rapidement pour que nous puissions intervenir, fit feu sur Odilon, lui trouant le crâne. Odilon tituba, tandis qu’un long filet de sang coulait du petit trou en forme de coeur que la balle avait percé dans son front et à travers lequel on apercevait le désert environnant. Il tomba à genoux et s’écria dans son dernier souffle :

- C’est ce que nous avons eu de meilleur !

   Nous fûmes propulsés hors du trou.

    À suivre... 

   L'épisode 7, "Au seuil de la spirale", sera publié le mardi 30 janvier.