Safari sous l'oreiller : épisode 9

Enfoncer la porte ouverte

Louis Lopparelli

1/6/20268 min read

   Le ministre avait rapidement retrouvé ses esprits. Il se précipita sur moi :

- Si vous prononcez le moindre mot sur ce que vous avez vu dans le jacuzzi, je ferai en sorte que vous ne puissiez jamais plus griffonner la moindre ligne dans le plus misérable canard, me chuchota-t-il.

   En d’autres circonstances, j’aurais pouffé, mais j’étais encore extrêmement troublé par l’expérience que je venais de vivre. Tous les voyageurs du rêve s’interpellaient, hilares, en évoquant les péripéties qu’ils avaient traversées. Le préfet rétablit l’ordre et exigea qu’on fît l’inventaire de ce qui avait été rapporté du rêve. Le ministre avait toujours sur la main la trace du tampon de Marinacci. Ironiquement, le motif tamponné représentait… une part de pizza. J’expliquai au ministre que Marinacci était notre voisin pizzaiolo, ce qui redoubla l’amusement général. Tout le monde avait conservé son ticket numéroté de la salle d’attente. Sinon, les policiers qui étaient restés de l’autre côté du rideau n’avaient pas glané grand-chose. Envoûtés par le bal, ils avaient oublié leur mission. Le préfet les rabroua, mais lui-même ne pouvait pas se targuer d’un butin plus copieux. Heureusement, les policiers qui m’avaient suivi dans les profondeurs du jacuzzi purent déballer fièrement le contenu de leurs sacs : les étranges poissons, morts depuis longtemps, firent l’objet d’un étonnement général. Le ministre ordonna qu’on les envoyât directement en laboratoire pour être analysés. Le gramophone fut mis de côté comme peu digne d’intérêt, à ma grande joie, car je savais au contraire qu’il était d’une importance capitale. Mais ce qui nous surprit le plus, c’est qu’Odilon avoua n’avoir aucun souvenir du rêve qu’il venait de traverser. Quand nous le lui racontâmes succinctement (du moins jusqu’à son entrée dans la palourde, car je ne voulais surtout pas que le reste de l’assemblée sût ce qui s’était passé ensuite) quelques images éparses lui revinrent, mais très floues.

   Quoiqu’il en soit, ce nouveau voyage nous avait démontré que le rêve développait des ramifications indépendantes du vécu onirique subjectif d’Odilon. En effet, on aurait pu s’attendre, à partir du moment où Odilon quittait la salle d’attente, à ce que celle-ci cessât d’exister, puisqu’un rêve n’est pas censé être autre chose que l’expérience que le rêveur en fait subjectivement. Or, alors qu’Odilon prolongeait son aventure dans d’autres strates de son rêve, le monde onirique continuait à se développer et à proliférer, la salle d’attente et le jacuzzi ne cessaient pas de déplier leurs intrigues. J’en tirai la conclusion que les “rêves” d’Odilon n’étaient pas à proprement parler des rêves, c’est-à-dire pas des projections subjectives d’images. J’émis l’hypothèse qu’Odilon, en s’endormant, ne rêvait pas, mais ouvrait une brèche vers d’autres dimensions qui existaient indépendamment de lui et par rapport auxquelles ses rêves ne constituaient que des seuils ou des sas. Néanmoins, cette hypothèse posait de nombreux problèmes, que ne manqua pas de soulever Odilon lui-même. S’il en était ainsi, comment expliquer que ces dimensions fussent peuplées de personnages qui provenaient directement de la vie d’Odilon : Delphica Jones, Marinacci, la mère d’Odilon, Narguile Khaloud, etc. ? Je répondis qu’il était possible que cette autre dimension fût en quelque sorte un monde parallèle au nôtre, un monde dans lequel chacun d’entre nous avait son avatar, une sorte de monde miroir, mais un miroir déformant. Néanmoins, il fallait bien reconnaître que ces avatars appartenaient à la vie d’Odilon et pas à “notre” monde en général. Nous continuions de nous répandre en spéculations quand le ministre décida qu’il était temps pour lui d’aller faire son rapport au président du conseil. Il appartiendrait ensuite au gouvernement de décider quoi faire à propos du voyage onirique et puis, bien sûr, au Parlement d’approuver ou de corriger cette décision. En attendant, notre immeuble resterait sous intense surveillance policière et il nous serait toujours interdit d’en sortir. Nous protestâmes, mais nos protestations furent vaines, le ministre et son escorte avaient déjà quitté la pièce.

   Aussitôt, je racontai à Odilon ce qui s’était passé dans la palourde, dans le “Derrière les fagots”. Je me rappelai alors que le bouc-cerf nous avait confié des enveloppes. Elles étaient toujours dans nos poches. J’ouvris la mienne. Il y était inscrit, à l’encre sur un morceau de parchemin : “Libérez la prisonnière”. Odilon ouvrit la sienne. Il y était griffonné, de la même écriture : “Gare aux gardiens.” La prisonnière était sûrement la jeune femme nue assoupie. Mais qui étaient les gardiens, sinon nous-mêmes, ou du moins nos deux doubles, qui l’avaient violée dans son sommeil ? Fallait-il prendre garde à nous-mêmes, était-ce là le message du bouc-cerf ?

   Le lendemain, j’appris dans La Gazette de l’avenir que le gouvernement allait présenter à l’assemblée un projet de loi consistant à autoriser, en l’encadrant, le voyage onirique. Dans un long entretien accordé au docile Philibert-Adolphe Quang, Charles Varan-Beaulieu expliquait que l’exploration des rêves d’Odilon présentait un intérêt scientifique majeur mais surtout un atout économique décisif, à la fois du point de vue des ressources qu’il serait possible d’y exploiter - ressources agricoles, halieutiques (n’avait-on pas déjà rapporté plusieurs poissons apparemment nutritivement très riches ?), animales, énergétiques - mais également d’un point de vue touristique et ludique. Charles Varan-Beaulieu présentait son voyage dans le rêve d’Odilon comme “très divertissant” (tu m’étonnes !) et imaginait déjà qu’on puisse en faire une sorte de Disneyland, un parc d’attraction d’un nouveau genre, complètement décapant. Évidemment, il faudrait réglementer très précisément tout cela. Car les normes de sécurité d’un parc d’attraction ne peuvent être parfaitement réglées que dans la mesure où on maîtrise l’équipement et les installations du lieu. Mais le décor et les événements des rêves d’Odilon étant complètement imprévisibles… Il faudrait penser à des normes de sécurité adaptées, plus souples et calibrées pour l’imprévu. À vrai dire, comme le fit judicieusement remarquer Philibert-Adolphe Quang, le dispositif se rapprocherait davantage du safari ou du tourisme alpin que du parc d’attractions. La question était d’autant plus complexe qu’on ne savait toujours pas si un visiteur qui se trouvait blessé ou tué en rêve reviendrait indemne dans la réalité. La situation ne s’était jamais présentée. Odilon avait déjà été tué plusieurs fois, mais il n’avait pas du tout le même statut : tandis que les voyageurs étaient transportés physiquement dans son rêve, le corps d’Odilon demeurait tranquillement endormi dans son lit. Charles Varan-Beaulieu expliqua que le gouvernement avait déjà prévu d’envoyer dans le trou onirique une équipe d’inspection sécuritaire et sanitaire qui, en plus d’évaluer la viabilité du rêve, se chargerait de faire en sorte qu’un animal réel y fût tué par un personnage onirique, afin de voir s’il en revenait vivant. Charles Varan-Beaulieu concluait l’entretien par un exposé rapide du projet de loi en préparation : le gouvernement souhaitait qu’un jour par semaine fût consacré à l’exploration du rêve par des scientifiques, que trois jours fussent dévolus à son exploitation énergétique, agricole, halieutique et cynégétique, que trois autres jours fussent réservés au tourisme et qu’on laissât Odilon tranquille le septième. Ce dernier bondit de rage en constatant qu’à aucun moment dans l’entretien la question de son consentement n’était soulevée. Odilon était en quelque sorte piégé, car, la situation ne s’étant jamais présentée dans l’histoire humaine, il n’existait aucun droit à l’intimité onirique. Néanmoins, il existait un droit au respect de la vie privée et Odilon décida de contacter très vite un bon avocat.

   Le débat eut lieu à la Chambre la semaine suivante. Odilon n’avait pas eu l’autorisation de quitter l’immeuble, devant lequel la foule continuait de se rassembler. En réalité, sa “protection” n’était qu’un prétexte. Le gouvernement craignait qu’il ne cherchât à s’échapper et que son extraordinaire “pouvoir” leur glissât entre les doigts. Par-dessus tout, on redoutait, dans les plus hautes sphères de l’Etat, qu’il fût capturé par les agents d’une puissance étrangère qui désirerait exploiter le trou. J’avais beau expliquer aux envoyés du gouvernement que celui-ci ne pouvait s’ouvrir que dans la chambre, qu’en présence du paravent, de certains livres et de certaines affiches, tout le monde continuait d’entretenir la superstition qu’Odilon détenait une sorte de pouvoir personnel, activable ailleurs, le suivant où qu’il se rendît. On imaginait de toute façon que l’étranger chercherait à le kidnapper simplement pour priver le Panchoustan de la puissance qu’il pourrait puiser en lui. La semaine avant le grand débat à la Chambre, la brigade de l’inspection sanitaire et sécuritaire s’était présentée chez nous pour effectuer son enquête. Je n’avais pas été autorisé à les accompagner dans le rêve. Ils revinrent extrêmement enthousiastes. Ils semblaient avoir été emportés dans un scénario merveilleux, où ils avaient nagé, en compagnie d’Odilon, dans un océan chaud grouillant de dauphins volubiles et de jeunes filles en fleur. Ils avaient même trouvé au fond de l’eau plusieurs pièces d’or et des bouteilles de vin au millésime illustre. La mère d’Odilon était apparue, sur une frégate, pour leur distribuer des beignets, et son père leur avait joué de la harpe et chanté des hymnes à Dionysos. La brigade de l’inspection sanitaire et sécuritaire avait également, conformément à ce qu’avait annoncé Charles Varan-Beaulieu, emmené un mouton vivant dans ce pacifique océan de dauphins, mais aucune des insulaires ne s’était résolue à faire couler son sang. L’expérience fut donc remise à plus tard. Un tel paradis me parut suspect. Jusqu’ici, aucun des rêves d’Odilon n’avait été aussi confortable et gai. Les situations qui s’y déroulaient avaient toujours été angoissantes, flirtant rapidement avec le cauchemar. Ce rêve me sembla d’autant plus louche qu’Odilon n’entretenait pas une très bonne relation avec ses parents, auxquels il ne parlait plus depuis trois ans, à la suite d’une violente dispute. Leur intervention lumineuse paraissait mal assortie avec le psychisme trouble de mon colocataire. Les merveilleux dauphins juraient également avec les créatures monstrueuses que nous avions croisées jusque-là. Un sourd pressentiment me murmurait que tout cela ressemblait à un piège, comme si le rêve faisait tout pour se présenter sous un jour flatteur, afin d’attirer à lui les foules. Dans quel but ? Je n’en savais rien. Odilon n’accorda pas beaucoup de sérieux à mon hypothèse. Il émergea très épanoui de ce rêve, dont il se souvenait parfaitement, heureux de pouvoir enfin vivre une nuit agréable, après nos dernières péripéties.


     À suivre... 

     Le prochain épisode, "L'abîme du possible", sera publié le vendredi 9 janvier.